Avant la consécration elle-même, le canon romain comporte six prières de préparation.
1. Te igitur
Outre les nombreux signes de croix que nous avons déjà évoqués, les prières du canon sont accompagnées par divers gestes qui soulignent ou renforcent le sens des paroles prononcées par le prêtre. Ainsi, ce n’est pas par une parole, mais par un geste que commence le canon :
Après la préface, le prêtre étendant, élevant et joignant les mains, lève les yeux vers le ciel et les abaisse aussitôt, s’inclinant profondément vers l’autel, les mains posées sur lui…[1]
Alors seulement le prêtre commence la prière Te igitur… et les gestes qu’il vient de faire appuient les paroles qu’il prononce :
Te ígitur, clementíssime Pater, per Iesum Christum, Fílium tuum, Dóminum nostrum, súpplices rogámus, ac pétimus… Père très clément, c’est donc vous que nous prions, suppliants, et à qui nous demandons, par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur…
L’élévation des yeux et des mains correspond à l’appel fait à Dieu, par la médiation du Christ, tandis que l’inclination profonde peut marquer la supplication, la conscience que le prêtre a de son indignité, ou encore les abaissements mystérieux du Christ dans son agonie.
Puis le prêtre baise l’autel et poursuit :
… uti accépta hábeas et benedícas hæc ✠ dona, hæc ✠ múnera, hæc ✠ sancta sacrifícia illibáta. … d’accepter et de bénir ces ✠ dons, ces ✠ présents, ces ✠ offrandes saintes et immaculées. »
En prononçant ces dernières paroles, il trace trois signes de croix sur les oblats. Ainsi, le baiser à l’autel souligne que ce n’est lui-même mais Dieu, le Christ, qui peut sanctifier, bénir et consacrer ces dons.
Quant au sens général de cette prière, remarquons que l’adverbe igitur [donc] marque un enchaînement logique, non pas avec ce qui précède immédiatement, c’est-à-dire le chant du Sanctus[2], mais avec la préface et la secrète, l’oraison sur les oblats dont la conclusion ouvrait le dialogue de la préface.
Il s’agit donc « de lier l’acte sacrificiel imminent, impliqué dans la demande d’acceptation, à la prière d’action de grâce qui en est la “préface” et la phase initiale »[3]. En outre, bien que les prières de l’offertoire soient plus récentes que celles du canon, il est légitime d’envisager la demande d’acceptation des offrandes que constitue le Te igitur dans la ligne, non seulement de la préface, mais également de l’offertoire. Cette insistance sur l’agrément du sacrifice est remarquable. En effet :
C’est une façon discrète, respectueuse, d’offrir que de demander que soit accepté le don ; tel est le sens du mot supplices et de l’inclination profonde qui l’accompagne. Les oblats ne sont pas encore consacrés, mais nous savons que c’est de Dieu qu’ils doivent recevoir et l’agrément, et la consécration ; de là : uti accepta habeas et benedicas. La demande de bénédiction, [quant à elle], inclut déjà, à proprement parler, une demande de transsubstantiation[4].
Enfin :
« Les oblats eux-mêmes sont désignés par trois expressions [que l’on retrouve dans les secrètes] : haec dona [ces dons], haec munera [ces présents], haec sancta sacrificia illibata [ces offrandes saintes et immaculées].
[…] On discerne nettement une gradation ascendante.
Alors que dona [dons] ne désigne les oblats que comme des dons, tels qu’il s’en échange sous les modes les plus divers entre humains,
munera [présents] les présente déjà comme une prestation conforme à un ordre établi, comme un service officiel,
sacrificia [offrandes sacrificielles] enfin les caractérise comme oblations saintes, consacrées à Dieu. »[5]
2. In primis
La prière qui suit n’est en fait que la seconde partie du Te igitur, mais, après la demande d’acceptation, il s’agit désormais d’énoncer ceux pour qui le sacrifice est offert à Dieu. C’est donc une prière d’intercession, non pas la seule du canon, mais la première, qui est naturellement dirigée vers l’Église :
Le sacrifice que nous offrons à Dieu avec humilité, et qui doit être d’abord notre action de grâces et notre tribut à notre Créateur et Père, va précisément, en tant que sacrifice, en tant que ce sacrifice, faire descendre sur nous la bienveillance et la grâce de Dieu. Puisse celle-ci, avant tout [in primis], profiter à toute l’Église sainte et catholique[6].
Voici le texte de la prière :
| « in primis, quæ tibi offérimus pro Ecclésia tua sancta cathólica: quam pacificáre, custodíre, adunáre et régere dignéris toto orbe terrárum: una cum fámulo tuo Papa nostro N. et Antístite nostro N. et ómnibus orthodóxis, atque cathólicæ et apostólicæ fídei cultóribus. » | « Tout d’abord, nous vous les offrons pour votre sainte Église catholique : daignez lui donner la paix, la protéger, la réunir et la gouverner par toute la terre ; et en même temps pour votre serviteur notre Pape N., notre évêque N., tous ceux qui enseignent la vraie doctrine, et ceux qui gardent la foi catholique et apostolique. » |
Remarquons que les quatre notes de l’Église, proclamées lors du Credo, sont ici présentes :
– l’unité, puisque l’on demande qu’elle soit « réunie » [adunare] ;
– la sainteté, qui la qualifie [sancta], ainsi que la catholicité [catholica], c’est-à-dire l’universalité ;
– l’apostolicité, avec la mention de la hiérarchie ecclésiastique – le pape et les évêques, dont la charge de garder, conserver et fidèlement transmettre la foi apostolique [apostolica] est explicitement mentionnée[7].
Soulignons et rappelons que ce sont la foi et les sacrements de la foi qui font l’Église, en particulier l’unité de l’Église[8]. Il y a donc un lien éminent entre l’eucharistie que l’on s’apprête à offrir et l’unité de l’Église.
Il faut enfin noter la mention nominative du pape et de l’évêque du lieu. Dans le canon, cinq prières mentionnent des personnes, soit celles pour lesquelles on prie – c’est le cas des deux Memento, soit celles avec lesquelles on s’unit – c’est le cas du Communicantes et du Nobis quoque. Dans l’In primis, c’est à ces deux titres que le pape et l’évêque sont mentionnés, puisque l’on prie pour eux, mais on manifeste également que c’est en union avec eux que le Saint-Sacrifice est offert.
3. Memento des vivants
La prière d’intercession générale pour l’Église et la hiérarchie ecclésiastique est logiquement suivie d’une prière d’intercession, plus spécifique. Celle-ci commence par le mot qu’employa le bon larron sur la Croix : Memento, Domine…, « Souvenez-vous de moi, Seigneur »[9].
Meménto, Dómine, famulórum famularúmque tuarum N. et N. Souvenez-vous, seigneur de vos serviteurs et servantes N. et N.
Le prêtre s’arrête ici quelques instants et mentionne les personnes de son choix ou du choix de celui qui lui a demandé la célébration de la messe à une intention particulière. Le Saint-Sacrifice, dont les fruits sont infinis, opère cependant d’une manière spéciale pour ceux qui font l’objet d’une intention spécifique.
Le prêtre poursuit en mentionnant ceux qui assistent physiquement à la messe qui est célébrée ainsi que celui qui a offert l’intention de messe et se trouve de ce fait associé à un titre spécial à l’offrande du Saint-Sacrifice :
et ómnium circumstántium, quorum tibi fides cógnita est et nota devótio, pro quibus tibi offérimus : vel qui tibi ófferunt hoc sacrifícium laudis, pro se suísque ómnibus : pro redemptióne animárum suárum, pro spe salútis et incolumitátis suæ : tibíque reddunt vota sua ætérno Deo, vivo et vero. et de tous ceux qui nous entourent : vous connaissez leur foi, vous avez éprouvé leur attachement. Nous vous offrons pour eux, ou ils vous offrent eux-mêmes, ce sacrifice de louange pour eux et pour tous les leurs : afin d’obtenir la rédemption de leur âme, la sécurité et le salut dont ils ont l’espérance ; et ils vous adressent leurs prières, à vous. Dieu éternel, vivant et vrai.
4. Communicantes
C’est par un enchaînement remarquable qu’est introduite la prière suivante.
Communicántes, Unis dans une même communion…
En effet, les fidèles que l’on vient d’évoquer ne sont pas des individus isolés, mais ils sont membres de l’Église et appartiennent de ce fait à la communion des saints. Ainsi, l’idée de communion dans l’Église militante, qui dominait les deux prières précédentes – In primis et Memento – s’élargit jusqu’à la communion avec l’Église triomphante[10], avec les saints du ciel, dont les noms de certains vont être mentionnés.
Toutefois, la conscience de la distance qui nous sépare encore d’eux dicte aussitôt les mots suivants : et memoriam venerantes [« nous vénérons la mémoire »] ; elle transforme cette communion en un regard respectueusement levé vers eux[11].
Communion et vénération, donc, auxquelles s’ajoutera une troisième idée au terme de l’énumération, le recours à l’intercession des saints en notre faveur :
quorum méritis precibúsque concédas, ut in ómnibus protectiónis tuæ muniámur auxilio. Par leurs mérites et leurs prières, accordez-nous en toute occasion le secours de votre force et de votre protection.
Quant à la liste des saints, elle consiste en deux groupes de douze noms : douze Apôtres et douze martyrs, ayant à leur tête la Reine de tous les saints, la Bienheureuse Vierge Marie et son époux saint Joseph. Parmi les martyrs, on compte cinq papes, un évêque, deux clercs et quatre laïcs :
Dans le sanctuaire du canon, les chœurs des saints martyrs devaient être représentés par une sorte de députation harmonieusement composée[12].
Le fait que seuls des martyrs aient été choisis est un signe de l’antiquité de la liste : elle remonte à une époque où le culte des confesseurs n’avait pas encore suffisamment d’envergure pour s’imposer dans le canon de la messe. Il semble que la version finale de cette liste soit due à saint Grégoire le Grand, à la fin du VIe siècle.
Ces deux groupes de douze noms, choisis dans l’antiquité chrétienne et dans la ville de Rome, l’Église-mère, ont donc le privilège d’être prononcés à l’autel comme « représentants de l’Église triomphante »[13].
La fin du Communicantes est ponctuée par la conclusion Per Christum Dominum nostrum [« Par le Christ Notre-Seigneur »] employée ici pour la première fois au cours du canon, qui indique donc que s’achève la première phase de la prière d’intercession et nous indique que toutes nos requêtes et recommandations sont présentées à Dieu « par le Christ Notre-Seigneur ».
5. Hanc igitur
Le prêtre étend alors les mains sur les oblats. Bien que ce rite se soit imposé tardivement, au XIVe siècle[14], il devait exister auparavant ici ou là, car on le trouve sur une fresque de la catacombe de Calixte datant du IIIe siècle[15]. De plus, c’est un geste associé au sacrifice depuis l’Ancien Testament. Par exemple, nous lisons au livre du Lévitique :
Il mettra la main sur la tête de la victime et celle-ci sera agréée pour que l’on fasse pour lui le rite d’expiation[16].
Ce geste se pratiquait pour diverses catégories de sacrifices et c’est généralement, non le prêtre lui-même, mais celui qui apportait la victime qui le pratiquait, comme pour s’approprier le sacrifice qui allait être offert.
Nous pouvons donc envisager que par ce geste est signifié le fait que le sacrifice du Christ est en même temps notre sacrifice. Cette imposition des mains souligne donc judicieusement le sens de la prière Hanc igitur qui est, elle, très antique, puisqu’elle semble pour l’essentiel antérieure au VIe siècle :
Hanc ígitur oblatiónem servitútis nostræ, sed et cunctæ famíliæ tuæ, quǽsumus, Dómine, ut placátus accípias : Voici donc l’offrande que nous vous présentons, nous vos serviteurs et avec nous votre famille entière[17], acceptez-la, Seigneur, avec bienveillance :
L’offrande ayant été désignée comme la nôtre, on retrouve l’incessante demande d’acceptation, suivie de la demande des bienfaits escomptés :
diésque nostros in tua pace dispónas, atque ab ætérna damnatióne nos éripi, et in electórum tuórum iúbeas grege numerári. Per Christum, Dóminum nostrum. Amen. disposez dans votre paix les jours de notre vie, veuillez nous arracher à l’éternelle damnation et nous compter au nombre de vos élus. Par le Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.
C’est donc, la perspective d’ensemble de la messe qui est résumée dans l’Hanc igitur et l’imposition des mains, avec une insistance particulière sur le caractère propitiatoire du Saint-Sacrifice.
6. Quam oblationem
La dernière prière de préparation remonte pour l’essentiel au IVe siècle, et sa version actuelle date du VIe siècle. Il s’agit d’une de ces prières que les liturgistes appellent une épiclèse, c’est-à-dire un appel de la puissance divine sur les offrandes pour les sanctifier. Cette idée était déjà présente dans la première prière du canon (Te igitur), mais la demande de consécration est ici tout à fait explicite.
| Quam oblatiónem tu, Deus, in ómnibus, quǽsumus, bene + díctam, adscríp + tam, ra + tam, rationábilem, acceptabilémque fácere dignéris : ut nobis Cor + pus, et San + guis fiat dilectíssimi Fílii tui Dómini nostri Iesu Christi. | Cette offrande, daignez, vous, notre Dieu, la bé+nir, l’agré+er et l’approu+ver pleinement, la rendre parfaite et digne de vous plaire ; et qu’elle devienne ainsi pour nous le Cor+ps et le Sa+ng de votre Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ. |
Remarquons que la demande d’acceptation, l’agrément divin, demeure comme thème fondamental, mais il est parfaitement net que c’est Dieu lui-même qui rendra l’offrande parfaite et digne de lui, précisément par la transsubstantiation, la conversion des oblats au Corps et au Sang du Christ :
La conversion au corps et au sang du Christ [peut être conçue comme] impliquée dans l’agrément divin élevant nos dons jusqu’à lui ; étant le résultat attendu de cet agrément [que l’on appelle], elle ne se distingue en somme de celui-ci que par la pensée, qui précise : faites de ces oblats un sacrifice tellement parfait qu’il devienne le corps et le sang du Seigneur[18].
La formule à cinq termes – « bene + díctam, adscríp + tam, ra + tam, rationábilem, acceptabilémque fácere dignéris » – est conforme aux précautions de la langue juridique romaine[19].
Enfin, « il est remarquable qu’au moment de prononcer le nom du Sauveur, à l’approche du mystère de grâce, ose percer un frémissement d’émotion : dilectissimi »[20].
