La consécration est suivie de sept prières. Les trois premières sont des prières d’oblation, viennent ensuite deux prières d’intercession, enfin, deux prières de louange constituent la conclusion solennelle du Canon.
Nous détaillons aujourd’hui les trois prières qui suivent la consécration et constituent une unité, soulignée par la conclusion commune qui intervient à la fin de la troisième. Elles ont pour thème commun et principal l’oblation du sacrifice, mais chacune l’exprime avec un accent particulier. Ainsi :
– l’Unde et memores souligne le rôle de l’Église, comme offrant le sacrifice ;
– le Supra quae appelle l’agrément de Dieu, son regard bienveillant sur le sacrifice ;
– le Supplices demande l’acceptation définitive, le passage du sacrifice au rang des biens divins.
1. Unde et memores
La consécration s’achevait sur le commandement de Notre-Seigneur : « Toutes les fois que vous ferez cela, vous le ferez en mémoire de moi. » La prière qui suit manifeste que la Messe est la réponse adéquate à ce commandement. Au plan grammatical déjà, elle est enchaînée à la conclusion de la consécration, puisqu’elle commence par « c’est pourquoi, faisant mémoire » [unde et memores] et adjoint au nom du Christ l’adjectif « le même » [eiusdem].
| Unde et mémores, Dómine, nos servi tui, sed et plebs tua sancta, eiúsdem Christi Fílii tui, Dómini nostri, tam beátæ passiónis, nec non et ab ínferis resurrectiónis, sed et in cælos gloriósæ ascensiónis : offérimus præcláræ maiestáti tuæ de tuis donis ac datis, hóstiam + puram, hóstiam + sanctam, hóstiam + immaculátam, Panem + sanctum vitæ ætérnæ, et Cálicem + salútis perpétuæ. | C’est pourquoi, nous souvenant, Seigneur, nous vos serviteurs, et avec nous votre peuple saint, de la bienheureuse passion du Christ votre Fils, notre Seigneur, de sa résurrection du séjour des morts et aussi de son ascension dans la gloire des cieux, nous offrons à votre glorieuse Majesté, — offrande choisie parmi les biens que vous nous avez donnés, — la victime parfaite, la victime sainte, la victime immaculée, le pain sacré de la vie éternelle et le calice de l’éternel salut. |
Le « mémorial » subordonné au sacrifice
En quoi consiste cette réponse ? Il nous faut aller chercher le verbe : « nous offrons » [offerimus].
Nous avons ici la prière sacrificielle, centre de toute la liturgie de la messe, l’expression liturgique par excellence du fait que la messe est un sacrifice[1].
C’est l’offrande sacrificielle qui demeure au premier plan et c’est dans cette perspective qu’il faut envisager le thème du mémorial. C’est parce que la messe est un vrai sacrifice, substantiellement identique au sacrifice du Christ, qu’elle est le mémorial de la passion – et non l’inverse :
[…] si, en offrant le Saint Sacrifice de la messe, nous célébrons la mémoire de la passion et de la mort du Sauveur, il ne s’agit pas d’un acte purement subjectif ou psychologique émanant de notre faculté de mémoire.
Le rite eucharistique lui-même constitue le mémorial sacramentel et objectif de la mort du Christ. […]
Par là même que le sacrifice de la croix est réellement rendu présent dans le rite eucharistique, il s’y trouve objectivement commémoré[2].
Passion, résurrection, ascension
La prière ne mentionne d’ailleurs pas seulement la « bienheureuse passion », mais également « la résurrection du séjour des morts » et la « glorieuse ascension dans la gloire des cieux ». Nous avons déjà rencontré cette trilogie – passion, résurrection, ascension – dans la prière Suscipe sancta Trinitas de l’offertoire. Pourquoi la mémoire de la résurrection et de l’ascension est-elle adjointe ici à celle de la passion ? Parce que l’exaltation de Notre-Seigneur – sa résurrection d’abord, et son ascension ensuite – manifeste l’agrément de son sacrifice, elle en constitue la « ratification suprême »[3]. Puisque c’est ce même sacrifice que nous offrons, nous affirmons, par la mention de la résurrection et de l’ascension, la certitude que ce sacrifice est agréable à Dieu.
L’hostie immaculée et le calice du salut
C’est cette même certitude que tendent à souligner les adjectifs qualifiant la victime, l’hostie du sacrifice : « parfaite », « sainte », « immaculée ».
Remarquons à ce sujet que les expressions « hostie immaculée » et « calice du salut » qui désignent ici les oblats consacrés – le Corps et le Sang de Notre-Seigneur, réellement présents sur l’autel – sont identiques à celles qui servaient déjà dans l’offertoire à désigner les oblats non-consacrés – le pain et le vin. Cette redondance indique que notre sacrifice a bien été assumé par le sacrifice du Christ, converti, « transsubstantié » en son sacrifice[4].
C’est l’Église qui offre
Cette dernière considération nous invite finalement à examiner le sujet de cette prière d’offrande : « nous, vos serviteurs, et avec nous votre peuple saint » [nos servi tui, sed et plebs tua sancta]. Il s’agit bien de l’Église. L’offrant principal auquel l’Église s’appuie évidemment, le Christ, demeure comme à l’arrière-plan[5], tandis que le rôle de l’Église – présentée ici comme peuple sacerdotal[6] – est mis au premier plan.
Sa fonction propre est le sacrifice – non pas d’abord le sien, mais celui du Christ que toutefois elle ose s’approprier, ou plutôt dans lequel son sacrifice est assumé – sacrifice qu’elle offre en mémoire de la passion, assurée qu’elle est, par la résurrection et l’ascension, de son efficacité :
Dans le Christ a été offerte une seule fois la victime qui est efficace pour le salut éternel. Que faisons-nous alors ? Est-ce que nous ne l’offrons pas chaque jour, mais pour commémorer sa mort ? [7]
Le prêtre et les fidèles
On notera la distinction établie entre les « serviteurs » [nos servi tui] – expression par laquelle le prêtre se désigne lui-même, ainsi que ses assistants – et l’ensemble du « peuple saint » [sed et plebs sancta tua]. En effet, si tous participent à l’offrande du sacrifice, c’est à des titres différents :
[Dans le sacrifice eucharistique] les ministres sacrés ne tiennent pas seulement la place de notre Sauveur, mais de tout le Corps mystique et de chacun des fidèles ; là encore, les fidèles eux-mêmes, unis au prêtre par des vœux et des prières unanimes, offrent au Père Éternel l’Agneau immaculé, rendu présent sur l’autel uniquement par la voix du prêtre ; ils le lui offrent par les mains du même prêtre, comme une victime très agréable de louange et de propitiation, pour les nécessités de toute l’Église[8].
De tuis donis ac datis
Il faut enfin souligner l’expression caractéristique par laquelle sont d’abord désignés les oblats consacrés : « de tuis donis ac datis », que l’on peut traduire par : « choisis parmi les biens que vous nous avez donnés ». Les offrandes mêmes que nous avons la hardiesse de présenter à Dieu ne peuvent être que ses propres dons :
Tout vient de vous, et c’est de votre main même que nous vous avons donné[9].
Ces biens que Dieu nous a donnés et que nous lui offrons sont évidemment le Corps et le Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais nous pouvons également envisager que cette expression vise également, quoique secondairement, le pain et le vin, dont les accidents – les apparences sensibles – demeurent, dont nous avons vu qu’ils avaient été réellement offerts. Ainsi : « […] il faut voir dans ces paroles, non seulement l’aveu que de Dieu vient tout ce que nous pouvons lui donner, biens célestes et biens terrestres, mais aussi la joie très noble de ce que notre monde terrestre ait eu l’honneur de fournir leur enveloppe visible aux dons sacrés qui reposent maintenant sur l’autel. »
Conclusion
L’Unde et memores n’est pas une banale commémoration. Cette prière extrêmement riche condense en quelques phrases les divers aspects du mystère de la messe, sacrifice actuellement offert par l’Église et substantiellement identique au sacrifice de la Croix.


