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Pays : Liban

Ballades irlandaises au Liban avec Roderick Sursock Cochrane

Ballades irlandaises au Liban avec Roderick Sursock Cochrane

De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur, consultant et journaliste

Dans cette troisième et dernière partie de notre trilogie journalistique, nous restons au Liban, dans ce pays du Cèdre attaqué, blessé, crucifié, martyrisé, et si souvent convoité. Malgré la guerre actuelle et les bombardements quotidiens, évadons-nous de cette vie mortifère qui frappe tout le Levant et le Moyen-Orient. Terminons avec Roderick Sursock Cochrane, l’actuel gardien et propriétaire du célèbre palais, le Conte merveilleux des Sursock. Cette fois-ci, baladons-nous dans les années 1950 jusqu’à nos jours. Retrouvons ce personnage romanesque, énième du nom dynastique, dans son palais déchiré, défiguré par les explosions du 4 août 2020, mais toujours debout ! Ah, ces ballades irlandaises que chantaient Bourvil dans la jeunesse de son talent. Elles nous entraînent à travers toute l’Europe pour s’établir durablement au pays du Cèdre, où coulent l’eau, le lait, le miel, les neiges éternelles et le vin de Dieu. Pays des Mille et Une Nuits, visité par Alphonse de Lamartine, Gustave Flaubert, Romain Gary, Jean Cocteau, Jean Genet, André Gide ou encore Gérard de Nerval, et… tant d’autres.

Quand vous vous rendez au palais des Sursock, dans le centre-ville de Beyrouth, dans la rue qui porte leur nom et qui se situe tout près de Gemmayzé, non loin de l’archidiocèse grec-orthodoxe, déjà les parfums du parc vous attirent. Ils se diffusent agréablement dans tout le quartier. Combien de palais dans ce quartier qui rappellent le faste beyrouthin des années 30 à 70 ? Au loin, les grands arbres centenaires s’élancent tels des géants, les ficus ombragent l’entrée principale comme si vous avanciez vers un nouveau monde, comme si vous entriez dans un pays merveilleux, les oliviers et les palmiers dansent au grès du vent, les cyprès jaillissent comme des traits de verdure et les bougainvilliers sont en fleurs, tout cela sous le pinceau du maître qui a posé sa toile face au front de mer, à 400 m à vol d’aigle royal. Un maître qui vous émerveille avec sa palette de couleurs ! Le peintre ne le sait pas encore, mais il a réalisé ici, l’un de ses plus grands chefs d’œuvre… Celui qui marie l’art beyrouthin, presque byzantin, et l’art ottoman.

Celui qui invite à marcher dans les allées bordées de trésors avec ses pelouses et sa flore si généreuse et si pulpeuse, comme les fruits des citronniers. Vous avez une seule envie, cueillir un fruit, le croquer et vous allonger, vous faire herbe et regarder avec vos yeux redevenus enfants, ce petit paradis. Bienvenus au jardin des Sursock !

Le portail est ouvert, Roderick est là. Il ressemble à un gentleman, à un Irlandais. Droit comme un I, le dos un peu courbé, tourné vers la terre, son visage est fin, teinté des coloris des terres irlandaises, blondes et rousses, et de celles du Liban, blanches, rouges et vertes. Il ne porte plus son Borsalino sur la tête, mais il garde l’une de ses mains dans la poche, comme s’il cachait un trésor. Certains disent de lui qu’il ressemble à Humphrey Bogart. Non, il ressemble plutôt à Robert Redford.

« Oui, je suis né à Dublin, en Irlande, dans les années 1950. 6 mois plus tard, toute la famille déménage pour le Liban, pour le palais Sursock. » Le petit Roderick prend le bateau avec ses parents, Desmond et Yvonne, et ses deux frères, Marc et Alfred. Il commence son tour du monde en plus de 80 jours… Sa petit sœur, Isabelle, naîtra 10 ans plus tard.

 

Une enfance entre le Liban et l’Europe

Roderick a eu une enfance idyllique, insouciante, presque rêveuse. Son enfance et son adolescence, celles des années 50 et des années 60 sont rythmées aux sons de la douce musique de la Belle Epoque libanaise. Sa scolarité s’en ressent. Il y a, vraiment, un côté rêveur, un côté petit prince de Saint-Exupéry chez lui. Il change d’école, passe des Dames de Nazareth à des institutions suisses, à Neuchâtel, exactement. Puis, il rentre chez lui.

Dans les années 60, en pleine révolution Nasser, il vit dans le pays le plus démocratique du monde oriental dont les cieux sont des montagnes, et, ses vacances se transforment en pentes de ski, en plages de sable fin phénicien. C’est certain, il préfère les voyages aux études.

Oui, il l’avoue humblement et se répète : « Je n’étais pas très doué pour les études… ». En Suisse, l’éloignement familial lui pèse énormément. Il n’a que 8 ans ! Et, il se retrouve dans les Alpes, à 4 000 km du mont Liban, pas simple ! La nuit, il pleure…

Les liens avec ses parents sont atypiques, il est assez proche de son père « parce que je suis le seul à rire de ses blagues », et assez éloigné de sa mère, plutôt autoritaire et féministe à ses premières heures. Sa mère est jolie, très, d’une beauté de sirène, ou plutôt de reine.

De retour au Liban, Roderick, vers 13 ans, entre au collège Saint-Joseph d’Antoura, des pères Lazaristes, qui pour lui reste « l’école la plus sérieuse ». Puis, de nouveau la Suisse !

La belle vie au Rosey

Il faut l’imaginer à 15-17 ans dans ce campus « Le Rosey » qui est le plus réputé au monde, ce campus peigné de nature, si campagnard, si vert au printemps et si blanc l’hiver. Il se retrouve dans un cadre élitiste. Pensez : seuls les filles et les fils de bonne famille, les enfants de chefs d’Etat et les descendants d’entrepreneurs illustres y sont majoritaires. « Là-bas, j’y ai retrouvé mes cousins d’Egypte. J’ai fait la connaissance, notamment, des enfants de chefs d’Etats africains, de ceux des descendants du roi Farouk d’Egypte. Et, je suis encore très proche de l’émir Harès Chéhab… » Les Chéhab ? Oui, une vieille famille dynastique, dont les traces remontent au 15e et 16e siècles.

Entre 1966 et 1968, du Rosey, Roderick voit la vie aussi ronde qu’une mappemonde en mouvement, avec l’Europe et le Moyen-Orient comme pôles.

Il vit certaines révolutions. « Au Rosey, j’ai connu les premières classes mixtes. C’était historique. Les filles y entrent en 1967. »

Mais, le monde ne tourne pas bien rond.

1967 est une mauvaise année pour le Moyen-Orient et pour l’Egypte. Israël y déclenche la guerre des Six Jours, après le blocage par l’Egypte du détroit de Tiran. Devançant tous ses adversaires, ses avions clouent au pilori l’armée Egyptienne. Israël s’empare du Sinaï. Le Liban reste neutre… Mais, il va souffrir de nouveau…

Les guerres du Liban avec Bachir Gemayel

Roderick continue dans le cadre de ses études à voyager. C’est bien connu : « Les voyages forment la jeunesse ! ». Il part à Londres en 1972. Puis, il rentre au pays et poursuit ses études supérieures à l’université américaine.

En avril 1975 éclate la guerre des Palestiniens. Le cœur à l’ouvrage et l’esprit patriotique, l’amour de son pays, de son histoire et de ses racines, éveille chez lui l’envie de résistance, son esprit guerrier est chevaleresque. Il veut défendre son pays…

« J’avais appris à tirer en Suisse, avec un pistolet 22 Browning et je m’étais acheté une kalachnikov AK47. Equipé de mes armes, je me suis engagé chez les Phalangistes, au sein des Kataeb. C’est pendant cette guerre que j’ai rencontré Bachir Gemayel. »

Avec le futur président de la République du Liban, qui sera assassiné le 14 septembre 1982, trois semaines après avoir été élu, il fait la guerre. Il est avec Bachir lors de la bataille des Hôtels, qui se déroule tout au début.

Ses parents ne sont pas d’accord. Ils craignent pour sa vie. Les morts et les blessés se comptent déjà par centaines. Sa mère le rappelle à l’ordre, au bercail, puis, direction… l’Europe !

Le patriote-voyageur

Oui, sa vie est un roman. Même si le personnage n’est pas exubérant, s’il garde son quant-à-soi, son flegme irlandais. Il ressemble à un fin menhir taillé pour la route, mais il se déplace beaucoup plus à pas de géant. Il voyage, passe d’un pays à un autre, avec une telle aisance que l’on croirait que son pays, c’est la fameuse mappemonde. En 1975, pour éviter la guerre il se retrouve en France, à faire un stage dans une banque.

Oui, après son passage-éclair comme guerrier-patriote, il se retrouve « comme stagiaire au Crédit Lyonnais, à Paris. J’aimais me rendre boulevard des Italiens, mais ce stage n’était pas pour moi. Car, je n’y comprenais rien ! », dit-il avec une pointe d’humour anglo-saxonne augmentée de son roulement des r libanais.

Finalement, Roderick va se révéler quelques mois plus tard. Ailleurs…

Il s’envole vers le Moyen-Orient, mais pas au Liban, vers Charjah, l’un des 7 émirats des Emirats arabes unis. Il travaille au bureau de représentation du Crédit Lyonnais. C’est là-bas, qu’il aura un coup de cœur !

Son coup de cœur n’est pas professionnel, il est plus léger et l’entraîne vers les hauteurs, vers les airs. Son coup de cœur est aérien et devient même une idée fixe : apprendre à piloter est devenu son objectif numéro 1. Il rêve d’Antoine de Saint-Exupéry, il rêve de ces aventuriers de haut-vol, qui ont fait l’aviation française, européenne, et, finalement, mondiale. Il se fait breveter.

Et puis, il fait une rencontre – encore une – incroyable, en la personne de François Lartigue, qui n’est autre que le Directeur de la Compagnie française des pétroles, la CFP qui deviendra Total, puis TotalEnergies SE. « Il connaissait bien ma grand-mère », se souvient-il. François Lartigue le prend sous ses ailes pendant quelques temps…

Ah ce Roderick, quel phénomène, un aventurier qui ne dit pas son nom. Que lui prend-il, de nouveau, quand il relie Abou Dabi à Beyrouth en… voiture ?

« Oui, en rigole-t-il aujourd’hui, je l’ai fait à bord d’une Datsun. Mais parce que ma mère m’avait appelé avant pour me dire : “ J’ai besoin de toi, reviens au Liban, viens t’occuper des affaires familiales. ” Je n’avais pas le choix. Je suis rentré… »

Le 4 août 2020, un séisme

En 1993, Roderick épouse Mary, une Américaine rencontrée à Londres, à la personnalité trempée dans l’art, l’architecture, le design et la décoration. Auparavant, il a quitté définitivement les Emirats pour… le Liban, puis il est, de nouveau, reparti… L’Ecosse l’appelle. Il y travaille dans le catering, pour Albert Abela. « C’est vrai, j’ai changé plusieurs fois de pays, de travail, de vie. Mais, je suis resté le même, finalement. » Après son mariage à Londres, le couple rentre définitivement en 1996 au Liban.

Finis les voyages, ou presque – « car c’est maintenant Mary qui voyage, elle est actuellement en Chine »

Le palais Sursock est devenu son plus grand voyage, son temps plein. Il a oublié les start-ups qu’ils voulaient lancer, ces sociétés innovantes qu’ils souhaitaient créer dans le secteur culinaire, par exemple, dans celui des plats cuisinés à emporter. Il se concentre à 100% sur la vie du palais. Sa mère, Lady Cochrane, n’est pas d’accord avec toutes ses idées, mais avec Mary, ils vont transformer les lieux familiaux en palais des Mille et Une Nuits. Le couple y organise des évènements, des fêtes, des mariages grandioses. Tout le beau-monde vient se marier au palais Sursock…

Jusqu’au 4 août 2020, où tout bascule. Ce mardi 4 août, vers 18h05, Lady Cochrane, 98 ans, est à l’une de ses fenêtres, au rez-de-chaussée, assise dans son fauteuil. Elle est inquiète. Elle voit s’élever dans le ciel, au niveau du port une épaisse fumée noirâtre. Puis, deux minutes plus tard, c’est la deuxième explosion. Une explosion qui nous ramène aux cauchemars des premières bombes nucléaires, celles de 1945. Le blast est tellement fort qu’il souffle presque tout sur son passage sur une profondeur de 2 kms.

De la mort à la reconstruction

« Maman est décédée quelques jours plus tard, le 31 août », se rappelle-t-il toujours ému. En une seule seconde, le monde s’est écroulé. Le monde ? Oui, le sien, son Liban bien-aimé, son Beyrouth, son palais, sa vie, celle de ses ancêtres, sa capitale, le peuple libanais. Beyrouth la Belle est à terre, comme si la Bête avait voulu orchestrer la disparition de toute une nation, de tout un pays, de tout un peuple, avec un seul souffle. Le souffle du Diable.

Lady Cochrane a survécu, alors que l’explosion a fait plus de 220 morts, plusieurs milliers de blessés, et plusieurs centaines de milliers de déplacés. « Les boiseries, les fenêtres, certains murs ont été fissurés, soufflés ; c’est un miracle que ma mère n’ait eu que des blessures aux jambes. Ses deux invités venus pour une tasse de thé en sont sortis indemnes », raconte-t-il.

Depuis ce jour, tout n’est plus pareille. L’esprit, la joie, la vie beyrouthine s’est presqu’éteinte. Mais, plusieurs mois après, avec l’aide de sa fille, Ariana (23 ans) « qui a été miraculeusement épargnée car elle se trouvait dans un couloir sans fenêtre » et de sa femme rétablie de ses blessures, Roderick se retrousse les manches. Il passe à l’action et redevient le bâtisseur-restaurateur.

Après ce tremblement portuaire tectonique le palais est mal en point, il est délabré en partie. A un moment donné, les architectes ont cru que la structure avait été atteinte. Mais pas du tout. La reconstruction a commencé en 2021.

Prévue de durer 4 ans, elle continue encore, avec les moyens du bord !

Le chemin de croix du financement et la résurrection du palais

« Le financement de la restauration du palais et de son parc est un vrai parcours du combattant. Heureusement, le parc à beaucoup mieux résisté que la bâtisse. Nous n’avons eu à déplorer qu’un arbre déraciné. »

Pour financer la restauration du palais, Roderick et Mary ont pris leur bâton de pèlerin et sont partis à la chasse aux financements. A combien se chiffre une telle restauration ? « Il faut compter plusieurs millions d’euros… »

D’un geste dynamique et d’un bond, Roderick s’échappe de son bureau, qui se situe au rez-de-chaussée, dans la tour nord-est du palais. Il ouvre la chambre des archives historico-familiales, et grimpe les étages. Effectivement, étage par étage, l’intérieur est en très mauvais état. La priorité a été donné à la restauration de l’extérieur. La restauration est cependant en cours, aussi, à l’intérieur.

« Toutes les portes ont été réparées. Elles tiennent debout, maintenant », commente-t-il en ouvrant la grande porte d’une chambre, au plafond de 5 m. Direction le dernier étage et sa terrasse qui domine les 8 hectares du parc.

A près de 20 mètres de hauteur, de la terrasse nous regardons au loin, vers le port. On aperçoit à travers les cyprès, les silos du port encore debout, mais en partie déchiquetés. Les autres ont été soufflés par l’explosion. Nous déambulons sur le toit-terrasse entièrement restauré et prenons quelques photos. Les toitures sont magnifiques, totalement refaites, avec les célèbres tuiles de Marseille. Je contemple une dernière fois le parc merveilleux, véritable jardin du paradis. Il se fait tard…

Avant de le quitter, car la nuit vient de tomber et l’on entend dans le ciel le bruit du drone israélien qui quadrille la ville et les environs à la recherche de sa prochaine cible, Roderick me demande : « Quand reviendrez-vous ? ». Je lui réponds par un « je ne sais pas ». Il ajoute : « Dites à la France, dites aux Français que nous avons besoin d’eux… »

L’énorme grille se referme, et avec elle les ballades irlandaises au Liban et la merveilleuse trilogie des Sursock. Quelle famille, quelle histoire ! Un véritable conte…

Troisième et dernière partie du conte merveilleux des Sursock

Première partie ici : https://lesalonbeige.fr/au-liban-le-conte-merveilleux-des-sursock-est-en-train-de-revivre/

Seconde partie ici : https://lesalonbeige.fr/alfred-sursock-un-juste-qui-a-marque-de-son-empreinte-beyrouth-le-levant-et-la-francophonie/

Trilogie journalistique réalisée par Antoine BORDIER

Copyright des photos A. Bordier et Famille Sursock

Vous pouvez le contacter par mail pour un reportage, un livre, une biographie : [email protected]

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