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« Ite Missa est » : La fin de la messe

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Les prières dites à voix basse après la communion

Après être remonté à l’autel, le prêtre qui vient de donner la communion aux fidèles range le ciboire dans le tabernacle puis entreprend de purifier les vases sacrés qui ont été utilisés pour le renouvellement du sacrifice, et qui ont ainsi été mis en contact avec le précieux corps et le sang du Christ. En accomplissant ces gestes précis et soignés, le prêtre récite deux courtes prières.

Ces prières sont de même nature et de même provenance que celles qui préparent et accompagnent la communion[1]

Quod ore sumpsimus

Il semble que cette prière figurait déjà comme post-communion dans le Sacramentaire Léonien (Ve-VIe siècle à Rome) : « elle exprime en une double antithèse le vœu qu’à la réception sacramentelle dans le temps corresponde une efficacité intime d’éternelle durée[2].

Dans cette première prière, on demande que la communion sacramentelle (le « don temporel », c’est-à-dire le don pour cette vie, ce moyen de salut qui passera ; mais aussi « temporel »  parce qu’il se réalise en un instant précis, et est appelé à durer spirituellement) soit aussi spirituelle, plus profondément vraie encore. Tout l’enjeu spirituel de la communion est dans cette connexion entre « recevoir » et « accueillir ».

Quod ore súmpsimus, Dómine, pura mente capiámus :

et de múnere temporáli fiat nobis remédium sempitérnum.

Ce que notre bouche a reçu, Seigneur, que notre âme l’accueille avec pureté,

et que ce don fait dans cette vie nous soit un remède pour la vie éternelle.

 

Corpus tuum Domine

La prière suivante semble quant à elle plutôt issue de la liturgie gallicane (on la trouve dans un « Missale gothicum » du VIIe siècle). Le RP. Jungmann juge que cette prière marque une progression de pensée par rapport à celle qui la précède. En effet, elle n’oppose plus au signe extérieur son efficacité intime, mais tend à considérer le Sacrement lui-même comme étant la grâce : par sa substance, il est si pur et si saint que sa seule présence en nous suffit en quelque sorte à éliminer et consumer toute souillure de péché

Corpus tuum, Dómine, quod sumpsi, et Sanguis, quem potávi, adhǽreat viscéribus meis :

et præsta ; ut in me non remáneat scélerum mácula, quem pura et sancta refecérunt Sacraménta :

Qui vivis et regnas in sǽcula sæculórum. Amen.

Votre Corps que j’ai mangé et votre Sang que j’ai bu, Seigneur, qu’ils adhèrent à mes entrailles,

et accordez que le péché ne laisse aucune tache en moi, quand je viens d’être restauré par ce sacrement si pur et si saint,

vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

Les gestes d’ablution

Le plus ancien[3] des gestes d’ablution est sans doute l’ablutio oris (purification de la bouche) prise en même temps qu’est récitée la première prière. Il s’agissait en effet de s’assurer qu’il ne demeure pas de précieux sang dans la bouche du prêtre, et de faire consommer par la même occasion les dernières parcelles d’hostie qui auraient pu y rester. Cette ablution était prescrite dans les premiers temps de l’Église pour les fidèles aussi bien que pour le célébrant. On en trouve un vestige dans l’ordination des sous-diacres, diacres et prêtres, qui communient seulement au corps du Christ, mais prennent ensuite cependant une ablution de vin.

La seconde ablution est faite en versant quelques gouttes de vin puis de l’eau sur les doigts joints du prêtre, au-dessus du calice : les parcelles d’hostie qui auraient pu y rester attachées sont ainsi dissoutes et consommées. Ces gestes complètent et achèvent l’ensemble de rites destinés à accroître la dévotion eucharistique et à marquer le respect pour la présence réelle.

L’antienne de communion

Pour le RP. Jungmann, « L’introduction du chant antiphonique à la communion comme à l’offertoire remonte en Afrique à l’époque de saint Augustin et ne doit guère être plus récente à Rome. L’absence de chant de communion le samedi saint est un vestige des temps antérieurs à cette institution[4]. »

En réalité, cette antienne est plutôt chantée juste après la communion : pour le RP. Jungmann, elle était chantée après la communion du prêtre, puis après celle des fidèles. Il note aussi que c’est l’Agnus Dei a « pris valeur de véritable chant de communion, cela du moins pour la communion du prêtre[5] ».

La postcommunion

Parallélisme avec la collecte et la secrète

La Postcommunion est la dernière grande prière de la messe : chantée ou dite à voix haute par le prêtre, elle résume et récapitule l’esprit et les supplications du sacrifice qui vient d’être renouvelé.   Le RP. Jungmann relève le parallélisme clair avec la Collecte et Secrète : « […] coulée exactement dans le même moule [que la collecte et la secrète], elle présente l’aspect d’une prière de demande […][6] ».

Le parallélisme va jusque dans l’enchaînement de l’antienne et de la prière chantée à voix haute par le prêtre au nom de tout le peuple : « Ouverture de la messe, offertoire et communion représentent, en effet, des ensembles liturgiques aux exactes correspondances.

Chaque fois, s’accomplit un acte extérieur qui comporte un mouvement local : la procession d’entrée, la procession d’offrande, la procession de communion ; chaque fois, et primitivement à ces trois seuls moments, le chœur intervient par la psalmodie antiphonique ; chaque fois, et de nouveau presque uniquement en ces trois cas, l’oraison succède à diverses prières à voix basse, dont le célébrant nourrit sa dévotion.

Chant du chœur et prière du prêtre trouvent ainsi chaque fois leur achèvement dans une oraison, conçue selon les mêmes règles de style et précédée, plus ou moins immédiatement, du salut rituel Dominus vobiscum et de l’exhortation Oremus[7]. »

Objet

Examinée dans son objet, la postcommunion tire son thème de la communion qui vient d’avoir lieu […]. Relativement rares sont les formules qui ne regardent pas la communion mais se contentent d’une visée plus générale, d’une allusion à la fête du jour ou à une intention particulière[8].

À travers ces prières antiques « on voit se préciser une image saisissante de ce qui est, dans l’esprit de l’Église, l’authentique doctrine de l’Eucharistie et de la communion. Ce que nous avons reçu est proclamé don très saint, repas céleste, nourriture spirituelle, mystère efficace, corps sacré et sang précieux. » En quelques mots, avec la concision des vieilles formules romaines, la postcommunion « tient toujours notre regard fixé sur la totalité du sacrifice que, conjointement avec lui [le Christ], nous avons offert à Dieu, et auquel nous participons maintenant[9] ».

Pour le RP. Jungmann « cette manière de concevoir la communion est la plus excellente forme d’action de grâces, même si le mot “reconnaissance” s’y exprime rarement, puisque c’est “reconnaître” ce que Dieu a fait pour nous[10] ».

Ayant ainsi commémoré le bienfait qu’est la réception du Sacrement, la postcommunion se hâte d’ordinaire d’en solliciter les effets sacramentels spécifiques. Rassasiés du Corps et du Sang du Christ, ce que nous en espérons et implorons, c’est le progrès et le triomphe final en nous de son œuvre rédemptrice […]. Cela implique affranchissement des obstacles intérieurs et extérieurs […]. Le bien corporel lui-même est sans cesse rappelé et demandé dans l’antithèse fréquente de corps et âme, de présent et avenir, d’intérieur et extérieur […]. Mais l’effet essentiel est d’ordre intérieur et doit se traduire pour nous en santé et vigueur spirituelles […]. Avant tout, puisse le sacrement de l’union faire croître en nous la charité […][11].

Les demandes formulées dans la postcommunion portent ainsi en elles un profond message théologique sur la grâce et la libre coopération de l’homme à l’action divine, puisqu’elles nous font demander cela même à Dieu : que nous coopérions librement à notre propre rédemption. « Nous savons bien que notre libre coopération est indispensable ; mais celle-ci même nous la demandons, à titre sacramentel. »

Enfin, les demandes de la postcommunion – les dernières à être solennellement adressée à Dieu, en conclusion de la messe, tournent naturellement notre regard vers les fins dernières.

C’est un idéal de fidélité chrétienne qui resplendit lorsque, faits participants du Sacrement, nous souhaitons n’en être jamais séparés […], voire ne plus cesser d’en rendre grâces […]. Mais le fruit suprême du Sacrement, selon la promesse du Seigneur, c’est la vie éternelle […].

Le mystère célébré à l’autel demeure dans le monde intentionnel des signes ; nous aspirons à la pleine réalité […]. Ce que nous avons reçu, si grand soit-il, n’était pourtant que le gage, les arrhes […][12].

Le renvoi du peuple – Ite missa est

Après la conclusion de la postcommunion, le prêtre revenu au centre de l’autel l’embrasse et se retourne vers le peuple. Après un dernier « Dominus vobiscum » chanté, il annonce l’envoi : « Ite missa est ! »

Le mot missa y garde initialement sa signification primitive de renvoi, de clôture, avec l’idée – remontant au IVe siècle – qu’il s’agit du renvoi d’une assemblée.

Puisque cette valeur technique n’est plus déjà aussi nette au début du Moyen-Âge, le RP. Jungmann affirme : « On ne risque guère de se tromper en tenant l’Ite missa est pour aussi ancien que la messe latine elle-même[13]. »

Il semble par ailleurs que cette formule était d’un genre courant dans la vie sociale des romains : « Appliquée au renvoi des fidèles, le formule gagne une certaine gravité, une aura religieuse, à s’inscrire entre le Dominus vobiscum qui y prélude et la réponse Deo gratias[14].

Le Deo gratias signifie quant à lui la « simple assurance que l’on a entendu et compris, mais toute baignée de la gratitude, qui est la disposition fondamentale du chrétien[15]. »

Ainsi, malgré son caractère antique voire anachronique (après la fin des rites de renvoi des catéchumènes), l’Ite missa est est demeuré emblématique de la messe romaine, au point de la désigner par son nom le plus commun.

L’Ite missa est a gardé cette autre modalité extérieure, qui convient à un appel adressé au peuple, d’être proféré comme la salutation (Dominus vobiscum), face à l’assistance. Et par là […] est resté bien en relief son caractère de rite final de la cérémonie[16].

Dernier salut à l’autel – Placeat

Après (ou pendant) la réponse de l’assemblée, le prêtre se retourne et, incliné et les mains jointes posées sur l’autel, dit à voix basse la prière du Placeat, prélude à la bénédiction finale. En terminant la prière il embrasse une dernière fois l’autel, comme un « salut de départ, contrepartie du baiser qui fut le salut d’arrivée, au début de la messe[17]. »

À ce baiser qui semble avoir été le rite le plus antique, on n’a pas tardé à joindre, sur le sol franc, une parole approprié, comme ce fut le cas pour le baiser initial (il semble que dans les premiers temps, seuls ces deux baisers aient été en usage). C’est ainsi que l’on trouve dès le IXe siècle (à Amiens notamment) le Placeat tibi, sancta Trinitas… L’origine gallicane de cette prière se ressent notamment dans l’invocation trinitaire.

La pensée qui l’inspire est tout à fait de circonstance : en quittant la table du sacrifice, implorer une fois encore sur ce qui s’y est accompli un regard favorable de Dieu. Le double sens du sacrifice est à nouveau évoqué : l’honneur rendu à la majesté divine, à qui nous demandons d’agréer notre acte; la requête en faveur de nous-mêmes et de tous nos frères, que nous souhaitons voir gracieusement exaucée[18].

Ajoutons encore qu’avec le Suscipe sancta Trinitas de l’offertoire, le Placeat fait partie de ces précieuses prières qui rappellent que le sacrifice de la messe est offert à « toute » la Trinité (et non pas seulement au Père, auquel sont adressées la plupart des prières)[19] 

Notons enfin dans le Placeat la mention explicite du caractère propitiatoire du sacrifice de la messe : « que votre miséricorde en fasse un sacrifice de propitiation pour moi et pour tous ceux en faveur de qui je vous l’ai présenté… »

Le Placeat est la seule prière après la communion qui se récite au milieu de l’autel, parce qu’il doit accompagner le baiser à l’autel. Ce baiser étant un geste propre au célébrant, la formule  reste au singulier. Correspondant à l’Oramus te Domine, au début de la messe, et comme lui supplication personnelle (peccata mea), le Placeat a encore en commun avec lui d’être prononcé à voix basse, dans une attitude inclinée, les mains reposant sur l’autel[20].

Bénédiction finale

Le rite de la bénédiction finale est très ancien pour l’évêque mais semble d’introduction (relativement) plus récente pour le prêtre[21]Il semble que l’on voit apparaître la formule actuelle en particulier en 1230 au synode d’Albi.

Avant de se retourner pour donner la bénédiction, le prêtre lève les yeux et les mains au ciel, en un geste rappelle celui du grand prêtre bénissant l’assemblée d’Israël (rapporté par le livre de l’Ecclésiastique, chapitre 50, au sujet de Simon, fils d’Onias), ou encore le geste même du Christ bénissant ses apôtres au moment de son ascension (raconté dans la finale de saint Luc[22].

 Ce geste s’explique par l’allégorisme médiéval, qui n’a pas tardé à voir dans la dernière bénédiction du prêtre cette que Notre-Seigneur, avant son Ascension, donne à ses disciples, elevatis manibus (Lc 24, 50)[23].

Dernier évangile

Le dernier évangile est l’un des rites les plus récemment ajoutés au déroulement ordinaire de la messe. Sa première attestation à la fin de la messe privée serait recensée vers 1256 dans un missel dominicain. Le RP. Jungmann explique cette introduction par le caractère très particulier de ce prologue, qui résume et condense en des mots d’une puissance extraordinaire toute l’histoire du salut, et par la profonde dévotion que lui vouent les fidèles chrétiens depuis les origines.

La messe romaine s’achève, et ce n’est pas sa moindre étrangeté, par la lecture d’une nouvelle péricope évangélique. Si nous en recherchons l’origine, nous constatons que cette lecture s’intègre dans l’ensemble des rites servant à congédier les fidèles, et plus précisément dans les bénédictions.

Le prologue de saint Jean, en raison de sa sublimité de pensée et de la profondeur des mystères qu’il sonde, a joui dès les premiers âges d’un extraordinaire prestige […].

Ce prologue passe à bon droit pour le résumé de l’Évangile, le condensé de sa vertu divine. De même que l’on recourait à d’autres signes sacrés, paroles ou images, comme gages de protection divine, de même que l’on bénissait, comme on le fait encore, avec des objets consacrés, crucifix, calice, patène, […] ainsi en est-on venu, au cours des siècles, à regarder ce début de l’Évangile de saint Jean comme un instrument de bénédiction : on en portait sur soi le texte, ou bien on aimait le réciter ou l’entendre. […]

On lisait le début de l’Évangile de saint Jean dans la chambre des malades, avant de donner les derniers sacrements, ou sur l’enfant que {386} l’on venait de baptiser[24].

À côté de cet aspect de bénédiction, on peut également envisager que la proclamation du mystère du Verbe incarné forme l’achèvement qui parfait la célébration de la messe en la rattachant à son principe éternel. « Le prologue au message du salut devient l’épilogue du sacrifice renouvelé[25]. »

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