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Arménie : répression implacable contre l’une des plus anciennes Églises chrétiennes

Arménie : répression implacable contre l’une des plus anciennes Églises chrétiennes

De Raphaëlle Auclert, spécialiste d’histoire slave et enseignante à l’ICES, pour le Salon beige:

Le Catholicos de tous les Arméniens est poursuivi pour désobéissance par les autorités d’Erevan. Depuis la défaite infligée au pays par l’Azerbaïdjan en 2020, rien ne va plus entre le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian et l’Église arménienne. Les autorités, qui ont déjà arrêté des dizaines de prêtres, ont désormais engagé des poursuites pénales contre leur chef, le Catholicos de tous les Arméniens Garéguine II. Dernier rebondissement en date : une interdiction de sortie du territoire a été prononcée à son encontre le 14 février, soit deux jours avant un important événement religieux [1].

La première Église de l’humanité, victime de persécutions

L’Église apostolique arménienne (EAA) est l’une des plus anciennes institutions chrétiennes encore existantes à ce jour. Rappelons que l’Arménie fut le premier pays à proclamer le christianisme religion d’État, avec la conversion du roi Trinidate IV en 301 (ou 314). Elle rassemble environ 10 millions d’Arméniens à travers le monde. Environ 700 000 d’entre eux résident en France, soit l’équivalent d’un quart de la population de l’Arménie elle-même. Cette diaspora a notamment donné naissance à de grands musiciens français, comme Charles Aznavour et Michel Legrand. Indissociable de l’identité arménienne, l’EAA jouit d’un statut particulier sur ses terres historiques. La Constitution du pays lui confère en effet une mission exclusive en tant qu’Église officielle de l’État arménien.

Pourtant, ce statut ne protège plus le clergé contre un État désormais passé à l’offensive. Les défenseurs des droits de l’homme dénoncent une pression constante exercée sur les serviteurs de l’Église, dont beaucoup ont été soumis à des perquisitions et à des arrestations depuis un an, y compris parmi les plus hauts dignitaires et leurs proches. Le chef même de l’Église apostolique arménienne, Garéguine II, figure parmi eux.

L’Église arménienne, ultime force d’opposition du pays

La brouille date de 2020 : les représentants de l’Église avaient alors critiqué vertement Nikol Pachinian pour l’incapacité de l’État à protéger la population arménienne du Haut-Karabakh (aussi appelé Artsakh en arménien) face à l’offensive des troupes azéries. A l’époque, 120 000 habitants de la région avaient été contraints de fuir, craignant des nettoyages ethniques et des persécutions.

Avec le temps, la confrontation a dépassé le cadre des simples débats pour dégénérer en un affrontement ouvert, marqué par des attaques personnelles et des pressions policières. L’été dernier, Pachinian avait publiquement affirmé que Garéguine II, astreint au célibat, entretenait secrètement une relation conjugale et avait un enfant. L’épouse du Premier ministre est même allée jusqu’à qualifier les chefs de l’Église de pédophiles. En réponse, le chef de l’État a été accusé d’avoir secrètement embrassé l’islam, ce qu’il a réfuté en proposant de démontrer personnellement au Catholicos qu’il n’était pas circoncis [2].

Parallèlement, les autorités ont ouvert des poursuite pénales à l’encontre d’une vingtaine de membres du clergé de l’Église arménienne et ont procédé à l’arrestation du frère et du neveu du Catholicos. Pachinian lui-même les a accusés d’ingérence électorale et de collaboration avec un service de renseignement étranger. Le gouvernement ne se limite du reste pas à l’Église et exerce la même pression sur l’opposition laïque. Au cours de l’année écoulée, plus d’une centaine de militants ont ainsi fait l’objet de perquisitions et plusieurs dizaines d’entre eux ont été arrêtés. Les principales cibles de ces décisions sont notamment accusées d’avoir « acheté des voix » [3].

Un rassemblement dans la ligne de mire des autorités arméniennes

Organisée du 16 au 19 février à Saint-Pölten, en Autriche, sous la présidence de Garéguine II, l’assemblée des évêques de l’Église apostolique arménienne (EAA) s’est pourtant tenue en l’absence du Catholicos, contraint de faire son discours par visioconférence [4]. En cause, les poursuites judiciaires engagées par les autorités arméniennes à son encontre. Le motif invoqué est l’« entrave à l’exécution d’une décision de justice » concernant Arman Saroyan, un évêque favorable au pouvoir et qui a pris position contre le hiérarque.

L’histoire remonte à la décision de Garéguine II de déchoir cet évêque de son statut ecclésiastique. Saroyan, appuyé par plusieurs alliés, avait alors pris partie pour le gouvernement et contesté cette décision devant une juridiction séculière. Bien que la question relevât purement du domaine ecclésiastique, la cour dénia au Сatholicos le pouvoir d’interdire à un prêtre pro-gouvernemental d’occuper sa charge [5]. Estimant la justice séculière incompétente pour statuer sur la nomination des hiérarques, Garéguine II avait, lui, maintenu sa décision le 27 janvier dernier. Nous connaissons la suite : le parquet général d’Arménie jugea ce motif suffisant pour ouvrir une enquête judiciaire et lui interdire de quitter le territoire.

Outre le Catholicos, six autres évêques ont été soumis aux mêmes restrictions par les autorités. Les observateurs estiment que ce calendrier n’est pas fortuit : les enquêtes ont été ouvertes le 14 février, soit juste avant le rassemblement prévu en Autriche. En outre, on notera la coïncidence frappante entre ces événements et les déclarations du Premier ministre Nikol Pachinian, qui affirmait que « l’initiative de convoquer l’assemblée des évêques hors d’Arménie vis[ait] à sortir le Catholicossat de l’Église apostolique arménienne de la République d’Arménie, à renforcer son caractère de marionnette entre les mains de certaines forces et à l’utiliser comme un outil contre la République d’Arménie». Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que l’opinion publique perçoive dans ce zèle des forces de l’ordre une motivation politique sous-jacente.

Une situation inédite

Ara Zograbian, l’avocat du Primat, a qualifié ces actes de «sans précédent» et de «démarche historiquement honteuse de la part des dirigeants arméniens». Le Catholicos accuse quant à lui le Premier ministre de violer la Constitution en s’immisçant dans les affaires de l’Église. D’autres membres du clergé de l’EAA ont également exprimé leur indignation, parmi lesquels l’archevêque Nathan Hovhannisian : « Les idées délirantes selon lesquelles l’assemblée épiscopale ne peut se tenir en dehors de l’Arménie n’ont aucun fondement et je m’étonne qu’à chaque fois, on ne sait pourquoi, un groupe d’incompétents veuille prendre notre peuple pour des imbéciles. »

Un début de campagne électorale explosif

Cette confrontation brutale intervient en amont des élections législatives arméniennes du mois de juin où, selon les sondages, seuls 17 % des électeurs se disent prêts à voter pour le parti au pouvoir. Partant, les pressions exercées sur l’Église pourraient s’apparenter à des tentatives de renforcer le contrôle de l’opinion publique afin d’éviter une défaite de Nikol Pachinian [6].

Malgré les efforts de l’opposition, de la diaspora et des organisations de défense des droits de l’homme, les répressions actuelles en Arménie sont faiblement couvertes par les médias internationaux, laissant le pouvoir agir en toute impunité. Aujourd’hui, le christianisme est confronté à de nombreux attaques dans le monde, qu’elles viennent d’extrémistes ou bien de gouvernements. C’est pourquoi il est crucial que la France, pays de tradition chrétienne et fille aînée de l’Église, prenne fermement position dans cette affaire et attire l’attention de l’opinion publique internationale sur cette violation flagrante des droits des croyants rattachés à l’Église apostolique arménienne. Une situation qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de l’orthodoxie en Ukraine, divisée et otage malgré elle des batailles politiques.

Sources :

  1. “Armenian Government Opens Criminal Case Against Catholicos Karekin II, Imposes Travel Ban Before Bishops’ Assembly”, The Armenian Report, 14 février 2026, https://www.thearmenianreport.com/post/armenian-government-opens-criminal-case-against-catholicos-karekin-ii-imposes-travel-ban-before-bis
  2. 2. “Pashinyan and Wife Accuse Clergymen of Pedophilia and Violating Celibacy Vows”, The Armenian Mirror-Spectator, 5 juin 2026, https://mirrorspectator.com/2025/06/05/pashinyan-and-wife-accuse-clergymen-of-pedophilia-and-violating-celibacy-vows/
  3. 3. “Armenian Opposition Activists Prosecuted After Local Election”, Azatutyun, 18 novembre 2025, https://www.azatutyun.am/a/33594805.html
  4. “Bishops’ Assembly Opens in St. Pölten”, PanArmenian.net, 18 février 2026, https://www.panarmenian.net/eng/news/330861/
  5. 5. “Bishop Gevorg Saroyan files lawsuit against Etchmiadzin”, Civilnet, 16 janvier 2026, https://www.civilnet.am/en/news/997078/bishop-gevorg-saroyan-files-lawsuit-against-etchmiadzin/
  6. 6. “Civil Contract Leads Armenian Poll With 17.3% Support”, Caucasus Watch, 8 septembre 2025,https://caucasuswatch.de/en/news/civil-contract-leads-armenian-poll-with-173-support.html

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