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L'Eglise : L'Eglise en France

“La génération qui vient est une génération de bâtisseurs d’éternité”

“La génération qui vient est une génération de bâtisseurs d’éternité”

À l’occasion d’un dîner de Renaissance catholique, Louis Guéry, directeur général de SOS Calvaires, a prononcé le discours suivant :

Chers amis,

Je voudrais ce soir vous raconter l’histoire de Pierre-Yves. Pierre-Yves a la cinquantaine, il est chauffeur poids-lourds, marié, père d’un petit garçon. Il mène une vie simple, dans un pavillon de lotissement, dans le département de l’Indre. Il n’est pas catholique, il ne connaît pas Jésus, n’en a jamais vraiment entendu parler. Sans animosité envers la religion, ça ne l’intéresse pas vraiment. Marié civilement, il n’est jamais rentré dans une église et personne dans son entourage ne pratique la religion.

Un vendredi matin d’avril 2023, comme tous les jours, Pierre-Yves se lève et s’habille pour démarrer sa journée, une journée comme une autre. Il est 4h30 du matin; pour un chauffeur poids-lourd, les journées commencent tôt. Et alors qu’il fait ses lacets courbés sur ses chaussures, assis dans le canapé du salon, il sent devant lui une chaleur, douce, très réconfortante, prégnante.

Il lève la tête lentement et voit devant lui deux soldats. Il les reconnait aux sandales, à l’uniforme. Ce sont des soldats romains, qui s’approchent de lui et qui entourent de part et d’autre un homme ensanglanté, défiguré, meurtri et dépouillé de ses vêtements. Il ne l’a jamais vu, mais il le reconnait. C’est Jésus qui revient de la flagellation. Il s’approche de Pierre-Yves, son regard est transperçant. Il lui dit : « N’aie pas peur, tout va bien aller. »  Le Christ fait alors demi-tour et s’éloigne peu à peu. La chaleur reste encore quelques instants dans le salon puis disparaît elle aussi. Pierre-Yves se réveille. Il tient dans ses mains ses lacets.

Il ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Pierre-Yves prend sa tension. Est-ce qu’il a rêvé, est-ce qu’il a fait un AVC ? Non, il finit par boucler ses lacets, il se lève, ses jambes le supportent. Il retrouve ses esprits, prend son café comme tous les jours de la semaine, monte dans son camion et prend la route pour sa journée de travail comme d’habitude. La journée s’écoule, mais Pierre-Yves est troublé. Il a changé. Sur la route du retour, il se met à pleurer toutes les larmes de son corps, pendant plus de 3h. Lui qui n’avait pas pleuré depuis 30 ans. Il n’en avait jamais eu l’occasion.

Ce jour-là, Pierre-Yves s’est converti et sa famille avec lui. Depuis il a rencontré des prêtres, reçu le catéchisme, demandé le baptême. Aujourd’hui, il va à la messe le dimanche et récite son chapelet. En se remémorant quelques semaines plus tard cet événement qui a transformé sa vie, Pierre-Yves s’est rendu compte que le matin de cette apparition, c’était le vendredi saint d’avril 2023.

Pierre-Yves m’a raconté son histoire à l’abbaye de Fontgombault il y a quinze jours, le 18 janvier dernier. Là-bas, il participe avec plus de 70 bâtisseurs à un chantier du Moyen-Age : restaurer un chemin de croix, enfoui dans les ronces de la colline qui jouxte l’abbaye bénédictine. Ce chantier de plus de deux années se fait à coups de pioche et de pelle, sans outil thermique, car la colline est inaccessible depuis la route. Un chantier titanesque qui consiste à dégager les pentes abruptes des bords de la Creuse de la végétation qui depuis un siècle avait pris le dessus. Il faut creuser un escalier dans la colline, façonner un chemin au milieu des grottes où l’ermite Gombault, il y a 1000 ans, s’était installé avec ses compagnons avant de fonder l’abbaye.

Pierre-Yves et ses compagnons sont faits du même bois. Ils travaillent activement, dans la joie, depuis un an, et pour un an encore, à redresser les 14 croix du chemin que le temps avait fait oublier.

Parmi ces bénévoles de l’association SOS Calvaires que j’ai l’honneur de représenter ici devant vous, ils sont nombreux comme Pierre-Yves. J’aurais pu vous raconter l’histoire de Gaël qui a vu la Sainte Vierge au moment de sa troisième tentative de suicide quand la corde a mystérieusement lâché ; qui m’avoue en me tombant dans les bras, qu’il vit chez SOS Calvaires la jeunesse qu’il n’a jamais eue. J’aurais pu vous parler d’Allan, manouche habitant à Blois, qui, me dit-il, a beaucoup réduit les bagarres depuis qu’il a rencontré SOS Calvaires et Jésus.

Ils sont venus trouver dans notre association le moyen de dire la Foi qu’ils ont dans le cœur depuis quelques années. Ils sont venus dire haut et fort, au vu et au su des passants, qu’ils sont chrétiens. Quand ils restaurent des croix aux bords des routes, les voitures ne ralentissent pas, mais elles voient : ce groupe d’hommes au pied de cette croix du bord de route. Cela les interpelle, trouble ce que la routine donne à voir. Et rien ne nous réjouit autant que le passant qui s’arrête, regarde, formule un souvenir d’enfance, lance un mot d’encouragement. Ces bâtisseurs élèvent vers le ciel des témoins de la Joie qui est la leur depuis qu’ils sont chrétiens.

Ils sont venus aussi pour réparer le petit patrimoine oublié, et en restaurant, ils réparent ce qu’ils considèrent être des années d’errance. C’est une réparation charnelle qui s’opère. Le rattrapage de maçonnerie devient rattrapage du cœur. Chacun d’entre nous, quand il brosse la pierre pour lui enlever ses mousses médite aussi sur le propre démoussage de son âme. C’est une démarche expiatoire, une sorte de pèlerinage immobile. C’est la méditation du pauvre, quand les mots ne viennent pas, quand la pensée est obstruée, quand les distractions faciles empêchent de s’asseoir pour Lui. Les bâtisseurs de SOS Calvaires se lèvent et travaillent à restaurer ces croix, pour dire à Celui-là qu’on l’aime. C’est notre langage à nous. Prendre soin, rendre beau, redonner vie.

Il s’agit là d’une réparation par la transpiration parce que nos corps ne doivent pas oublier ce qu’est le poids du bois sur une épaule. Faites l’expérience de porter une croix en haut d’un sommet savoyard, vous retrouverez les sensations de souffrance de Celui qui a engendré notre civilisation, il y a deux millénaires. C’est la mémoire de ces souffrances, inscrites dans notre ADN d’hommes façonnés à l’image du Très Haut, que nos bâtisseurs cherchent à retrouver quand ils se lèvent, chaque samedi matin, qu’il vente où qu’il neige pour monter sur les cimes. Ils se retroussent les manches, prennent leur pinceau, leur brosse, leur débroussailleuse et s’activent au pied de leur croix. La tâche est simple, mais elle met le corps à rude épreuve. L’effort nous montre nos limites, nous rappelle la mesure de l’espace, de la gravité, du temps.

Nous voulons aussi restaurer ces croix car elles sont de notre territoire. C’est la croix du bord de route devant laquelle nous passons tous les matins pour rejoindre notre lieu de travail, c’est là que nous sommes nés, parfois, c’est cette terre que nous avons adoptée au moins, et sur laquelle nous voulons vivre et élever nos enfants. C’est là que nous prenons racine, que nos enfants prennent racine. C’est là que nous voulons porter du fruit en abondance ; C’est sur ces paysages qu’ont façonnés nos aïeux que nous voulons nous aussi poser notre empreinte, que nous voulons laisser la meilleure trace de nous-mêmes.

Enfin, ces aventures ne seraient pas, si elles n’étaient pas vécues ensemble. Quand, adulte, on cherche des amis avec qui partager des moments d’authenticité, de simplicité, de prière et de beauté, la fraternité qui nous rassemble, grâce à laquelle on chante autour d’un feu ou d’une bonne table, est le lien qui rassemble les hommes debout. Ces croix qui donnent les points cardinaux, ces croix qui déterminent le croisement des routes, nous voulons en faire des carrefours, des points de ralliement, pour que tous ceux qui veulent viennent, au pied de la croix, être là, épaule contre épaule, le nez en l’air et la joie au cœur.

Si Pierre-Yves comme Gaël ou Allan, ont rejoint SOS Calvaires, c’est pour toutes ces raisons. C’est pour professer haut et fort leur Foi et travailler à une œuvre concrète, enracinée et fraternelle. Pour tous ceux-là dont je me fais ce soir le porte-voix, je voudrais vous dire combien cette France des campagnes est belle, combien les croix des champs méritent d’être au centre de nos vies.

Chers amis du temps qui passe et de celui qui vient, Stat Crux dum tempus fugit. La Croix demeure tandis que le temps passe. Levez les yeux, regardez l’horizon, là-bas se dresse dans la brume, la croix de votre chez vous. Arrêtez-vous, elle vous attend depuis longtemps. Déposez-y une prière, un geste, une larme. Pour ceux qui sont loin, pour ceux qui sont seuls, ou pour ceux qui ne sont plus.

La génération qui vient est une génération de bâtisseurs d’éternité, ceux qui n’ont pas rejeté la pierre d’angle, mais qui s’efforcent de la tailler dans le roc. Ces pierres, maçonnées à la hâte il y a plus d’un siècle, n’appartiennent pas à la grande Histoire. La loi ne les protège pas. Elles sont malmenées par l’urbanisation des bourgs et l’élargissement des routes, elles sont parfois profanées par les artisans des ténèbres ; elles sont aussi, tout simplement victimes des accidents de la route. Leur taille modeste les rend sujettes à la destruction indifférente.  Seuls nos yeux peuvent les sauver. Jetons sur ces pierres notre regard, contemplons leur beauté simple, leur allure modeste, leur élégance figée. Notre coup d’œil porté sur ces vestiges leur donnera du prix. Car seule notre attention leur donnera toute leur valeur. Nous sauverons alors ces calvaires et en sauvant ces pierres, c’est je l’espère, la Croix qui nous sauvera.

Louis Guéry

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