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Culture

Ce qui a favorisé les « post-christianismes » c’est l’oubli ou l’effacement de la « seconde venue du Christ »

Ce qui a favorisé les « post-christianismes » c’est l’oubli ou l’effacement de la « seconde venue du Christ »

Recension de Marion Duvauchel sur Le christianisme face aux autres religions, Edouard Marie Gallez, Artège, 2025 :

« Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi contre toute attente, l’espérance survit » René Char.

Le titre du dernier livre du père Edouard-Mariene ne reflète pas exactement l’ensemble des idées qui y sont développées mais il correspond à l’un des fils directeurs de sa réflexion et bien certainement à l’une de ses préoccupations. D’emblée, l’excellente introduction nous met en face de ces interrogations qui pour n’être pas récentes dans l’Eglise méritent d’être reposées en des termes autres que ceux des encycliques et à travers des primes différents. A ce seul titre déjà, l’ouvrage mérite toute notre attention.

L’idée clé n’est pas neuve : c’est celle du sens de l’histoire. Ce n’est pas nouveau :  Claude Tresmontant, l’historien Pierre Chaunu (théologien protestant) dans leur perspective propre, avaient soulevé ces questions qui touchent à la métaphysique autant qu’à la théologie. On rappelait alors que seul le christianisme avait l’idée d’une « fin de l’histoire » et que cette fin se présente sous l’image de la « venue glorieuse du Christ ». Le père Gallez préfère la « seconde venue du Christ » mais c’est la même chose. L’Eglise, dit l’auteur, semble avoir oublié cette perspective ou plus exactement « il est possible qu’elle ait été transposée en un vaste projet de réconciliation universelle accomplissant l’histoire ». Si cela est vrai, c’est faire fi de la question terrible qu’a posé Jésus pendant sa vie incarnée : « Quand le fils de l’homme reviendra sur terre, trouvera-t-il encore la foi ? ».

C’est le cardinal de Lubac qui est la référence choisie : « quel est le mécanisme qui fait passer des rêves de paradis sur terre à des réalisations infernales ?  Le père Gallez tient la philosophie pour inapte à y répondre. Les philosophes, oui, ils sont souvent inaptes :  ils récitent, comme bien des théologiens, ou ils font de l’exégèse d’auteurs classiques ou en vogue. Mais la philosophie est parfaitement apte à apporter des réponses à cette question du messianisme, à la condition qu’elle n’ignore pas l’histoire et encore moins l’anthropologie. Le malheur est que les philosophes sont rarement historiens, que les historiens abhorrent les philosophies de l’histoire et que philosophes et théologiens ont en commun d’être enfermés dans des outillages vieillots ou prétentieux face à des questions qui n’intéressent plus personne, du moins sous ces formes. Ce mécanisme qui veut que les utopies se transforment en enfer, les historiens, les philosophes, les théoriciens du politique n’en ignorent en rien la simplicité mais il revient à Nietzche de l’avoir montrée :  les spoliés (qu’on a appelé « les damnés de la terre ») finissent toujours par réclamer leur part de paradis ; quand il leur est donné de s’en emparer, c’est souvent dans une rage à la fois regrettable et humainement compréhensible. Sous la soif de vengeance, il y a une requête de justice, dans la fureur. L’exemple de Gandhi est sans doute unique dans l’histoire. Il avait à son chevet deux livres, dit-on : la Baghavât Gita et l’Evangile.

Mais E.M. Gallez reprend l’affaire et non sans une certaine ironie, il repose la question : « si l’Eglise est en marche, il n’est peut-être pas inutile de se demander vers quoi ». Les encycliques répondent : « mais vers Jésus que diable » (en substance)… On est bien d’accord, mais clairement, cela ne suffit plus.

Le premier chapitre de l’ouvrage du père Gallez s’attaque à la définition et au classement des religions. Il n’est pas sans intérêt d’apprendre d’où vient l’idée d’un classement possible : elle vient de Paul VI.  Qu’y a-t-il de commun entre le christianisme, le bouddhisme et l’islam, pour ne citer que les religions avec lesquelles l’Eglise a tenu bon d’ouvrir ce fameux dialogue inter-religieux : « pour le moins improductif » souligne l’auteur. Je suis bien d’accord.

Comme chrétien on ne peut qu’être d’accord sur un point : il y a un avant et un après l’apparition de Jésus, autrement dit l’Incarnation. C’est le centre de toute l’Histoire, plus un pivot qu’un centre. L’évènement commence à la Nativité et s’accomplit à la Pentecôte, cette « contre-Babel ». En bref et sans doute un petit peu à la louche, l’Eglise dit simplement ceci : le Dieu de l’Ancien testament donne le choix entre la vie et la mort. Avec Jésus, il donne la vie, la vie éternelle.

Encore faut-il l’expliquer à ceux qui voudraient en savoir plus. Et il y en a… Il faut donc dire en quoi Jésus sauve, libère et donne la vie et que cela retourne l’histoire comme un gant et ramène toutes les mythologies de l’éternel retour à des contes pour enfants. E.M. Gallez fait quelques rappels bienvenus : l’islam ne cherche ni le royaume dont il n’a pas l’idée, moins encore cherche-t-il la vérité, pas plus que ne la cherche le bouddhisme qui a pour seul horizon la sortie du cycle et du déterminisme karmique. Pour le chrétien, le royaume et sa vérité sont deux compagnons qui marchent de pair : « Cherchez le royaume et sa vérité et tout le reste sera donné comme par surcroît ». Ces post-christianismes quoi que ce terme recouvre sont des systèmes de sujétion, des structures carcérales. Il y a d’ailleurs des exemples dans l’histoire : le marxisme. Il n’est pas cité, c’est normal puisque personne n’y croit plus, même si le potentiel de destruction est toujours réactualisable. C’est un messianisme eschatologique – Raymond Aron a établi cela en son temps – qui a broyé des millions de destins. Peut-être pas autant que les civilisations précolombiennes qui elles, sacrifiaient des nouveau-nés à leurs dieux, au nouvel an…, mais enfin, c’est beaucoup !

Le lecteur demeure cependant embarrassé devant cette notion de « post-christianisme ». Difficile d’admettre le bouddhisme comme un post-christianisme puisque ce qui les définit selon l’auteur, c’est d’être des « systèmes surgissant de l’intérieur du christianisme ».  Des hérésies alors ? Non, ce ne sont pas des hérésies. L’écologisme serait une idéologie à tournure religieuse ? Alors c’est une idolâtrie. L’anthropologie nouvelle de l’Union européenne ? Son horizon est la mort des nations et ce sont les nations de la terre qui se prosterneront devant Jésus, dit le psaume. Ce sont des antichristianismes. Certains de ces post-christianismes sont de grandes formes religieuses, d’autres de simples phénomènes religieux ; d’autres encore des idéologies qui ont le vent en poupe et le soutien de la presse d’Etat dans les pays vassaux des USA. D’autres encore sont des mouvances chrétiennes erratiques. Ce qui est clairement souligné c’est leur dimension messianique : ce sont des « religions messianistes qui ont profondément imprégné les esprits » et « le transhumanisme en est sans doute l’émanation globale la plus actuelle ». Et nous sommes bien d’accord que tout cela a proliféré sur un « vide ».

Ce vide fait l’objet du chapitre V.

Il est fort bien analysé. C’est la faute à Augustin, c’est la faute à Thomas, pour parodier Gavroche chantant sous les balles. Pas aussi simple que cela, merci au père Gallez de l’établir. Les idées sont comme des semences, elles se développent et donnent des arbres qui finissent par cacher la forêt et brouiller le paysage. » La difficulté de la notion est d’être analogique, et de manière très orientale, subtile et biblique ». Soit !! Je renvoie à la lecture de l’ouvrage, on ne peut tout déflorer.

Ce qui est très justement pointé du doigt, c’est le rapport à l’histoire de toutes ces religions nouvelles, dans ses deux grandes modalités : le passé et l’avenir. Le bouddhisme n’a pas d’histoire, ses sectateurs vivent dans le ciel des Toushitas (les Bienheureux). L’islam, lui, a une fin de l’histoire : c’est quand tous les hommes seront sous la loi de fer de Mahomet et l’Afghanistan donne déjà une petite idée de ce qui attendrait la planète. Ça ferait oublier qu’il faut la sauver. Les nouvelles religions vivent dans l’éternel présent du monde virtuel et numérique qu’elles prétendent construire. Elles veulent faire table rase du passé, surtout le passé chrétien ; quant à l’avenir, il faut des enfants suffisamment nombreux pour qu’une société se reproduise et donc dure. Nous avons un futur sans avenir, comme le disait autrefois Pierre Chaunu, clamant dans le désert. Que le reflux du christianisme ait favorisé le succès de l’islam ou du bouddhisme, cela n’a rien de nouveau. Mais l’idée du père Gallez est un peu plus nuancée. Ce qui a favorisé ce qu’il appelle les « post-christianismes » c’est précisément l’oubli ou l’effacement de la « seconde venue du Christ », on appelait ça autrefois la fin du monde, c’était maladroit mais ça avait le mérite d’être parlant. Jésus reviendra dans la Gloire et en attendant « Il est assis à la droite du Père ». C’est une image analogique que l’Eglise a maintenu dans son Credo mais qui n’a jamais été véritablement interprétée[1], sauf par Jean-François Froger.

Tout le problème qui préoccupe l’auteur du Christianisme face aux autres religions a fait l’objet en 2003 d’une exhortation apostolique de Jean-Paul II, Ecclesia in Europa, L’Eglise en Europe (Bayard – Fleurus-Mame), exhortation rédigée dans la langue du Vatican : parfaite dans son ordre, art de la litote tout aussi parfaitement maîtrisé. On y fait la promotion de l’Evangile de l’espérance. C’est tout à fait louable et on ne peut que souscrire en tout. Car l’espérance en effet, l’espérance chrétienne, semble bien essoufflée, pour ne pas dire à demi-morte. Quel que soit le nom qu’on donne à ces phénomènes de toute sorte qu’E.M. Gallez englobe sous le vocable de « post-christianismes », ils sont le fruit de ce « péché contre l’espérance » des pays d’Europe de l’Ouest.

Que l’espérance chrétienne soit à la source de l’autre espérance, la temporelle, qu’elle nourrit, soutient, redresse, restaure parfois, galvanise souvent même si nous n’en avons pas conscience, cela l’Eglise le sait mais comme elle le dit avec une telle distance, une telle froideur théologique… L’espérance du chrétien est le levain de son désir de justice comme de son aspiration au bonheur et de son souci du frère et du prochain. Cette vertu théologale n’a rien d’incompatible avec l’espoir et le désir d’une vie meilleure, d’un habitat salubre, d’une plus grande justice. Un monde juste et fraternel, les athées du XXe siècle en rêvaient, ils écrivaient des romans sur la condition humaine ou sur cette « terre des hommes » qui signifiait tout autre chose qu’une planète à sauver. Les poètes chantaient la liberté, surtout dans les moments où on s’en voyait privés.

Quand on regarde les civilisations avancées dans le domaine de la pensée, on ne peut que constater leur pessimisme profond. Les Grecs, à qui l’on doit tant, sont des maîtres sur ce chapitre : le coryphée n’est rien d’autre qu’un chant de désespoir. L’espérance temporelle chrétienne est le refus radical de désespérer, parce qu’il y a cette autre espérance, figurée sous l’image du Royaume, celle d’un ici-bas inaugural « où toutes larmes seront effacées de nos yeux » en attendant le temps où elles ne couleront plus.

L’exceptionnel développement technique et juridique du monde européen, le moteur de sa soif de justice et le dynamisme de son formidable développement technique n’avaient pas d’autre source. L’inspiration était chrétienne, même impure ou peccamineuse. La source n’est pas tarie, elle est détournée, dévoyée, déviée, elle abreuve d’autres cours d’eau, empoisonnés ceux-là. C’est ce que le père Edouard-Marie a voulu montrer. Les quatre bras du fleuve de vie du jardin d’Eden charrient des alluvions toxiques. Mais s’ils sont lourdement pollués, la Source incréée ne l’est pas et ne saurait l’être. C’est aux chrétiens qu’il revient de déblayer les gravats pour que l’eau de la Vie éternelle recommence à couler librement, à inonder les prairies, les champs, les prés, toute la géographie intérieure de notre âme immortelle : Jésus, que ma joie revienne… La joie, et avec elle, la paix, le courage, la force, l’intelligence, la sagesse, la science et la piété.

Il est vital de savoir vers quoi et surtout vers Qui nous marchons. Comment nous y allons, les modalités dans cette existence incarnée, cela relève du choix de chacun, de sa souveraine liberté, de sa vocation, de ses constellations biographiques : de ce mystère de la libre décision ou du refus obstiné. Entre Dieu et l’homme européen, il n’y a pas un vide, bien au contraire : il y a des tombereaux de bêtise, – la bêtise au front de taureau, comme disait Baudelaire – de mensonge, d’illusions, d’angoisses et de mort.

Tout cela peut éclater en multiples débris dans le ciel nouveau de la conversion en un feu d’artifice inédit. Encore faut-il le dire, et autrement qu’avec des slogans éculés.

Le chrétien ne sait pas forcément vers quoi il marche, Il ne sait pas toujours comment y parvenir et il arrive qu’il avance sur les genoux. Mais il sait vers Qui il marche et que ce Quelqu’un l’attend, dans la Lumière, dans la Beauté et dans l’Amour.

Face aux autres impostures religieuse, idéologiques ou utopiques examinées par E.M. Gallez, le christianisme tient sa force d’une Promesse :  une parole donnée et tenue. Dieu dit vrai, vraie sa Parole.

Elle fera éclater l’asphalte, un jour.

[1] Sur cette image quelque peu étrange, le lecteur pourra se reporter aux ouvrages de Jean-François Froger. Le Maître du Shabbat 6,10, dans l’Arbre des archétypes lettre Hé, La Couronne du grand prêtre, chapitre “Sceau”, le Livre de la création ch.9 ; Le Livre de la nature humaine ; dans le livre sur Marie Madeleine ch 7. Je remercie Jean-François Froger qui m’a communiqué ces références précises m’épargnant ainsi de longues recherches.

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