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Pays : Liban

Fouad Abou Nader : « Il faut sauver les chrétiens du Liban-Sud ! »

Fouad Abou Nader : « Il faut sauver les chrétiens du Liban-Sud ! »

De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de la quadrilogie Arthur, le petit prince

Ils ne sont plus que 30 000 Libanais chrétiens à survivre au sud du Litani, ce fleuve qui chapeaute Tyr et toute la région sud du Liban, telle une couronne, une couronne devenue une couronne d’épines. Ils étaient encore 75 000 avant le 2 mars, avant le début de la guerre, à résister aux coups de boutoirs israéliens qui veulent les chasser comme des étrangers, alors que cette terre gorgée d’eau, de lait, de miel, de vin et de vie, leur appartient depuis 2026 ans, depuis que le Christ, depuis que la Sainte Famille en a fait son jardin, son refuge, sa terre sainte, son chemin de repos. Ce chemin est devenu un chemin de croix, pire une passion sans fin… Mais, le Liban résiste et les autres pays arabes aussi. Jusqu’à l’affrontement ultime (?), celui que nous sommes en train de vivre au Moyen-Orient. Les chrétiens du Liban-Sud n’y réchappent pas. Ils sont comme les guetteurs de la Bible, ils sont aux avant-postes. Pour bien comprendre les enjeux de cette guerre sans fin dont on avait cru que le paroxysme avait eu lieu lors des guerres du Liban de 1975 à 1990, nous sommes allés rencontrer un homme et son organisation qui ont fait de la défense des chrétiens et de tous les Libanais leur CREDO. Il s’appellent Fouad Abou Nader et son ONG Nawraj. Fouad lance ce cri : “ Il faut sauver les chrétiens du Liban-Sud ! ”. Qui entendra ce cri lancé qui déchire le rideau du temple, celui de nos nuits ténébreuses, à quelques jours de la Semaine Sainte et de la Nuit de Pâques ? Qui ?

A Beyrouth, le quartier de Dora se situe dans le nord-est de la capitale, loin des bombes qui frappent quotidiennement depuis le 2 mars son centre et sa banlieue sud-ouest. C’est un quartier d’affaires, assez populaire, où se mélangent artisans, hôpital, PME-PMI et associations. Il est tout proche de Bourj Hammoud, du quartier des Arméniens, sorti des marécages dans les années 1915-1920 au moment du génocide perpétré par les Ottomans, les Turcs. Les Arméniens devenus apatrides, orphelins en mode survie, y ont dressé leur tente. Aujourd’hui, plus de 130 000 y représentent la 4e et 5e générations. Généralement, aux heures de pointe, la circulation est très compliquée dans ces quartiers en effervescence, tant les goulots d’étranglement y sont nombreux. Il faut dire qu’ici, au Liban, la conduite automobile est un vrai sport chaotique national et le code de la route y est malmené. Très. Et, en raison de la grave crise qui frappe le pays depuis 2019, les routes sont rarement entretenues. Mais, ce matin-là, en raison de la guerre, les routes sont fluides, peu incombrées. Et le soleil est raduit. Il me faut 20 petites minutes pour rejoindre, avec Georges, le quartier général de Nawraj.

Fouad Abou Nader, le moine-soldat de la bienfaisance

Au premier étage de cet immeuble, qui jouxte l’hôpital, dans ses bureaux, il est là, actif, énergique, tel un chef d’orchestre devant son pupitre, la baguette à la main qui virevolte dans les airs, faisant jouer les instruments de sa nouvelle composition : celle de la Bienfaisance. Le vieux soldat de 70 ans n’est pas fatigué (il fait 10 ans de moins). Il me fait surtout penser à un moine, tant il ne se perd pas dans des explications inutiles, un moine-soldat. Il lui manque juste la bure. Certains l’appellent encore “le héros”, lui qui a été blessé à plusieurs reprises et qui porte encore dans son corps les stigmates des guerres sans fin. Depuis une quinzaine d’années, celui qui commandait les Forces libanaises, durant les guerres du Liban, a déposé les armes dans les années 1987-1990. Le commandant est devenu docteur, et le docteur Fouad Abou Nader est devenu entrepreneur et philanthrope. Le guerrier est devenu le moine-soldat de la bienfaisance. « Oui, j’ai arrêté de me battre. Je me suis battu pendant une vingtaine d’années. Mon rôle en tant que chef des Forces libanaises était à la fois politique et militaire. Ma bataille, depuis 1987, je la mène sur le terrain de l’entreprise. Cette année-là, j’ai créé Tanit Group, spécialisé dans l’installation et le développement d’hôpitaux en Afrique et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, nous sommes, surtout, présents au Nigéria. C’est mon fils, Anthony, qui en est le CEO depuis 2003. Son frère Georges est venu le rejoindre. Et, en 2010, j’ai créé mon ONG Nawraj. » Il s’installe de nouveau à son bureau, signe quelques papiers administratifs. S’interrompt et répond à quelques coups de téléphone. Il est sur le pont…

NAWRAJ, plus qu’une ONG

C’est son nouveau combat : NAWRAJ ! Un joli nom pour un combat des plus nobles et un verbe des plus essentiels : il s’agit de créer, mailler et tisser un Liban communautaire des plus fraternels, des plus solidaires, à travers des actions, des œuvres et des projets caritatifs, éducatifs, entrepreneuriaux, médicaux et sociaux. Nawraj ? Cela veut dire : “tribulum”. Drôle de nom qui nous renvoit au latin, mais il s’agit d’un outil agricole, un traineau en bois, tiré par des chevaux ou des boeufs, avec une planche incrustée de petites pierres angulaires qui sert au temps des moissons pour séparer les grains des épis de blé. Son sens plus profond, presque mystique, est celui-ci : il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie. Tel le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry qui rêve de roses et en prend soin, Fouad rêve de retrouver le Liban merveilleux des années trente, quarante et cinquante. Il rêve du Liban encore plus ancien, celui de Lamartine. Il rêve du Liban de la Paix, de la paix au Liban et dans tout le Moyen-Orient !

Des projets, toujours des projets

Depuis 2010, ce sont plus de 110 projets qui sont sortis de cette terre sainte où la Sainte Famille a séjourné, et y a goûté l’eau, le lait et le fameux miel des montagnes. Dans la vallée de la Bekaa, située entre le Mont Liban et l’Anti-Liban, l’ONG fournit, par exemple, des tracteurs, des engins et des équipements pour l’agriculture. Elle construit des réservoirs d’eau et fait jaillir de terre des épiceries et des petits commerces. Elle finance des entrepreneurs, car les projets sont multiples, transversaux, sociétaux. Dans le secteur éducatif, elle propose des bourses, et participe à la (re)construction d’écoles. Elle travaille aussi pour le vivre-ensemble, passerelle nécessaire pour relier les communautés entre-elles et faire nation. « Nos projets ne concernent pas que les chrétiens, insiste Fouad. Toutes les communautés religieuses sont concernées. Et, elles en bénéficient. Notre stratégie est une stratégie d’alliance… » Et, il n’est pas seul. Fouad Abou Nader en tant que Président de Nawraj étire son réseau sur tout le Liban, le Moyen-Orient et jusqu’en France où il a été, déjà, reçu par le Sénat. Il est, également, accueilli en Allemagne et en Italie. Depuis sa création, il y aura 16 ans cette année, son ONG a investi plusieurs millions d’euros au Liban, avec ses partenaires comme L’Œuvre d’Orient, la Région Auvergne-RhôneAlpes, et avec ses donateurs.

La caravane de l’Espérance avec le Nonce Apostolique

C’est ainsi que pourraient s’appeler les deux convois qui sont partis en urgence au secours des chrétiens crucifiés, de ces villageois qui vivent depuis des millénaires dans ces régions du sud et du sud-est du pays du Cèdre. Certains villages ont été complétement rasés, pendant la guerre de 2023-2024. Les photos du village de Taybeh, un village de l’est, sont impressionnantes. Comme s’ils étaient passés dans la lessiveuse de la mort, celle de la grande faucheuse, du diable lui-même. D’autres tiennent encore debout, par miracle. Quel courage – quelle folie diront les plus frileux et les plus égoïstes – que ce nonce qui part deux fois de suite en mission, en mode commando de la bienfaisance, vers ces populations bombardées. Il faut dire que l’ambassadeur du Pape Léon XIV au Liban n’est pas n’importe qui.

Un géant…

Mgr Paolo Borgia n’est pas un géant en taille, mais, il l’est en charité, en spiritualité, en humanité. Cela va faire 4 ans qu’il a été nommé comme nonce apostolique pour le Liban. Auparavant, il était nonce en Côte d’Ivoire. Il appartient à une très vieille famille : celle des Borgia. Ce nom parle à tout le monde, même au plus ignorant des chrétiens encore vivants. Borgia ?

Oui, le pape Alexandre VI (1431-1503) en est un. Et, les sujets les plus scabreux à son encontre ont existé. Mais, dans cette famille qui a eu plusieurs papes, il y a, aussi, des saints, comme saint François Borgia, qui apporta à l’Eglise toute son austérité, sa pureté, au moment des réformes du 16e siècle. Un saint parce qu’il a renoncé à la gloire, à son duché, après le décès de son épouse, pour rentrer chez les jésuites… Et Paolo Borgia ? Un futur saint ?

Sur le terrain du Liban-Sud, le nonce avec sa croix et sa soutane ne ressemble pas à un casque bleu, pourtant il apporte la paix. Il est un casque blanc et jaune, celui du Vatican. En se déplaçant sous bonne escorte, avec Fouad Abou Nader, Nawraj, et d’autres ONG comme l’Œuvre d’Orient, Caritas, Solidarity, et l’Ordre de Malte, il part en mission comme le Christ, comme les premiers apôtres, comme les premiers chrétiens, comme les premiers mar-tyrs. A la suite du pape, il est un apôtre de la Paix !

Missions à haut-risque

Les 13 et 16 mars, deux missions, deux convois humanitaires partent au petit matin de Beyrouth. Il est 6h30. Le premier va s’arrêter dans les villages suivants : Deir Mimas, Al Klayaa (ou Oklayaa), Marjeyoun, Ebel El Saki, Rashaya Al Fakhar, Kawkaba, etc. Assis à son bureau, alors qu’il détaille cette première mission, Fouad se lève soudain de sa chaise et se dirige vers une carte accrochée au mur. Là, avec son doigt, il déroule le périple de tous les dangers. Ils sont une dizaine de voitures et de camionnettes, avec la présence de l’armée à l’avant et à l’arrière pour sécuriser « la caravane de l’Espérance ». Ils vont rouler plus de 2h30 depuis Beyrouth. A l’intérieur, dans certaines voitures, certains prient. L’ambiance n’est pas pesante, mais l’engagement est total. Tous sont concentrés sur cette première mission. Vers la Bekaa, la vallée verte si généreuse et onctueuse – plaine agricole de toutes les convoitises -, et après avoir passé Anjar, ville-frontière avec la Syrie, ville ancienne (il ne reste que des vestiges omeyyades du califat de Walid Ibn Abd Al-Malak vers 700) et ville nouvelle que la France et le Liban ont sorti de terre en 1939, pour accueillir les 5000 rescapés arméniens du Musa Dagh (le mont Moïse). Après Anjar, donc, direction plein sud. « Des bombardements ont accompagné notre route. Nous n’avons pas été touchés, mais nous les entendions très bien », raconte Fouad.

Témoignages

Mgr Borgia témoigne : « Nous avons retroussé nos manches pour décharger tout le matériel afin de pouvoir repartir. Aujourd’hui, nous avons visité six villages, toujours dans la même région, et nous avons rencontré les communautés », explique-t-il. « Des communautés maronites, des communautés mixtes chrétiennes, orthodoxes, grecsmelkites et latines, ainsi que des communautés grecs-orthodoxes ou maronites avec des druzes et des sunnites. Une très belle expérience, un très beau moment de fraternité », rajoute-t-il. L’émotion la plus grande, la plus profonde et la plus émotionnelle, a certainement été celle de la Messe des obsèques du père Pierre El Raï, à Qlayaa. Un nouveau martyr ! Celui de la Charité ! Ce prêtre portait secours à ses paroissiens, lorsqu’il a été tué à son tour, assassiné par les tirs de l’armée israélienne le lundi 9 mars. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt il donne beaucoup de fruits », dit le Seigneur à ses apôtres (Jean 12, 24).

Le 16 mars, de nouveau, Fouad et le nonce sont partis en tête du nouveau convoi. Direction, cette fois-ci, dans la région de Tyr, dans le sud-ouest. « Nous avons parcouru des zones désertes sans âme qui vive. Il y avait beaucoup de décombres et de ruines ». La dévastation comme seul horizon, la poussière des ténèbres comme seul oxygène. « Ils ont tous peur », martèle sans cesse Fouad. « Dans certains villages, ils ont utilisé des bombes à phosphore. Ils veulent tout détruire : la vie des femmes et des hommes, la vie des familles, la vie de la terre… » La terre ? La terre sainte, celle de Dieu !

Un appel, un cri… et des questions

De retour dans son bureau, après avoir laissé Mgr Borgia dans sa nonciature qui se trouve au pied du sanctuaire marial d’Harissa au nord de Beyrouth, Fouad Abou Nader s’interroge : « Peut-être que nous organiserons un troisième convoi pour Pâques (?) Mais, il faut dès maintenant penser à la fin de la guerre, qui je l’espère, nous l’espérons tous, arrivera bientôt. Il faut penser à la reconstruction. » Il lance un appel à la France, aux pays francophones :

« Nous avons besoin de vous, de votre aide, de votre assistance, de votre amitié et de votre compassion. Nous avons besoin de votre aide financière pour reconstruire les villages et permettre aux chrétiens, à tous les Libanais de rentrer chez eux. »

Cet appel est lancé alors que des questions demeurent et non pas des moindres : celle du Hezbollah, celle de son désengagement, celle de son désarmement. Que fera la France, que feront les Français et les 400 millions de francophones dans le monde ? Que feront les 14 millions de Libanais vivant en diaspora ? Oui, que fera la France de saint Louis qui avait engagé son Royaume à sauver le Liban chrétien ?

En cette belle fête des Rameaux, la France de Macron sera-t-elle fidèle à cette amitié, à cette fraternité qui lie les deux pays frères ?

Pour en savoir plus sur Nawraj : https://nawraj.org/

Pour aider les Chrétiens du Liban, contactez : [email protected]

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Reportage réalisé par Antoine BORDIER, auteur, biographe et consultant Pour le contacter : [email protected]

Copyright des photos A. Bordier et Nawra

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