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L'Eglise : Vie de l'Eglise

Consécration épiscopale : peut-on vraiment séparer le pouvoir d’ordre de celui de juridiction ?

Consécration épiscopale : peut-on vraiment séparer le pouvoir d’ordre de celui de juridiction ?

Dans une note, la Fraternité Saint-Pie X se défend de toute accusation de schisme et considère qu’une consécration épiscopale non autorisée par le Saint-Siège, lorsqu’elle ne s’accompagne ni d’une intention schismatique (puisque la FSSPX reconnaît le pape à qui elle a demandé audience), ni de la collation de la juridiction (puisque les évêques ordonnés sont considérés comme auxiliaires pour dispenser les sacrements sans aucun pouvoir de juridiction, à l’inverse de ce qui se fait en Chine), ne constitue pas une rupture de la communion de l’Église.

Le père Louis-Marie de Blignières, Fondateur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, écrit à propos des sacres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X :

Les défenseurs des sacres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X  [FSSPX] insistent sur la différence de nature, dans l’épiscopat, entre le pouvoir d’ordre, qui est transmis par les rites sacrés de la consécration ; et le pouvoir de juridiction, qui est transmis, chez les latins, par l’injonction du Souverain Pontife, et chez les orientaux unis à Rome par le synode. Ils affirment une « parfaite séparabilité » de ces deux pouvoirs. Le schisme, selon eux, consisterait seulement à vouloir transmettre (comme les évêques chinois dans les années cinquante) le pouvoir de juridiction sans l’accord du pape. La pure transmission du pouvoir d’ordre constituerait au maximum une désobéissance, et elle serait, en certains cas, licite car justifiée par un « état de nécessité ».

Ce raisonnement est invalidé par plusieurs considérations.

1° Si nous admettions (par hypothèse) une parfaite séparabilité de l’ordre et de la juridiction, il faudrait pourtant ajouter que, dans un sacre légitime, intervient en fait toujours l’exercice d’une juridiction. En effet, l’acte par lequel est désigné le sujet à sacrer ne relève pas du pouvoir d’ordre, mais du gouvernement de l’Église. « De droit divin – écrit l’abbé Berto, théologien (peritus) de Mgr Lefebvre durant le concile Vatican II –, les évêques, même dispersés, sont un corps constitué dans l’Église » [1] et l’agrégation à ce corps est un acte de juridiction. Durant le premier millénaire de l’Église, la désignation était faire ordinairement par les évêques de la Province. Le « mandat apostolique » n’existait pas, mais un sacre épiscopal opéré contre la volonté du propre patriarche, ou a fortiori du pape, était un acte schismatique.

Dans le catholicisme, depuis longtemps, c’est le pape qui opère ce choix (chez les latins) ou le confirme (chez les orientaux unis à Rome). Un évêque qui sacre un prêtre non légitiment désigné (par le pape ou le synode oriental), même s’il entend ne pas transmettre à ce prêtre de juridiction, usurpe bien une juridiction en choisissant ce prêtre-là pour évêque. C’est une désobéissance en matière grave et, selon le critère mis en avant par les défenseurs des sacres FSSPX (« le schisme est uniquement dans l’usurpation de juridiction »), c’est bien un acte schismatique.

2° La séparabilité dont parlent les défenseurs des sacres n’est pas totale. Certes, il y a des évêques qui ne jouissent pas d’une juridiction actuelle, mais tous (à la différence des simples prêtres) ont, en vertu même de leur sacre, une aptitude, de droit divin, à cette juridiction. Il y a, dans la dignité épiscopale elle-même, une relation au Corps mystique, qui ne se réduit pas au pouvoir d’ordonner et de confirmer des baptisés. Cette relation porte sur la régence même de l’Église, en incluant dans cette notion le pouvoir d’enseigner et de gouverner.  « L’évêque – écrit saint Thomas d’Aquin – a un Ordre par rapport au Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, sur laquelle il reçoit une charge principale et quasi royale »[2].

Ce pouvoir ne devient juridiction actuelle ou effective que par la désignation et le gouvernement de sujets déterminés. Mais il appelle cette désignation, il y est intrinsèquement ordonné, de par la volonté même du Christ, à tel point que la destination à la juridiction (du for externe) fait partie de la notion même de l’épiscopat. « Ce serait une contradiction dans les termes de concevoir un évêque consacré qui n’aurait, dans le caractère même, aucune relation au gouvernement de l’Église [3]. » Cette vérité est indépendante de la question de la sacramentalité de l’épiscopat.

Celui qui reçoit l’épiscopat sans investiture légitime (par le pape ou le synode oriental) reçoit ainsi un pouvoir spirituel intrinsèquement ordonné au gouvernement de l’Église, en dehors de toute injonction de ceux qui ont autorité dans l’Église. Il reçoit une puissance essentiellement ordonnée à un acte réservé, de droit divin, à ceux qui dans l’Église sont revêtus de l’autorité. Il y a là une grave viciosité qui est dans la ligne même du schisme. C’est pourquoi Pie XII qualifie la consécration ainsi reçue de « très grave attentat à l’unité même de l’Église [4] ».

3° Le schisme intervient lorsque les consécrations sont faites dans le dessein de se soustraire à la juridiction pontificale ou à la communion de l’Église universelle. C’était le cas pour la constitution de l’« Église patriotique » chinoise. C’est ce qui s’est passé pour les sacres de Mgr Lefebvre du 30 juin 1988 et qui est envisagé pour les sacres de la FSSPX du 1er juillet 2026. Ces sacres n’entendent peut-être pas transmettre une juridiction, mais ils visent à se soustraire à une juridiction : se dérober aux « autorités modernistes », pour faire une « opération-survie de la Tradition » hors des structures hiérarchiques.

Le motif donné par l’abbé Jean-Michel Gleize [FSSPX] pour les sacres de 2026 comporte sans aucune équivoque la séparation de la FSSPX d’avec les évêques de l’Église catholique.

Ces consécrations épiscopales sont l’acte rendu nécessaire à l’Eglise en raison d’un « état de nécessité », car la situation présente, qui est celle d’une invasion généralisée et permanente du modernisme dans l’esprit des hommes d’Eglise, réclame, pour la sanctification et le salut des âmes, un épiscopat véritablement catholique et indemne des erreurs du concile Vatican II, tel qu’il ne saurait de fait se rencontrer en dehors de l’œuvre suscitée par Mgr Lefebvre.[5]

C’est pourquoi Jean-Paul II, dans le motu proprio Ecclesia Dei, a parlé à bon droit d’« acte schismatique ». Il ne s’agissait pas seulement de promouvoir quelques prêtres à l’épiscopat, mais le but revendiqué était de se donner les moyens de dispenser les sacrements et l’enseignement dans l’indépendance par rapport à la hiérarchie catholique, pape et évêques en communion avec lui.

De fait, la FSSPX, depuis 1988, et encore plus depuis 2018, où l’abbé Pagliarani est Supérieur général, se comporte comme si elle n’avait aucune subordination à la hiérarchie catholique. Aucune autorisation (en dehors de l’utilisation d’une basilique pour un pèlerinage) n’est demandée pour quelque activité pastorale, apostolique ou enseignante que ce soit. Aucune directive de la hiérarchie comme telle n’est suivie. Aucun document du magistère postérieur à 1962 n’est reçu. Ils sont même parfois d’autant plus critiqués qu’ils contiennent de bons éléments qui pourraient être des « pièges » (ainsi le Catéchisme de l’Église catholique, Veritatis splendor, Dominus Jesus).

Plus grave encore, la FSSPX accorde des dispenses d’empêchement de mariage et juge elle-même en interne de la nullité des mariages. Ce qui est manifestement s’attribuer un pouvoir de juridiction. Depuis 1991, du vivant de Mgr Lefebvre, la FSSPX s’est arrogé sur ses fidèles (et potentiellement sur tous les catholiques), par la création de la « Commission Saint Charles Borromée », le « pouvoir de lier et de délier », usurpant le pouvoir de juridiction que le pape seul peut donner. En mai 2017, huit doyens du District de France de la FSSPX et trois supérieurs religieux affirmaient : « Nous continuerons à ne reconnaître comme ultime juge de ces questions [matrimoniales] que la Commission Saint Charles Borromée […] » [6].

 La définition que les défenseurs des sacres FSSPX donnent du schisme est incomplète. Ils restreignent le schisme au rapport avec l’autorité, et ils oublient une autre dimension du schisme : l’atteinte à la communion entre les fidèles. « On appellera schismatiques ceux qui refusent de se soumettre au Souverain Pontife, et ceux qui refusent la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis », écrit le Docteur commun [7].

La FSSPX revendique justement sa séparation d’avec les autres membres de l’Église. L’abbé Pagliarani, en 2016, évoquait « le fait objectif que la vie catholique dans les structures officielles est actuellement impossible [8] ». Selon les directives des supérieurs, il ne faut pas assister aux offices des Instituts Ecclesia Dei, en tout cas ne pas y communier. Il faut s’écarter, non seulement des fidèles qui fréquentent le nouveau rite, mais aussi des « ralliés », pour ne pas être contaminés par l’esprit « moderniste » que ces derniers seraient censés véhiculer. Les prêtres qui se trouveraient présents à une cérémonie religieuse des « ralliés » doivent y assister en dehors du chœur, et en tout cas sans l’habit de chœur, in nigris.

Les fidèles ou les prêtres qui suivent ces directives ne se comportent pas comme des parties dans l’Église. Le grand théologien Cajetan rappelait à ce sujet :

Celui-là est schismatique qui refuse d’agir comme partie de l’Église. Peu importe les motifs : dès qu’on en vient à refuser de se comporter comme partie d’une unique Église catholique, on tombe dans le schisme. Quelque variées que soient les raisons et les passions qui poussent les chrétiens à se soustraire à la communion, à vouloir sanctifier et être sanctifiés, à instruire et à être instruits, à diriger et à être dirigés […], non plus comme parties de l’Église catholique, mais comme s’ils étaient eux-mêmes des « touts » à part, ils sont schismatiques [9].

Conclusion

Ces quatre raisons montrent que les sacres sans mandat pontifical (et a fortiori contre la volonté expresse du pape) ne sont pas légitimes et constituent un très grave attentat à l’unité de l’Église. Effectués avec l’intention de se soustraire à la juridiction du pape et des évêques, ils constituent bien un « acte schismatique ». Le fait que le groupe auquel ils ont donné naissance se refuse à la communion hiérarchique est une confirmation claire de cette situation de dissidence voulue.

Ce qui vient d’être dit n’empêche nullement d’être conscient de la situation dramatique de crise dans l’Église ; ni de constater que certains pasteurs ne font pas leur devoir, quand ils ne donnent pas l’exemple de scandales dans la foi et les mœurs. Cela n’empêche pas de voir que certains actes et certaines omissions de la hiérarchie favorisent à des degrés divers l’hérésie et la destruction des structures. On peut comprendre, dans ces circonstances, que des fidèles du rang, désorientés, se raccrochent aux prêtres qui dispensent les sacrements sous leur forme traditionnelle. Il ne s’agit  donc pas d’accuser les personnes ni de considérer que celles qui adhèrent à la FSSPX sont toutes subjectivement schismatiques.

Mais on ne combat pas une erreur par une autre erreur, ni l’hérésie par le schisme. On ne saurait partager le point de vue de ceux qui disent en substance : « Pas d’ennemis à droite, on veut les sacrements et la catéchèse de la Tradition, point à la ligne ! » Ce primat de l’efficacité est une sorte de « primat du pastoral » en version traditionaliste. Ce pragmatisme néglige la primauté de la doctrine et finit par déformer les esprits des fidèles.

Une note personnelle pour terminer. Comme prêtre et comme fondateur, j’ai le devoir de témoigner qu’il faut, quoi qu’il en coûte, rester fidèles à tous les aspects de la doctrine catholique : l’importance de la Tradition, et celle de la communion hiérarchique. Cela est possible et, de fait, en dépit de difficultés nombreuses et d’incompréhensions, cela dure depuis trente-huit ans. Je rends grâces pour les beaux fruits que, par la grâce de Dieu, cette double fidélité a porté.

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