De Marion Duvauchel pour Le Salon beige :
La lucidité est la blessure la plus proche du soleil (René Char)
En 2022, Annie Ernaux recevait le prix Nobel de littérature. On était en droit d’en être consterné. En 1957, c’était François Mauriac. On est en droit de s’en féliciter encore aujourd’hui. Que l’on aime ou pas l’univers romanesque de ce « grand seigneur gascon », qui a lu son œuvre, (tout ou partie) ne peut que mesurer l’abîme de déchéance dans lequel a sombré la littérature française, et la littérature en général. François Mauriac a « fini » journaliste dit-on, terme bien malheureux quand il avoue qu’il en éprouvait de la fierté et en tirait beaucoup de joie. La sève romanesque s’était-elle épuisée comme on l’a prétendu ? Ouvrons le Bloc-notes. Celui qui a écrit ces pages d’une « indomptable sagacité » ne vivait pas dans l’Italie de la Renaissance, comme on l’a prétendu. Il a commenté le siècle dans lequel il vivait avec une pertinence et une efficacité politique sans égales, dont aujourd’hui on pourrait tirer quelques leçons, à commencer par des leçons de style.
Le pays va se déchristianisant lui dit-on. « Il est vrai, répond-t-il, que les habitudes chrétiennes, les mœurs chrétiennes n’apparaissent presque plus dans ce stupide monde motorisé qui s’agglutine sur les plages, se déshabille, montre ses varices, fait l’amour comme on éternue, et où la jeune fille est une espèce en voie de disparition. Il est trop vrai que les paroisses meurent une à une (on est le 5 octobre 1956) dans la campagne française où trop souvent les églises désertes ne pressent plus autour de leurs murs délités que des tombes qui ne voient plus s’agenouiller personne ». Mais ajoute-t-il, ce ne sont pas les « puissantes assises politiques du catholicisme » qui reflètent la sainteté d’une nation christianisée. Ces puissantes assises se sont effondrées. Elles avaient quelques vertus. Sans doute étaient-elles trop vermoulues.
Les habitudes comme les mœurs chrétiennes ont aujourd’hui quasiment disparu. Elles reviendront, comme les marguerites de la chanson, lorsque le printemps revient… Et le printemps revient toujours. Les empires s’effondrent en laissant bien des décombres, mais ils finissent toujours par s’effondrer.
Le tome 1 du Bloc-notes éclaire tout un pan d’histoire que l’on connait au fond très mal. Le 15 novembre 1954, on assistait à l’assassinat politique de Pierre Mendes France. Avec cette trahison du meilleur des hommes politiques d’alors, « cinquante années d’efforts pour rompre entre l’Eglise de France et les partis de droite une solidarité mortelle » se voyaient ruinés. Cette solidarité a tout de même fini par se désagréger mais c’est pour nouer une solidarité nouvelle avec l’idéologie de la Gauche et de l’Européisme. Solidarité non seulement mortelle mais aussi criminelle. Saint Augustin eût parlé d’Etat voyou. C’est un euphémisme.
La situation de la France que décrit Mauriac est toujours la nôtre. C’est une « nation dépendante des oligarchies intérieures et du dollar à l’extérieur. Elle pourrait, ajoute -t-il, s’épargner l’étalage des crises de conscience au Palais-Bourbon. Ayons le courage d’en convenir, si nous voulons nous fortifier dans la résolution d’arracher notre peuple à cette dépendance intolérable ». Le seul homme politique qui assume aujourd’hui cette résolution s’appelle François Asselineau. J’ai beau chercher, je n’en vois pas d’autre qui le formule clairement : puisque nous avons cédé notre souveraineté à l’Europe et que l’Europe est à la botte des Etats-Unis, il faut reprendre notre souveraineté nationale, et donc sortir de l’Union Européenne. Cela s’appelle le Frexit, qu’il est seul à ma connaissance à prôner avec courage et détermination, et cela fait frissonner de réprobation la bien-pensance politique. Les Français appelés à se prononcer par référendum avaient dit non à l’Europe. Il se taisent aujourd’hui, résignés.
Que peut-on tirer, en termes de pastorale, des valeurs évangéliques de ce mouroir piétiné qu’est cette Europe qui a largement apostasié le christianisme. Le pape Jean-Paul II, cet Européen de Pologne, s’en préoccupait. Benoit XVI l’aimait cette Europe qu’il a représenté aussi humblement que magnifiquement, ce qui est admirable. Le pape François la dédaignait majestueusement. Le pape actuel, on ne sait pas…
Le contraire d’un peuple chrétien, c’est un peuple triste, un peuple vieux. Nous sommes un peuple vieux qui a oublié qu’il est un vieux peuple, donc un peuple de vieille civilisation. Dans le bateau qui l’emmenait en Amérique, Freud disait à Ferencsy : « ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Lui, il le savait et selon toute apparence il s’en frottait les mains.
Personne ne peut croire que la vie et la mort n’ont pas de sens et continuer à vivre. Ceux qui se penchent aujourd’hui sur notre époque – enfin – découvrent avec effroi qu’elle est une des plus tristes, une des plus secrètement désespérées de l’Histoire, une des plus massivement idolâtres. Pour preuve, la grande flambée des dépressions, le suicide massif des jeunes, la vie détruite dès le départ – par milliers, par millions ; la jouissance obligatoire et forcenée, la pathologie sécuritaire (désormais fondée), le culte du corps, la socialisation forcée, la vieillesse abandonnée en attendant le cordial de la fin de vie, la finance souveraine, un futur sans lendemain. L’iniquité partout et la justice bafouée ou absente.
Et nos Évêques de France ?
Pendant ce temps-là, nos Evêques font toujours vivre la sirupeuse théologie de la récupération des « valeurs du monde ». Concile pastoral et affiché comme tel, Vatican II a accouché d’une théologie de pacotille qui consistait à parer le monde d’admirables qualités évangéliques – fruits de l’Esprit Saint – et de le doter d’une force divine le faisant aller de l’avant. On peut voir aujourd’hui la nature de cette force qui a donné aux idéologies mortelles de « puissantes assises » capables d’assourdir voire de faire taire les voix dissidentes, comme aussi de laisser délibérément se dégrader ces assises anciennes dont la France s’est vue couverte au cours de son histoire : son blanc manteau d’églises.
Hurlez, sapins, pleurez, fontaines. Dressons l’inventaire :
L’œuvre de l’Esprit Saint la vieillesse bientôt euthanasiée en toute quiétude, OMS à l’appui, lâcheté de l’ordre médical en sous-main ; le suicide massif des jeunes et pas seulement des indécis en matière d’identité sexuelle dont l’Éducation nationale prend un soin jaloux ? L’œuvre de l’Esprit Saint, la reprogrammation des enfants en matière sexuelle, dès le primaire et l’illettrisme grandissant ? L’œuvre de l’Esprit Saint encore les couteaux qu’on sort en classe pour frapper et frapper encore, le meurtre et l’assassinat dans nos trains, nos rues, devant nos lycées, la violence endémique, brutale, sadique parfois L’œuvre de l’Esprit les tik tok en tous genre qui n’offrent plus seulement les anatomies de « people », assorties de l’étalage de leurs loisirs d’une consternante pauvreté et de leur vie sexuelle abêtissante mais aussi tout ce que l’imagination la plus sotte ou la plus vile peut proposer ?
Une jeunesse perdue et sur vaccinée, invitée à ne pas admettre le corps dans lequel elle va grandir, aimer, se développer. Une vieillesse qu’on va persuader qu’il lui faut quitter, pour son bien, un monde qui la tient pour inutile et onéreuse. Et s’il existe quelque hiérarchie dans l’horreur, la destruction à grande échelle de la fragile existence qui tressaille sous le voile de la chair maternelle.
La nouvelle guerre de religion alimentée par la détestation du catholicisme et un culte de la laïcité au service de la destruction du monde chrétien a fait de la France une terre de violence barbare excusée et de servitude pour un peuple assommé de taxes et abreuvé d’une propagande mensongère.
Et pendant ce temps, dans nos paroisses de France, la culture de la niaiserie, la geignardise généralisée, l’infantilisation forcée, l’autosatisfaction autiste, l’écologie intégrale dont on s’est emparé « à la suite du pape François » comme on le bêlait dans les prières universelles, et des synodes, beaucoup de synodes, car il faut que le petit peuple des chrétiens participe. Mais à quoi ? En vue de quoi ? Pour qui ?
« Amen, Amen, je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas, vous mourrez dans votre péché ».
Votre péché.
Le péché du monde et non « les péchés » comme on doit désormais réciter pendant l’office. Le pivot de l’Histoire, c’est toute la vie du Verbe incarné. Mais c’est toute l’histoire qui s’est arrêtée un instant, un bref moment, terrible, pendant lequel la face du Père s’est détournée de celle du Fils bien aimé, Celui en Qui Il s’est désiré : on appelle ce moment « la kénose », quand l’Homme-Dieu assume en lui le « péché du monde » et qu’Il entre dans la déréliction ultime. Le péché du monde… Entendez : un maelstrom d’infâmies, de turpitudes, de concussions, d’atrocités sans nom dont la puissance technique et la perversité des hommes donne aujourd’hui un effroyable aperçu ; le péché du monde : un Himalaya de bêtise et d’ignorance, de noire vulgarité, de violence et de cruauté ; un fleuve de noirceur, de férocité et d’ignominie. Il a pris en Lui et Il l’a enlevé, ce péché du monde. L’Eglise est là pour continuer cette œuvre de salut. Faut-il un nouveau concile pour le lui rappeler, avec les devoirs qui y affèrent ?
Laissons hurler les sapins et pleurer les fontaines. Dans ce présent organisé et promu par la technocratie européenne et ses lois scélérates, – un présent bien proche des victoires de l’enfer -, brille pourtant l’invincible lumière de Pâques et l’Espérance souveraine qui en jaillit. Espérance de foi, mais levain de justice, ferment de courage et de lucidité, impérieuse condition pour un retour à la paix civile et ses bienfaits.
Le chrétien n’est pas un catholique d’habitude, c’est un agnostique qu’on a pris par la main : cela s’appelle la Grâce. La vocation de l’Eglise est de faire se lever des hommes et des femmes capables de prendre par la main ceux qui ne voient plus que l’horizon funèbre qu’on leur a désigné pour seul futur, – un futur sans avenir -, et leur montrer le ciel. Un ciel ouvert où les anges montent et descendent, comme ils le font au-dessus de Jacob endormi qui se voit proposer d’adopter son Créateur. Il serait temps que les Evêques de France le rappellent, ainsi que tous les pasteurs qui ont vocation le dimanche à prononcer la parole autorisée de l’Eglise. Souvenons-nous du cardinal Saliège, en des temps sombres. Le nôtre exige autre chose que les bavardages de la pastorale de la synodalité initiée par le pape François et reprise par les assises de la médiocrité dans les diocèses où l’idéologie gauchisante continue d’inspirer discours vains et propositions creuses.
Il est encore temps, il est toujours temps. Le temps de Dieu n’est pas celui des hommes. Il n’est jamais trop tard pour opter (ou re-opter) pour Celui qui a dit : “Moi, Je suis la lumière du monde” :”אנא אנא נוהרה דעלמא.
