1. Récit de l’institution ou consécration ?
Le récit de l’institution dans lequel sont enchâssées les paroles de la consécration s’enchaîne immédiatement à la conclusion de la prière Quam oblationem, par un simple pronom relatif :
… dilectíssimi Fílii tui Dómini nostri Iesu Christi. Qui prídie quam paterétur accépit panem in sanctas ac venerábiles manus suas…
… votre Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ. Qui, la veille de sa Passion prit du pain dans ses mains saintes et adorables… »
Ne nous y trompons pas cependant. Il y a bien un récit, car le texte reprend minutieusement les gestes que le Seigneur accomplit lors de la dernière cène. Mais il n’y a pas qu’un récit. Les paroles consécratoires transcendent ce récit et réalisent ce qu’elles signifient, à savoir la présence réelle du Corps et du Sang de Notre-Seigneur sous les espèces du pain et du vin, et conjointement le renouvellement sacramentel du sacrifice de la Croix. Tel est le « mystère de la foi »[1], à la manifestation duquel est ordonné l’ensemble des rites qui entourent la consécration.
La transcendance des paroles de la consécration par rapport au récit de l’institution est particulièrement mise en évidence par la ponctuation et la disposition typographique adoptées dans le missel romain, qui signale le passage d’un discours de style narratif – le récit de l’institution – à un discours de style intimatif, propre à l’action sacramentelle – les paroles de la consécration. Elles sont en effet séparées par un point à la ligne des formules qui les précèdent. De plus, les paroles de la consécration sont imprimées en caractères typographiques plus grands, au centre de la page[2].
| Qui prídie quam paterétur, accépit panem in sanctas ac venerábiles manus suas, et elevátis óculis in cælum ad te Deum Patrem suum omnipoténtem, tibi grátias agens, bene + díxit, fregit, dedítque discípulis suis, dicens : Accípite, et manducáte ex hoc omnes. | Celui-ci, la veille de sa Passion, prit du pain dans ses mains saintes et adorables et les yeux levés au ciel vers vous, Dieu, son Père tout-puissant, vous rendant grâces, il bé+nit ce pain, le rompît et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez-en tous. |
| HOC EST ENIM CORPUS MEUM | CAR CECI EST MON CORPS |
| Simili modo póstquam cenátum est, accípiens et hunc præclárum cálicem in sanctas ac venerábiles manus suas : tibi grátias agens, bene + díxit, dedítque discípulis suis, dicens : Accípite, et bíbite ex eo omnes. | De même, après le repas, il prit ce précieux calice dans ses mains saintes et adorables, vous rendit grâces encore, le bé+nit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et buvez-en tous. |
| HIC EST ENIM CALIX SÁNGUINIS MEI, NOVI ET ÆTÉRNI TESTAMÉNTI : MYSTÉRIUM FIDEI : QUI PRO VOBIS ET PRO MULTIS EFFUNDÉTUR IN REMISSIÓNEM PECCATÓRUM. | CAR CECI EST LE CALICE DE MON SANG, LE SANG DE L’ALLIANCE NOUVELLE ET ÉTERNELLE : LE MYSTÈRE DE LA FOI : QUI SERA VERSÉ POUR VOUS ET POUR BEAUCOUP EN REMISSION DES PÉCHÉS. |
| Hæc quotiescúmque fecéritis, in mei memóriam faciétis. | Toutes les fois que vous ferez cela, vous le ferez en mémoire de moi. |
L’attitude du prêtre marque également ce passage d’un style à l’autre. Tandis qu’il se tient droit en prononçant les paroles correspondant au style narratif, le prêtre s’incline sur l’autel, y posant ses coudes, au moment de proférer les paroles consécratoires.
Nous touchons ici un point capital de la théologie de la messe. Les paroles de la consécration sont, certes, prononcées à l’occasion d’un récit, mais saint Thomas d’Aquin exprime très clairement que si elles étaient proférées exclusivement par mode de récit (recitative), le sacrement ne serait pas réalisé[3]. Cette détermination du Docteur angélique fut reprise à son compte par le magistère suprême en la personne du pape Benoît XII[4].
Ainsi, bien que l’expression « récit de l’institution » pour désigner le rite central de la messe soit largement employée, elle demeure ambiguë. On lui préfère donc l’expression traditionnelle de « consécration ».
2. Le texte lui-même
Penchons-nous maintenant sur le texte lui-même du formulaire de la consécration[5].
Origine et histoire du texte
Quatre passages du Nouveau Testament rapportent l’institution de l’eucharistie. Ils se trouvent dans les évangiles de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc, ainsi que dans la première épître aux Corinthiens. On est cependant frappé de constater que le récit de l’institution et les paroles consécratoires qui figurent dans le missel ne reproduisent pas purement et simplement l’un de ces textes de l’Écriture. Et pour cause : ils se rattachent probablement à une tradition antérieure au Nouveau Testament lui-même[6]. C’est une conséquence du fait que la messe fut célébrée par les premiers chrétiens bien avant que les évangélistes ou saint Paul aient pris la plume.
Ajoutons à cela que le texte figurant dans le missel romain se retrouve identique, à quelques détails mineurs près, dans les plus anciens livres liturgiques parvenus jusqu’à nous[7].
L’origine et l’histoire du formulaire de la consécration du missel romain nous mettent donc vraisemblablement en présence d’un monument de la tradition liturgique.
Deux points particuliers
Dans ce texte deux détails pourraient surprendre au premier abord.
D’une part, il y a une dissymétrie importante entre les deux consécrations, la formule employée pour le pain est nettement plus brève que celle qui est employée pour le vin et, surtout, on n’y trouve pas l’équivalent du quod pro vobis et pro multis effundetur [« qui sera versé pour vous et pour beaucoup »].
D’autre part, la formule pour la consécration du vin contient une incise qui semble perturber le rythme naturel de la phrase : Mysterium fidei [« mystère de la foi »].
Dissymétrie des deux formules
La dissymétrie des deux formules consécratoires nous fait toucher un point important de la théologie de la messe, à savoir que la double consécration est requise pour la réalisation sacramentelle du sacrifice. En effet, saint Thomas d’Aquin explique que la double consécration « sert à représenter la passion du Christ, dans laquelle son sang fut séparé de son corps »[8]. C’est une doctrine que Pie XII a développée dans son encyclique Mediator Dei. Le pape rappelle d’abord la nature sacrificielle de la messe :
Le saint sacrifice de l’autel n’est donc pas une pure et simple commémoration des souffrances et de la mort de Jésus-Christ, mais un vrai sacrifice, au sens propre, dans lequel, par une immolation non sanglante, le Souverain Prêtre fait ce qu’il a fait sur la croix, en s’offrant lui-même au Père éternel comme une hostie très agréable. “La victime est la même ; celui qui maintenant offre par le ministère des prêtres est celui qui s’offrit alors sur la croix ; seule la manière d’offrir diffère[9]”[10]
Puis Pie XII explique précisément le rôle de la double consécration :
[…] la divine sagesse a trouvé un moyen admirable de rendre manifeste le sacrifice de notre Rédempteur par des signes extérieurs, symboles de mort. En effet, par le moyen de la transsubstantiation du pain au corps et du vin au sang du Christ, son corps se trouve réellement présent, de même que son sang, et les espèces eucharistiques, sous lesquelles il se trouve, symbolisent la séparation violente du corps et du sang. Ainsi le souvenir de sa mort réelle sur le Calvaire est renouvelé dans tout sacrifice de l’autel, car la séparation des symboles indique clairement que Jésus-Christ est en état de victime[11].
C’est, d’après saint Thomas, ce qui explique la dissymétrie des deux formules consécratoires :
Puisque le sang consacré à part représente explicitement [expresse] la passion du Christ, c’est dans la consécration du sang qu’on fait mention de l’effet de la passion du Christ, plutôt que dans la consécration du corps qui est le sujet de la passion[12].
Ainsi, ce qui aurait pu paraître comme une anomalie dans le formulaire de la consécration s’avère en réalité particulièrement expressif d’un aspect central de la doctrine de la messe.
Mysterium fidei
Quant à l’expression Mysterium fidei – « Mystère de la foi » – que comporte la formule de consécration du vin, son origine demeure incertaine. Est-elle une réminiscence de la première lettre de saint Paul à Timothée[13] ? Était-elle originellement une exclamation du diacre ? Quand fut-elle introduite dans la formule de consécration ? Autant de questions non résolues par les liturgistes. Rappelons cependant que cette expression est tout à fait antique, puisqu’elle figure dans les plus anciens sacramentaires[14] et, quelque fut son histoire, elle constitue bien une déclaration de la transsubstantiation opérée par les paroles de la consécration[15].
Saint Thomas nous en explique les termes :
On parle ici de “mystère” non pas pour exclure la vérité mais pour signaler qu’elle est cachée. Car le sang du Christ, précisément, se trouve dans ce sacrement d’une façon cachée[16]
« On appelle [le sacrement de l’eucharistie] “mystère de foi” au sens d’objet de foi. Effectivement, que le sang du Christ se trouve réellement dans ce sacrement, la foi seule nous le garantit. En outre, la passion du Christ elle-même nous justifie par la foi[17].
3. Les gestes et attitudes du prêtre
Ces mots que prononce le prêtre – qu’il s’agisse du récit ou des paroles consécratoires – sont accompagnés de gestes très précis et d’attitude déterminées qui participent également de la manifestation du « mystère de la foi ».
Reproduction des gestes Notre-Seigneur
