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Pays : Liban

Alfred Sursock : un juste qui a marqué de son empreinte Beyrouth, le Levant et la Francophonie

Alfred Sursock : un juste qui a marqué de son empreinte Beyrouth, le Levant et la Francophonie

De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur, consultant et journaliste :

Dans cette deuxième partie de notre trilogie journalistique qui clôture 2025 et ouvre l’année 2026 sur le Levant et le Moyen-Orient, avec son petit-fils, Roderick Sursock Cochrane, l’actuel gardien du palais, le Conte merveilleux des Sursock continue. Cette fois-ci, nous nous immergeons un peu plus dans les parfums de la vie de cette famille haute en couleur, dont les illustres personnages défient l’espace, l’histoire et le temps. Il y a dans la vie de rares moments où la rencontre avec des personnalités hors-du-commun embrasse le merveilleux. Dans sa chambre secrète où sont enfermées, tel un vieux trésor, ses archives familiales, le petit-fils continue à se passionner pour son grand-père, un véritable bâtisseur-bienfaiteur. Immersion dans le monde merveilleux des Sursock.

A l’énoncé de son prénom, les yeux du petit-fils se mettent à briller : Alfred Sursock, un génie ? Ce qui est certain c’est qu’il était un bâtisseur. « Oui, c’était un génie. On lui doit la résidence des Pins, à Beyrouth, entre autres. Il était un gentleman, raffiné, découvreur du monde, et travailleur. A l’origine, il voulait faire de cette résidence… un casino ! » Roderick connaît l’histoire par cœur, il la cultive comme les semis de son jardin d’Eden, un jardin aux espèces orientales essentielles et rares. A Beyrouth, dans le quartier emblématique d’Achrafieh, dans la rue qui porte son nom se situe son palais familial des Mille et une Nuits. Là, dans la chambre secrète de ses archives, il feuillette des livres, ouvre de vieilles boîtes en carton et montre quelques photos d’un autre âge, en noir et blanc. Il dépoussière l’histoire, l’histoire familiale qui se mêle à celle du pays du Cèdre, dont les racines poussent les plaques tectoniques du monde, d’un monde qui entre dans la tragédie. Nous sommes en 1914 et les bruits de guerre entre les vieux empires tonnent de nouveau.

Au Levant, le Liban est, toujours, aux mains des Ottomans. Ils ont conquis ce petit territoire grand comme le département de la Gironde dès 1516. Ils y resteront jusqu’en 1918. Les chrétiens y sont persécutés.

Le Liban victime

La Première Guerre mondiale commence. Terrible. L’Empire ottoman se range du côté de l’Empire allemand et de l’Autriche-Hongrie. Les bruits de bottes sont bien réels et se multiplient partout en Europe et dans tout l’Empire ottoman. Un empire qui vit son dernier souffle, mais il ne le sait pas encore. Une tragédie mondiale est en marche forcée. L’attentat de Sarajevo s’est éloigné, mais il laisse derrière-lui une guerre mondiale qui fera près de 10 millions de morts. Il a suffi d’un seul attentat pour que le monde prenne feu et vacille. L’incendie couvait depuis longtemps et la haine se multipliait comme de la mauvaise herbe. Cet attentat : celui du 28 juin 1914 où l’on voit Gavrilo, le jeune nationaliste serbe à peine sorti de l’adolescence, assassiner le couple héritier de la couronne austro-hongroise. Le sang coule dans le carrosse et se répand dans le monde entier, comme une traînée de poudre.

Au Liban, « le gouverneur ottoman est sanguinaire », explique Roderick. Homme de pouvoir à la poigne de fer et au cœur desséché, barbare et haineux, Djemal Pacha (ou Jamel Pacha) voue une haine indescriptible pour tout ce qui n’est pas Turc. Le nationalisme et le panturquisme sont à la mode. Selon un ami de Roderick qu’il aime citer, historien et essayiste, Yousssef Mouawad, « Djemal Pacha le sanguinaire, curieusement, fréquente la bourgeoisie beyrouthine avec laquelle il aime converser en français étant lui-même francophone ». Ce mondain sanguinaire était plutôt panislamiste. Il aimait quand des Arméniens et des chrétiens déportés apostasiaient. L’homme est double et trouble. Car outre les pendaisons et les affres de ses horribles exécutions, de ses pendaisons, il a, aussi, sauvé des Arméniens du génocide. Mais, selon Roderick, « c’est lui qui est principalement responsable de la famine au Liban. Certes, il y avait le blocus militaire maritime des Alliés, mais à l’intérieur des terres, il a exercé son propre blocus ».

« Je veux embellir Beyrouth »

Face à cette réalité des plus désespérantes, celle des exécutions sommaires, de la famine et des spoliations, Alfred Sursock, son grand-père, ne peut rester sans rien faire. Il se rend chez le wali de Beyrouth, Azmi Bey, et lui expose ses projets qui ressemblent à une lueur d’espoir inimaginable dans un environnement des plus mortifères. Comme s’il éclairait de sa petite bougie le plus sombre des trous noirs. « Je veux embellir Beyrouth. J’aimerais que vous me cédiez 600 000 m2 de terres, au sud de Beyrouth. » Il le surprend encore plus quand il met son doigt sur la carte. « Vous voyez cette forêt des Pins, eh bien, je veux l’embellir, la transformer. Je veux en faire un hippodrome et je veux construire un casino ! »

Sir Alfred Sursock n’est pas n’importe qui. Avec ses amis entrepreneurs qui composent sa fine équipe, il est pris très au sérieux, malgré la terrible famine qui frappe déjà aux portes des familles. Cette famine va emporter 1/3 des Libanais, soit plus ou moins 150 000 personnes.

Oui, Alfred est déterminé, plus que jamais. « Son projet était motivé par le fait qu’il voulait sauver de la famine les ouvriers qu’il allait employer pour transformer ces 60 ha. Il a permis, aussi, de dispenser les hommes du service militaire obligatoire et de l’enrôlement forcée dans l’armée ottomane. »

Un juste au cœur d’or

Alfred Sursock a reçu le feu vert. Il va réussir à sauver de la mort des milliers de personnes. Ses employés et ses ouvriers sont nourris et reçoivent en plus un petit pécule. Entre 1915 et 1920, la forêt des pins se transforme : y poussent, notamment, un hippodrome et une résidence ottomane. Finalement, le projet du casino ne verra jamais le jour, l’armée ottomane ayant transformé le nouveau palais en hôpital.

Il faut le voir ce quartier de Beyrouth, remplaçant sa pinède par une route qui mène à l’hippodrome, qui deviendra l’un des plus importants au monde. En cette fin de guerre, la résidence des Pins va bientôt devenir le siège des autorités françaises mandatées pour gouverner et mener à l’indépendance le futur Liban. Nous sommes en 1920, et c’est là que le 1er septembre, sur les marches élégantes du perron de la résidence, s’ouvrant sur une galerie majestueuse en enfilade, où l’œil et l’émotion ne cessent de s’émerveiller, contemplant la beauté arabesque de ses grandes colonnes en marbre, avec ses chapiteaux finement taillés en dentelle. Oui, ce 1er septembre, donc, le général Henri Gouraud, le haut-commissaire de la France au Levant, signe en présence des autorités locales, le mandat qui engage la France et qui crée le Grand-Liban. En haut des marches, le vieux guerrier prend la pose avec le grand mufti de Beyrouth, Cheik Moustafa Naja, et le patriarche maronite Elias Pierre Hoayek. Le moment est historique et solennel. La photo va faire le tour du monde…

Parmi les invités, Alfred Sursock est là, mais il reste à l’ombre de son palais, revendu quelques mois auparavant. Quelle histoire ! Ce que ne dit pas Roderick c’est que son grand-père s’est ruiné en distribuant une partie de sa fortune. Un juste au cœur d’or !

Résidence des Pins en 1918 (en haut) et en 2023 (en bas et à droite) devenue résidence de l’ambassadeur de France

Un Francophone et un peintre

Plongeons-nous un peu plus dans ce personnage incroyable : Alfred Bey Sursock, de son vrai nom. Les archives familiales et la mémoire vive de son petit-fils nous apprennent qu’Alfred a vécu près de trente ans en France, dont vingt-cinq à Paris. Cet amoureux des arts, ce bienfaiteur du Liban est, également, un politique et un fin diplomate. Il devient le consul général de l’Empire ottoman à Paris pendant une quinzaine d’années, jusqu’à son retour au Liban, au moment de la Première Guerre mondiale. C’est sans doute pour cela, qu’il est l’un des hommes-clefs des pourparlers qui formèrent le nouveau visage du Levant, après 1918. Un homme-clef dans l’ombre des puissants !

Il meurt en 1924, laissant à sa fille unique, au prénom bien français d’Yvonne, le soin d’achever ses nombreux projets comme le Musée national, l’Aéro-club destiné à la formation des jeunes pilotes. Artiste lui-même, comment pouvait-il ne pas l’être quand on contemple son palais de rêve ? Artiste, il laisse un certain nombre de toiles restées inédites, mais reconnues comme l’œuvre d’un peintre de talent. Oui, Alfred était un peintre de talent.

Une descendance européenne unique !

Il fallait à cet aristocrate libanais un mariage et une descendance dignes de ce nom. C’est ainsi qu’il se maria en 1921 avec Donna Maria Teresa Serra di Cassano, fille de Francesco Serra, 7e duc de Cassano, en Italie. Lady Yvonne Cochrane Sursock est leur fille unique. Née en 1922, elle devient orpheline de père deux ans plus tard. A son tour, elle épouse une noblesse européenne en la personne de Sir Desmond Cochrane, premier ambassadeur d’Irlande au Moyen-Orient. Le Levant attire et fait tourner la tête de cette noblesse européenne, qui comme les grands auteurs français, les académiciens à l’instar de Lamartine, s’y rendent pour y trouver l’inspiration et pour y vivre leurs rêves en grand. Le Levant est un parchemin d’écrivains et de poètes.

Les Sursock ont du sang mêlé de la noblesse de robe et d’épée. Leur seule arme ? L’épée de la charité, du don de soi, des projets hors-du-commun de la bienfaisance et de la survie, de la sur-humanité. Ils sont des amoureux des arts, des femmes et des hommes, des lettres et des palais. Ils sont des Cendrillon, de génération en génération… Ils sont amoureux de la France.

Le grand escalier et les salons de la résidence des Pins, dans le style ottoman

Une explosion !

Roderick vient de sortir de sa chambre secrète aux archives familiales. Impossible pour lui d’y passer plus de temps, car il doit s’occuper des travaux de reconstruction. Il traverse son palais qui est en plein chantier, à la suite de la double explosion du 4 août 2020. Comme si le Liban, comme si les Libanais n’avaient pas assez payé le lourd tribut, depuis leur indépendance en 1943. Feu sa maman, Lady Cochrane Sursock, en sait quelque chose, elle qui a vécu de plein fouet ce blast qui telle une bombe nucléaire souffle tout sur son passage et transforme en fissures et ruines son palais merveilleux, faisant des centaines de morts, des milliers de blessés et dizaines de milliers de déplacés. Blessée, sa maman ne verra pas le mois de septembre 2020. La vive émotion, la folle tragédie et ce traumatisme de trop l’auront emportée.

Elle aussi était une femme des plus merveilleuses, d’une élégance inouïe, féérique, qui transforme la vie ordinaire en un conte merveilleux où fleurit l’Espérance avec un e majuscule. Un conte où scintille l’étoile du Liban.

Avec Lamartine, pour finir

Ces deux hommes : Alfred Bey Sursock et Alphonse de Lamartine auraient, très certainement, aimé se rencontrer. Ils seraient, sans nul doute, devenus les meilleurs amis du monde. Ensemble, ils auraient évoqué la « sainte alliance de la civilisation ». Les Libanais ont donné le nom de l’écrivain-poète à la célèbre vallée qui entoure le village montagnard de Hammana.

Finissons, ainsi, cette seconde partie, en nous immergeant dans la vie poétique du voyageur Lamartine.

Extrait de ses carnets de Voyage en Orient :

« Le 7 septembre 1832.

J’ai passé la journée entière à parcourir les environs de Bayruth, et à chercher un lieu de repos pour y établir une maison.

J’ai loué cinq maisons qui forment un groupe, et que je réunirai par des escaliers de bois, des galeries et des ouvertures. Chaque maison ici n’est guère composée que d’un souterrain qui sert de cuisine, et d’une chambre où couche toute la famille, quelque nombreuse qu’elle soit. Dans un tel climat, la vraie maison, c’est le toit construit en terrasse. C’est là que les femmes et les enfants passent les journées et souvent les nuits. Devant les maisons, entre les troncs de quelques mûriers ou de quelques oliviers, l’Arabe construit un foyer avec trois pierres, et c’est là que sa femme lui prépare à manger. On jette une natte de paille sur un bâton qui va du mur aux branches de l’arbre. Sous cet abri se fait tout le ménage. Les femmes et les filles y sont tout le jour accroupies, occupées à peigner leurs longs cheveux, à les tresser, à blanchir leurs voiles, à tisser leurs soies, à nourrir leurs poules, ou à jouer et à causer entre elles, comme dans nos villages du midi de la France, le dimanche matin, les filles se rassemblent sur les portes des chaumières. »

Troisième et dernière partie du Conte merveilleux des Sursock à suivre…

Première partie à lire ici : https://lesalonbeige.fr/au-liban-le-conte-merveilleux-des-sursock-est-en-train-de-revivre/

Seconde partie de la trilogie journalistique réalisée par Antoine BORDIER

Copyright des photos A. Bordier

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