Extrait d’un article d’Anne-Emmanuelle Lejeune sur le dévoiement du droit :
[…] L’Union européenne, minée par les dissensions internes et confrontée à la pression migratoire, aux pressions économiques et aux tensions géopolitiques, offre un terrain d’observation privilégié de ce divorce entre technique juridique et finalité humaine. La motion de censure contre von der Leyen n’a pas abouti, mais elle révèle une faille : la gouvernance ne peut plus se contenter de réponses gestionnaires pour apaiser des peuples en quête de sens.
L’affaire Jacques Baud pousse cette logique jusqu’à son point de rupture. Ancien colonel suisse, expert reconnu auprès de l’ONU et collaborateur de l’OTAN, cet analyste s’est vu frappé de sanctions financières et d’une interdiction de territoire par l’Union européenne, non pour des actes criminels, mais pour ses analyses divergentes sur le conflit ukrainien. Nulle procédure judiciaire, nulle audience, nul juge, nulle défense véritable : une simple décision administrative a suffi à le priver de ses revenus et de ses droits fondamentaux. Le droit à être entendu, la présomption d’innocence, le recours effectif sont bafoués d’un trait de plume bureaucratique. Plus grave encore : la Suisse, dont la tradition juridique repose sur des droits jugés inaliénables et une méfiance historique envers les autorités centrales, observe un silence prudent. Ce mutisme n’est pas neutre. Il révèle qu’un État qui n’ose plus défendre ses citoyens par crainte d’un partenaire économique a déjà cédé une part essentielle de sa souveraineté. Lorsque la pensée stratégique indépendante devient tabou politique, lorsque la question n’est plus « Est-ce vrai ? », mais « Est-ce conforme à la ligne ? », le droit cesse de servir la justice pour devenir instrument de pouvoir.
Il ne s’agit pas de restaurer un âge d’or mythifié, et chacun sait que la cohérence scolastique n’a jamais empêché l’instrumentalisation du pouvoir par les élites dominantes. Mais la force d’un ordre juridique réside dans sa capacité à articuler la légalité et la légitimité, la règle et sa finalité. Sans cet ancrage, la loi n’est plus qu’un instrument de pouvoir entre les mains des plus habiles. Revenir à une conception du droit inspirée de la téléologie thomiste n’implique pas de nier les acquis de la modernité, mais de refuser que la liberté soit réduite à une variable d’ajustement, soumise aux fluctuations de marchés ou aux calculs électoraux.
RETROUVER LA FINALITÉ : UN IMPÉRATIF POUR NOS SOCIÉTÉS
Si la question de la liberté ne se résume plus à garantir la circulation des marchandises et des individus ni à satisfaire la mécanique d’un vote majoritaire, elle doit se réinscrire dans une réflexion substantielle sur le bien commun. L’enjeu n’est pas mineur : il conditionne la survie de nos institutions et la confiance des peuples envers ceux qui les dirigent. La crise de finalité qui traverse la gouvernance européenne est celle de nos démocraties tout entières, happées par la tentation du droit sans horizon. Je persiste à croire que la réconciliation entre technique juridique et finalité humaine est possible. Elle suppose un courage politique qui rende à la liberté sa dignité de principe ordonnateur, et non de slogan creux. C’est à ce prix seulement que le droit cessera d’être une mécanique froide pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un rempart contre l’arbitraire et une boussole pour la communauté humaine.
