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La Gloire de Dieu : conclusion du canon

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Le canon romain présente une certaine symétrie, dont le centre est la consécration. Après la consécration, nous retrouvons donc deux prières d’intercession, le Memento des morts et le Nobis quoque qui font en quelque manière pendant à celles qui précédaient la consécration, Memento des vivants et Communicantes.

1 – Memento des morts

L’allusion à la communion dans la deuxième partie du Supplices fut-elle l’occasion de l’insertion, à cet endroit précis du canon, du Memento des morts ? Ce rapprochement est au moins suggéré par saint Augustin :

La tradition de nos pères et la pratique universelle de l’Église, écrit-il, veulent que l’on prie pour ceux qui sont morts dans la communion du corps et du sang du Christ, lorsque l’on en fait mémoire dans le sacrifice au moment prescrit, et que l’on rappelle que pour eux également on sacrifie{{Saint Augustin, Sermon 172, II, 2 (PL, 38, 936) : « … ut pro eis, qui in corporis et sanguinis Christi communione defuncti sunt, cum ad ipsum sacrificium loco suo commemorantur, oretur, ac pro illis quoque id offerri commemoretur. « Afin que l’on prie pour ceux qui sont morts dans la communion au corps et au sang du Christ, on rappelle au moment même où l’on fait mémoire du sacrifice qu’il est offert aussi pour eux. »}}.

Cela permet de comprendre le lien avec la prière précédente, marqué par l’adverbe « aussi » [etiam] : 

[…] si nous sommes, nous, par l’effet du sacrement, remplis “de toute bénédiction céleste”{{Fin de la prière du Supplices, vue précédemment.}}, souvenez-vous aussi de ceux-là qui ne peuvent plus prendre part au sacrement{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 163.}}.

Et, en continuité avec cette idée :

[…] s’il est vrai qu’ils ne peuvent plus manger de ce pain sacré, il reste qu’ils sont passés à l’autre vie avec le sceau de la foi, praecesserunt cum signo fidei{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 163.}}.

Le sceau ou signe de la foi dont il est question ici est une référence directe au baptême{{Cf. {{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 161 : Attention toutefois à ne pas réduire le signum fidei au seul caractère baptismal : il s’agit bien plutôt de l’effet total du baptême, englobant le caractère baptismal et la grâce baptismale.}}, sceau sacramentel de la foi et signe distinctif dont le Christ a marqué les siens, qui garantit l’accès à la vie éternelle pourvu qu’il ait été gardé intact{{Cf. Mc 16, 16 : « Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé. »}}.

Meménto étiam, Dómine, famulórum famularúmque tuárum N. et N., qui nos præcessérunt cum signo fídei, et dórmiunt in somno pacis. Souvenez-vous aussi, Seigneur, de vos serviteurs et de vos servantes… N. et N. qui sont partis avant nous, marqués du sceau de la foi, et qui dorment du sommeil de la paix.

Ainsi :

Les morts pour lesquels nous prions ne sont donc de soi, directement, que nos frères chrétiens. Et c’est, de fait, la pratique immémoriale de l’Église de n’offrir le Saint Sacrifice que pour ceux qui étaient [visiblement et manifestement] en communion avec elle et ont ainsi droit à son trésor de grâces. Tout au moins sont-ils seuls à pouvoir y être nommés {{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 164.}}.

Toutefois, après une courte pause durant laquelle le prêtre prie en particulier pour les défunts de son choix ou du choix de celui qui lui a demandé la célébration de la messe à une intention particulière, le cercle s’élargit à « tous ceux qui reposent dans le Christ », le fait demeurant certain qu’aucun parmi les élus n’ait pu trouver son salut ailleurs que dans le Christ :

Ipsis, Dómine, et ómnibus in Christo quiescéntibus, locum refrigérii, lucis et pacis, ut indúlgeas, deprecámur. Per eúndem Christum Dóminum nostrum. Amen. À ceux-là, Seigneur, ainsi qu’à tous ceux qui reposent dans le Christ, accordez, nous vous en supplions, le séjour du bonheur, de la lumière et de la paix. Par le Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.

Quoi qu’il en soit, cette distinction très précise, faite au cœur même du canon, est à remarquer. 

Notons également les expressions typiques :

– le « sommeil de la paix » pour désigner la mort des justes, dont ils doivent se relever après une brève attente ; 

– la mort « dans le Christ »{{Cf. 1 Th 4, 17 et Ap 14, 13.}} car les justes sont insérés à jamais dans le Corps du Christ  ;

– le lieu « du rafraîchissement, de la lumière et de la paix » où nous demandons qu’ils soient admis : le « rafraîchissement » forme une image très suggestive de l’état des bienheureux pour les habitants des brûlantes contrées du Midi, tandis que la lumière est le symbole non seulement de la joie, mais également de la vérité, et renvoie donc à la vision béatifique.

Le mot lumière, symbole naturel pour tous de la joie (comme encore de la vérité et de la vision), s’impose encore plus vivement à des lecteurs de l’Apocalypse (21, 23 et sq ; 22, 5){{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 165.}}.

En prononçant la conclusion – « Per eúndem Christum Dóminum nostrum. Amen. Par le Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il. », le prêtre incline la tête, ce qu’il ne fait pas pour les autres conclusions semblables des prières du canon. Dans une perspective allégorique – où chaque rite de la messe est associé à un geste de la vie ou de la passion de Notre-Seigneur – cette inclination de tête du prêtre symbolise le Sauveur qui expire en inclinant la tête.

2 – Nobis quoque

Nobis quoque peccatoribus… « À nous aussi pécheurs… »  Le prêtre élève un peu la voix et se frappe la poitrine en prononçant ces mots. 

Après avoir demandé pour les morts le séjour de lumière, nous demandons pour nous-mêmes part et société avec les saints du ciel{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 170.}}.

Nobis quoque peccatóribus fámulis tuis, de multitúdine miseratiónum tuárum sperántibus, partem áliquam et societátem donáre dignéris, cum tuis sanctis Apóstolis et Martýribus : 

intra quorum nos consórtium, non æstimátor mériti, sed véniæ, quǽsumus, largítor admítte. Per Christum, Dóminum nostrum.

À nous aussi pécheurs, vos serviteurs, qui mettons notre confiance dans votre infinie miséricorde, daignez accorder une place dans la communauté de vos saints Apôtres et Martyrs, 

 

Pour nous admettre dans leur compagnie, ne pesez pas la valeur de nos actes, mais accordez-nous largement votre pardon. Par le Christ notre Seigneur.

On remarquera le ton de timide effacement et d’humble aveu que le mot « pécheurs » imprime dès le début à cette prière, et qui en demeure jusqu’au bout la note dominante :

La requête ne se formule qu’en se fiant à l’abondance des miséricordes divines et n’en attend que cette modeste [part]{{« partem aliquam »}} du bonheur céleste ; et cela même, non en rémunération de mérites effectifs, mais à titre de faveur gracieuse{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 179-180.}}.

Semblable en cela au Communicantes, auquel il fait en quelque manière pendant, le Nobis quoque développe une liste de saints. Celle-ci présente quinze noms, répartis en deux septénaires – sept hommes martyrs puis sept femmes martyres – que précède saint Jean (Baptiste) :

cum Ioánne, 

Stéphano, Matthía, Bárnaba, Ignátio, Alexándro, Marcellíno, Petro, 

Felicitáte, Perpétua, Agatha, Lúcia, Agnéte, Cæcília, Anastásia, et ómnibus Sanctis tuis : 

avec Jean, 

Etienne, Matthias, Barnabé, Ignace, Alexandre, Marcellin, Pierre, 

Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile, Anastasie, et avec tous vos Saints. 

Comme le Communicantes, le Nobis quoque continue un Memento, en établissant un rapport avec les saints du ciel. L’accent, toutefois est différent : 

– après le Memento des vivants est rappelée la communion déjà effective avec l’Église triomphante, du fait de l’appartenance à l’unique royaume de Dieu ;

– après le Memento des morts, « la pensée s’élève d’un degré et sollicite la participation définitive à la béatitude des élus »{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 179.}}. 

Nous l’avons noté, le prêtre élève légèrement la voix en commençant cette prière. C’est que la fin du canon approche et c’était une manière d’avertir le (et autrefois les) sous-diacre(s) de se redresser et de se rendre à l’autel pour être prêts, dès la conclusion du canon, à aider à la fraction. L’emploi de petites hosties pour la communion des fidèles a rendu superflue l’aide des sous-diacres pour la fraction, mais l’usage d’élever la voix est néanmoins demeuré. On en a parfois proposé une interprétation allégorique : de même que l’inclination de la tête à la fin du Memento des morts évoque celle de Notre-Seigneur au moment de rendre l’esprit, l’élévation de la voix et la percussion de la poitrine au début du Nobis quoque évoquent la profession de foi du centurion au pied de la croix{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 180.}}.

3.  Les doxologies finales

Les deux formules conclusives sur lesquelles s’achève le canon « ne sont plus comme les précédentes des prières […] de demande ou d’offrande ; leur tournure est bien plutôt celle d’une affirmation directe de louange et de glorification »{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 182.}}. Dans leur enchaînement, ces deux formules résument en quelque manière l’admirable échange qui vient de se réaliser de nouveau à l’autel :

La première montre que par le Christ descend sur nous le grand courant des bienfaits de Dieu, tandis que la seconde proclame comment ensuite par lui [le Christ] monte de la création vers Dieu tout honneur et toute gloire{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 182.}}.

1 – Per quem haec omnia

Per quem hæc ómnia, Dómine, semper bona creas, sanctí + ficas, viví + ficas, bene + dícis et præstas nobis. Par lui, Seigneur, vous ne cessez de créer bonnes toutes ces choses et vous les sancti+fiez, vous leur donnez + vie et vous les béni+ssez pour nous en faire don.

À quoi fait référence l’expression « toutes ces choses » [haec omnia] ? C’est une trace des bénédictions des fruits de la terre qui se pratiquaient à cet endroit, dont la prière Per quem haec omnia constituait alors la conclusion. Cet usage a disparu, sauf à la messe chrismale, où l’évêque bénit à ce moment l’huile des infirmes. Si l’on inséra des bénédictions à cet endroit, ce fut probablement pour les appuyer, les joindre à la « grande bénédiction ordonnée par le Christ et dans laquelle lui-même […] confère à des offrandes terrestres la suprême consécration et la plénitude de grâce »{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 187.}}. 

L’expression « toutes ces choses » renvoyait donc à ces fruits de la terre que l’on bénissait, mais, bien loin d’en être exclues, les offrandes eucharistiques étaient également visées par cette expression, puisque c’est précisément de leur proximité que l’on escomptait l’efficacité de la bénédiction. Ajoutons à cela que, si les mot haec omnia [« toutes ces choses »] semblent perdre de leur ampleur en présence des seules espèces consacrées, le maintien de cette hymne de louange au Créateur traduit « la conviction, […] que les oblats, même consacrés, conservent leur solidarité profonde avec le monde des créatures »{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 187.}}.

Ainsi, faisant pendant à l’épiclèse [Quam oblationem], qui formulait expressément la demande de transsubstantiation, cette prière constitue le remerciement adressé à Dieu et à notre souverain prêtre, le Christ.

2 – Per ipsum

Ayant proclamé que, par le Christ, toute grâce de Dieu descend jusqu’à nous, nous confessons désormais que, par le Christ également, toute louange et toute glorification remonte vers Dieu{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 187.}}. 

La doxologie – ou glorification – finale est en quelque sorte, pour le canon, l’équivalent, la forme développée, l’analogue du Gloria Patri qui conclut les psaumes, ou du Per Dominum qui conclut les oraisons :

C’est [en effet] une antique règle de la prière publique de se clore par la louange divine, de revenir ainsi au rôle fondamental de toute prière, qui est d’incliner la créature devant son Créateur{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 187.}}.

Per ip + sum, et cum ip + so, et in ip + so, est tibi Deo Patri + omnipoténti in unitáte Spíritus + Sancti omnis honor, et glória. Par + lui, avec + lui, en + lui, vous est donné, + Dieu Père tout-puissant, dans l’unité + du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire,

Remarquons que la louange est à l’indicatif (est tibi, que nous traduisons par « vous est donné »), et non au subjonctif, comme l’on pourrait normalement s’y attendre (sit tibi, que l’on traduirait par « vous soit donné »). En ce lieu, à cet instant, à cet autel où repose la divine victime, alors vraiment Dieu reçoit tout honneur et toute gloire, alors s’accomplit l’oracle de Malachie{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 189-190.}} :

Depuis le lever du soleil jusqu’au couchant, mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu on sacrifie et l’on offre à mon nom une oblation pure ; car Mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées{{Ml 1, 11 (Traduction Fillion).}}.

Joignant le geste à la parole, le prêtre conclut la doxologie en élevant légèrement l’hostie et le calice : c’est ce que l’on appelle la « petite élévation ». Contrairement à la « grande élévation » qui suit la consécration, elle n’a pas pour but premier de montrer au peuple le Corps et le Sang du Seigneur ; elle est le geste de les présenter à Dieu pour les lui offrir{{Nous avons vu que la « grande élévation » peut assumer également cette finalité.}}, geste essentiellement symbolique auquel suffit par conséquent une amplitude réduite.

Avant d’élever l’hostie, le prêtre effectue cinq signes de croix, qui ont la particularité d’être pratiqués, non pas sur, mais avec l’hostie. Les trois premiers, réalisés au-dessus du calice se situent dans la perspective déjà évoquée du geste indicatif. Ils accompagnent et soulignent le pronom « Lui » [ipse], trois fois répété : parlant de Notre-Seigneur, le prêtre montre qu’il est là présent sur l’autel. Les deux autres signes de croix, réalisés entre le prêtre lui-même et le calice et sa poitrine, sont peut-être le reste d’un rite qui consistait à toucher le côté du calice avec l’hostie afin de manifester « le lien entre les deux espèces sensibles d’un mystère unique »{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 192.}}. Quoi qu’il en soit, ils peuvent également être intégrés à une interprétation symbolique se rapportant à la Passion de Notre-Seigneur : les cinq signes de croix se rapportant aux cinq plaies – ou, mieux, les signes de croix pratiqués à côté du calice évoquant le coup de lance qui transperça le côté de Notre-Seigneur.

[…] en définitive ces signes de croix […] ne visent qu’à souligner la mention du Christ (ipse) en évoquant le mystère de la Croix, seule voie, en fait, par où monte vers Dieu “tout honneur et toute gloire”{{Jungmann, J.A., sj., Missarum sollemnia, explication générique de la messe romaine, Aubier, 1957, t. III, p. 195.}}.

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