De Philippe Darantière, président de Notre-Dame de Chrétienté, dans La Nef :
Ce qui fracture l’Église catholique porte le nom d’hérésie quand il s’agit d’une fracture doctrinale et de schisme lorsqu’il s’agit d’une fracture ecclésiale. L’histoire montre que les deux causes génèrent souvent une seule et même fracture, comme celle que dessine aujourd’hui le Chemin synodal allemand. Mais, dans l’histoire de l’Église, l’arianisme fut une hérésie non schismatique puisqu’elle ne constitua pas une Église du dehors mais se développa au sein même des structures ecclésiales de son temps. Une partie du clergé et de l’épiscopat s’y rallia, elle eut ses conciles et formula son Credo. À l’inverse, le grand schisme d’Occident ne professa aucune hérésie et l’Église canonisa des saints qui furent partisans soit du pape de Rome soit du pape d’Avignon.
L’Église catholique d’aujourd’hui est pourtant traversée par des tensions qu’on ne peut nier, et qui n’expriment pas seulement une saine diversité spirituelle en son sein. La question posée par le fait qualifié de « traditionalisme » d’une manière simplifiée en fournit un exemple. Il subsiste, au sein de l’Église catholique, un fait minoritaire mais profondément dynamique, qui n’est pas un rite propre comme le maronite ou le byzantin. Il ne bénéficie pas non plus d’une organisation ecclésiastique dédiée comme l’Ordinariat catholique anglican. Il dispose, comme le mouvement charismatique, de ses séminaires, de ses branches religieuses, de son clergé et de ses fidèles. Mais, à la différence du renouveau charismatique, il fait l’objet d’une assez large hostilité de la hiérarchie, le pape François ayant même écrit que l’usage de la liturgie traditionnelle « a été utilisé pour augmenter les distances, durcir les différences, construire des oppositions qui blessent l’Église et en entravent la progression, en l’exposant au risque de divisions ».
Il me semble au contraire que ce qui blesse l’Église est l’existence en son sein d’une forme de « wokisme spirituel » qui voudrait rompre avec son passé, abandonner les pans entiers de la doctrine, soit en les relativisant, soit en les taisant, et réécrire l’histoire de sa liturgie. Cela génère, hélas, une fracture dans l’unité de l’Église avec elle-même, une fracture dans l’unité « diachronique » selon le mot de Benoit XVI, l’unité comprise dans le temps et le développement de l’histoire de l’Église. À l’inverse, le fait qu’une famille spirituelle se réclame de l’usus antiquor dans ses rites et dans son expression doctrinale ne constitue pas une fracture pour l’Église.
Toutefois, tant que cette forme liturgique sera niée dans ce qu’elle représente comme diversité légitime, il sera difficile à ses fidèles de reconnaître dans la place qui leur est faite l’accueil « large et généreux » promis par saint Jean-Paul II en 1988. C’est en vue de l’unité de l’Église que cet accueil a été promis. Pour reconnaître la légitimité de l’attachement aux « formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine », le motu proprio Ecclesia Dei a posé comme conditions qu’il s’accompagne de la reconnaissance de « la continuité du concile (Vatican II) avec la Tradition ». Pour les catholiques qui s’identifient à cet héritage, la validité et le caractère en soi sanctifiant du nouveau rite est acquis, il n’y a pas lieu d’ajouter à cette reconnaissance d’autres exigences. Or un glissement semble s’opérer vers de nouvelles sommations, comme l’impératif de concélébration pour les prêtres ou la prévention à l’égard de l’exclusivisme liturgique pour les fidèles, ce dernier argument étant régulièrement opposé aux organisateurs du pèlerinage de Chartres. Il serait sain que les conditions fixées par l’Église pour la pleine communion, à savoir la profession du même Credo, la célébration des mêmes sacrements et la reconnaissance de la même hiérarchie, restent le cadre dans lequel s’opère la distinction entre fracture et diversité. C’est même le préalable pour avancer plus loin dans la compréhension mutuelle des charismes de chacun.
L’ancien rite et les pédagogies de la foi qui y sont attachées restent un chemin de sainteté dans l’Église catholique, dont il est à espérer qu’il s’ouvrira de nouveau largement, tant il est vrai que les diverses formes de spiritualité reconnues par l’Église ont pour terme le salut des âmes et la gloire de Dieu.
