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Culture

Icônes arabes, mystères d’Orient

Icônes arabes, mystères d’Orient

Icônes arabes, mystères d’Orient, éditions Grégoriennes, 2006.

Recension  Marion Duvauchel

Qui ne connait la prestigieuse collection L’univers des formes, éditée chez Gallimard à partir de 1956 jusque 1970 environ, sous la direction d’André Malraux, puis d’André Parrot, lorsque le premier devint ministre de la Culture. Quarante-deux titres constituent ce « Musée sans murs ». L’univers des formes est une histoire universelle de l’art, ou plutôt comme le nom l’indique une histoire des « formes », pivot de l’histoire de l’art d’Elie Faure, dont Malraux fut sans doute le meilleur disciple, en cela qu’il surpassa le maître. En 2006, L’Univers des formes s’est offert une nouvelle jeunesse et a proposé une formule éditoriale renouvelée : nouveau format plus maniable et à un prix accessible à tous.

Quarante-deux volumes !

Mais rien sur l’art arabo-chrétien.

2006, c’est aussi l’année de parution d’un somptueux ouvrage aux éditions Grégoriennes : Icônes arabes, mystères d’Orient, qui fait suite à une exposition organisée en octobre 2002 par le musée d’Icônes de Frankfort. Le succès qu’elle a rencontré a conduit à cette réalisation : un ensemble magnifique (et magnifiquement équilibré) d’œuvres iconographiques de vingt-trois artistes arabo-chrétiens (ainsi qu’une petite poignée d’anonymes), sur une période qui court du Xe (les témoins primitifs) au XVIIIe siècle, en passant par les écoles d’Alep, de Jérusalem et celle de Mikhaïl Polychronis, dont nous ignorons souvent à peu près tout. Ce livre comble donc une lacune.

Cet art arabo-chrétien fait l’objet d’une présentation générale par mère Agnès-Mariam de la Croix qui a pris soin de commenter chaque reproduction. La tradition de ce type d’ouvrage est sourcilleuse sur la cohérence du texte et de l’image. Mère Mariam nous initie sans lourdeur aux aspects techniques, esthétiques, comme aussi aux motifs religieux propres au christianisme oriental. Elle fait découvrir les artistes identifiés qui ont produit ces icônes exceptionnelles, souvent issus d’une lignée d’iconographes (les Musawwir) et elle initie avec grâce à des termes qui ne sont pas nécessairement familiers au lecteur. Elle donne des précisions nécessaires sur cet art « arabo-chrétien », qui de fait est un art « melkite ». Nous connaissons parfois le mot, parfois aussi des représentants de cette église d’Orient, rarement son art.

Toutes ces œuvres, de facture clairement orientale, mais d’esthétiques diverses, représentent des scènes de l’Ancien Testament, des saints représentatifs du monde oriental (les saints guerriers comme Saint Georges et saint Démètre, saint Serge et Bachus, Come et Damien cités dans la prière eucharistique n° 1, qu’on entend rarement) ; on y découvre ou on y redécouvre des pages sanglantes du martyrologe oriental : les quarante martyrs de Sébaste (de Yuhanna Saliba) qu’on fit mourir de froid sur un étang gelé ; saint Démètre (Dimitrius), saint Jacques le Persan qui fut découpé en morceaux ; mais aussi celle que nous connaissons sous le nom de sainte Julita et son fils saint Cyr. On y trouve aussi des scènes du Nouveau Testament qui nous sont familières : la Transfiguration ou le « Doute de Thomas ». Et fait rarissime dans notre art chrétien d’Occident, un artiste a représenté la circoncision de Jésus.

Beaucoup de ces œuvres reflètent la dévotion mariale présente dans toute l’Eglise, orientale ou romaine, mais qui s’exprime artistiquement en Orient selon des canons qui se ressentent parfois de l’iconographie byzantine. Parfois, mais pas toujours… C’est une sorte de catéchèse intégrée, véritable initiation à la piété orientale, aux traditions dont l’Eglise romaine a perdu parfois le souvenir ou qu’elle n’a pas jugé bon de mettre en valeur, comme celle de ces six anges « protoctistes ». Le christianisme oriental a gardé en mémoire une tradition qui veut que chaque jour de la Genèse, un ange sort des mains de Dieu pour veiller sur sa Création. Clément d’Alexandrie y a attaché une importance toute particulière.

Certaines œuvres particulièrement éblouissantes se présentent en format A 3 et se déploient sur deux pages. Ainsi de l’arbre de Jessé, selon une composition inédite qui traduit la dimension mariologique. Au centre la Vierge et l’enfant et de chaque côté, trois prophètes ou patriarches sur deux niveaux, qui tous tiennent un rouleau de papier déployé, avec une inscription en arabe. Tous, à l’exception de Jessé, allongé par terre, qui tient lui aussi un papier, mais dont l’inscription est en grec… Mère Mariam n’a pas commenté cette « incongruité ». La seconde composition en A 3 figure la « lamentation » orientale (le thrène). Non pas une « piéta » mais un ensemble de personnages endeuillés (saint Jean, Joseph d’Arimathie, Marie-Madeleine, Marie femme de Cléophas) qui entourent la figure centrale de Marie.

L’image est évidemment première dans un tel ouvrage, mais le texte compte. Peut-on vraiment croire en une « symbiose intéressante des cultures qui se croisent au Moyen Orient » ? Peut-on vraiment admettre l’existence d’« un monde insoupçonné où d’ans l’arrière- fond abyssal n’existe aucun cloisonnement mais une ouverture aux dimensions du temps et de l’espace ».

Il faut raison garder. « L’Orient matriciel, à la conjonction d’une multitude de cultures », c’est une belle image mais qui n’a aucune consistance historique pas plus que n’existe l’art figuratif monothéiste. Tout simplement parce que l’art figuratif a été frappé d’un interdit dans l’Islam comme dans l’Israël ancien. Ce n’est qu’en transgressant cet interdit que des œuvres d’art ont pu paraître. Dans le monde musulman elles sont issues en général du milieu persan sur lequel l’islam califal s’est adossé pour asseoir sa domination. Il n’y a pas d’art figuratif monothéiste mais il y a un art figuratif chrétien, qui se distribue selon le grand axe de développement du christianisme : Est-Ouest, disons Orient-Occident pour garder des termes complexes mais que tout le monde comprend à peu près. De même, la Mésopotamie, ce creuset des civilisations n’est pas » le berceau des grandes religions monothéistes » mais le foyer d’une grande civilisation urbaine, techniquement développée, qui a vu se lever un jour un groupe d’hommes qu’on a appelé « les Araméens ». Leur langue s’est imposée dans tout cette partie de l’Orient jusqu’à devenir une lingua franca, que les Hébreux en exil finirent par adopter. Les loups de Mahomet, de cet islam des tribus enivré de rapines et de razzias, ces loups venus du désert de l’Arabie repartent avec leur butin d’esclaves et de richesses. Ce n’est qu’au siècle suivant que viendra l’islam califal, greffé sur la haute civilisation de la Perse. Il va imposer la langue arabe, l’islamisation des sociétés sous tutelles et l’organisation des routes de l’esclavage musulman.

L’art de l’icône vient donc de l’Orient chrétien, entre la civilisation de l’empire byzantin et la Perse, sa voisine et rivale et bien sûr les foyers spécifiques du Liban et de la Syrie. Il naît dans et d’un christianisme oriental qui a deux foyers d’expansion aux destinées contrastées : Byzance et la Perse. C’est avec Byzance que cet art va connaître un développement houleux, et des crises que nous connaissons sous le nom d’iconoclasme et qui se sont ressenties dans l’Orient arabisé, celui des chrétiens de l’Orient de Rome.

L’art sacré a-t-il un Orient, comme l’affirme mère Agnès-Mariam de la Croix dans son Avant-Propos ? Le soleil de la beauté se lève partout où des hommes quelque peu doués et inspirés produisent ce qu’on appelle des « œuvres d’art ».« Par-delà les calamités de l’histoire, par-delà leurs conflits politiques ou religieux, les hommes ont parlé un langage commun en façonnant une beauté incomparable ». Hélas non, l’art n’a pas de langage commun. Il nait, meurt, reparaît ailleurs, découvre des techniques qui le révolutionnent et il est parfois décadent ou mourant, hélas en témoigne notre art contemporain. Les quarante-deux volumes de L’histoire des Formes en témoignent qui reflètent l’affolante diversité des productions humaines et leur fabuleuse singularité, à travers des conditionnements divers, (en particulier techniques mais aussi théologiques et aujourd’hui idéologiques) ; à travers les vicissitudes de l’Histoire, périodes sombres ou clémentes, sous des cieux historiques plus ou moins heureusement inspiré. Il y a dans l’histoire des coups d’arrêts désastreux. Quand l’islam arrive en Perse, les traditions rapportent que le fleuve Ctésiphon était noir de l’encre des bibliothèques qu’on y avait jetées. Les œuvres de ces artistes « premiers témoins » – du XIe siècle- témoignent de ces coups d’arrêts qui laissent des trous noirs dans l’Histoire et dans notre connaissance du passé.

Mère Agnès-Mariam est mesurée, trop peut-être : « l’état des recherches ne permet pas de dire si l’islam a influencé la crise iconoclaste ou si elle émane de courants hétérodoxes propres à un judéo-christianisme tardif qui aurait influencé l’islam sans le sens d’une iconophobie ». Dans cet « Orient matriciel », on n’aurait rien produit avant le Xe siècle ? Son savoir même contredit cette assertion, concession sans doute à l’air du temps. La tradition antécédente, primitive, celle qui assure les fondements théologiques de l’art de l’icône est celle du « Mandylion » à la source même de cet art « théologique ». Elle s’enracine dans la croyance selon laquelle saint Luc aurait peint la Vierge. Au VIIIe siècle, l’art de l’icône, – art unique, singulier, pétri dans un ciel historique douloureux-, est sûrement constitué, au moins dans ses composantes techniques et les traditions qui en garantissent « son origine apostolique ».

Les quelques lignes un peu utopiques sur « l’environnement culturel des icônes arabes » n’enlèvent rien à l’exceptionnelle qualité de cet ouvrage, qualité qui se révèle jusque dans les détails qui comptent : une première page « Remerciements », qui établit la liste de tous les propriétaires des collections dans lesquelles ces œuvres ont été puisées ( au Liban et en Syrie) ; un lexique des termes arabes ou grecs ; un index des peintres et une bibliographie qui se distribue en deux parties : Icônes en général et Icônes  melkites.

Un ouvrage que n’eût pas désavoué André Malraux et qui eût été digne de figurer dans cette fantastique collection d’une histoire universelle de l’art, dans la multiplicité de ses formes et surtout, de son inspiration.

Ce livre comble une lacune. Peut-être aussi ouvre-t-il des perspectives de recherche nouvelles sur ce mystère oriental qu’est l’art de ces Melkites à la croisée de l’hellénisme byzantin et du christianisme de langue arabe dont les traditions artistiques ont contribué à la survie de la foi chrétienne en terre islamique.

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