Le Dr Jacques POIRIER, Vétérinaire (Alfort 1974), Diplômé de l’institut Pasteur (Microbiologie / Immunopathologie), et Membre du comité d’experts “Santé Animale” de l’AFSSA (ANSES) de 2003 à 2006, nous adresse cet article très documenté (et apportant un point de vue que l’on entend peu dans le débat public) sur la Dermatose Nodulaire Contagieuse:
Dans une écrasante majorité (environ 80% de nos contemporains), les Français soutiennent – avec raison – la révolte de nos agriculteurs excédés par les incohérences des différents pouvoirs politiques qui se sont succédé au cours de ces cinquante dernières années. Or, comme dans tout conflit (heureusement, dans le cas présent, non armé !…), il existe des « effets collatéraux », toujours dommageables pour ceux qui en sont les victimes, en premier lieu – bien sûr – les éleveurs, mais aujourd’hui aussi la profession vétérinaire, accusée de complicité avec le gouvernement français dans la gestion de la lutte contre la Dermatose Nodulaire Contagieuse. Le Gouvernement et, avec lui, son « bras armé » – la profession vétérinaire – seraient responsables de la « tuerie » de bovins contaminés par la DNC et ce, dans le seul but de vouloir réduire le nombre de nos éleveurs.
Soyons clairs : autant la responsabilité (la culpabilité) de nos politiciens est totale en matière de politique agricole (le sujet du MERCOSUR en est une dramatique illustration), autant les règlements et instructions de Police Sanitaire en matière de lutte contre les maladies infectieuses animales ne sont pas directement du ressort du pouvoir politique. Certes, c’est toujours le pouvoir politique qui assume la responsabilité de la mise en oeuvre de la règlementation sanitaire , mais il ne peut s’en affranchir au motif qu’il existerait des méthodes plus « douces », mieux adaptées aux circonstances ou « plus acceptables » par l’opinion publique… En d’autres termes, dans le domaine de la Santé Animale, l’élaboration des lois et règlements est indépendante de toute pression politique ou médiatique. Ces règlements s’inscrivent dans le cadre d’une Police Sanitaire Vétérinaire, laquelle définit la conduite à tenir pour lutter contre chaque cas de Maladie Réputée Légalement Contagieuse (MRLC). Très concrètement, à chaque MRLC détectée dans une population animale (tuberculose, fièvre aphteuse, rage, DNC, …), une procédure spécifique est définie… Procédure qui impose d’appliquer les moyens de lutte les plus adaptés aux différents stades d’évolution de la maladie.
La liste des MRLC n’est pas figée. Et, si cela est justifié, sa révision peut être effectuée à tout moment par les Autorités Sanitaires, après consultation – entre autres – du Comité permanent d’Experts “Santé Animale” de l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire, de l’Environnement et du Travail). Ce comité purement consultatif est constitué de 25 membres renouvelés tous les 3 ans, la plupart de formation vétérinaire, tous reconnus dans leurs domaines de compétences (chercheurs, praticiens, spécialistes de telle ou telle espèce animale, administratifs, responsables d’organisations professionnelles, infectiologues, enseignants, épidémiologistes, …). Par ailleurs, ce comité est indépendant. Ainsi, tout candidat susceptible d’entretenir des conflits d’intérêts avec l’Industrie Pharmaceutique ou porteur d’un mandat politique est écartée du groupe où prévaut l’expertise collective sur les compétences individuelles, fussent-elles exceptionnelles. A noter que ce comité consultatif n’émet que des avis, c’est-à-dire des recommandations argumentées basées, entre autres, sur l’expérience des épidémies passées et où aucune place n’est laissée à l’improvisation. Ajoutons que les avis de ce comité permanent d’experts sont rendus publics, ce qui le distingue radicalement du fameux Conseil de Défense et de Sécurité Nationale nommé par le Président de la République durant les années “Covid” et qui, en quatre (?) ans d’existence, n’a produit aucun compte-rendu de ses nombreuses réunions et décisions.
En règle générale, les avis du Comité d’Experts « Santé Animale » sont repris intégralement par l’Autorité de tutelle, via le Directeur de l’ANSES. Il arrive parfois que l’Autorité de tutelle ne reprenne pas ou ne reprenne que partiellement les avis techniques qui lui sont soumis. Il s’agit alors d’une décision politique qui, au demeurant, peut être parfaitement justifiée. Cette décision ne relève plus alors de la compétence des experts. En revanche, s’il le souhaite, tout citoyen peut, à tout moment et en toute transparence, comparer les deux « versions » disponibles (d’un côté l’Avis et de l’autre l’Arrêté ou le Décret d’application) et, le cas échéant, les commenter en toute liberté, sans risquer de se faire sanctionner par une quelconque instance ordinale ou politique.
Certes, au cours du XXe siècle, à l’occasion des campagnes nationales de lutte contre les grands fléaux sanitaires, les rapports entre les vétérinaires et les éleveurs ont parfois été “rugueux” et les drames vécus par des centaines de familles d’éleveurs se racontent encore dans les cours de ferme. Or, sans ces mesures rigoureuses et le grand pouvoir de résilience des éleveurs, jamais la France, dès la fin de la 2e Guerre Mondiale et jusqu’à ces deux dernières décennies, n’aurait pu se hisser au rang de N°2 mondial et de N°1 européen en matière d’exportation de denrées agro-alimentaires… Jamais la France n’aurait pu éradiquer la tuberculose au début des années 50 ou la brucellose dans les années 70 ; et ce, avant toute autre nation !…. Et si, aujourd’hui, notre pays est rétrogradé au 5e rang mondial, nul n’est autorisé à en faire porter la responsabilité à la profession vétérinaire et, encore moins, aux éleveurs.
Actuellement, les actions menées en France pour lutter contre l’expansion de la DNC ne sont donc que la mise en œuvre d’une procédure écrite de Police Sanitaire dont nul ne peut s’affranchir. Certes, sur le territoire national, à la mi-janvier 2025, l’épisode (et non « l’épidémie » !…) de DNC n’est pas encore totalement maîtrisé, mais les régions de l’est de la France où sont apparu les premiers foyers sont à nouveau indemnes. Qu’en aurait-il été si la Législation en la matière avait été moins rigoureuse ?…
En 2026, aucun éleveur ou vétérinaire en activité ne peut se vanter d’avoir vu un animal atteint de fièvre aphteuse sur le sol français. Si, peut-être, un éleveur de moutons de la Mayenne ainsi que son vétérinaire praticien !…Certes, il ne s’agit aujourd’hui que d’une anecdote complètement oubliée du grand public, mais l’évènement aurait pu rapidement tourner au drame… Nous sommes en 2001, en pleine crise de la Vache Folle chez nos voisins britanniques où une épidémie de fièvre aphteuse vient d’éclater… Une épidémie qui provoquera l’abattage de plusieurs dizaines (centaines) de milliers de bovins et d’ovins ainsi qu’un coût faramineux de plusieurs milliards d’euros (supporté par l’Union Européenne !). Or, la France en sera épargnée. Et il s’en sera fallu de très peu. En effet, un foyer s’était déclaré dans un élevage de moutons de la Mayenne. Rapidement, grâce à la vigilance de l’éleveur (qui venait de se faire livrer des moutons en provenance de Grande-Bretagne) et celui de son vétérinaire, tout le réseau sanitaire est alors mis en alerte maximale : le maire de la commune chargé de l’application des mesures sanitaires, la Direction des Services Vétérinaires (DSV) et, donc, la Préfecture du Département qui publie un arrêté préfectoral, le Laboratoire Départemental Vétérinaire, l’Administration Centrale qui confie au Laboratoire National Vétérinaire la responsabilité d’identifier la souche virale impliquée… Simultanément, trois périmètres en anneaux sont définis autour du foyer : un périmètre d’infection, un périmètre de protection ainsi qu’un périmètre de surveillance. Dans chaque périmètre,des mesures spécifiques sont appliquées, notamment l’abattage des animaux présents dans le périmètre d’infection et la vaccination à l’aide d’un vaccin inactivé dans le périmètre de protection .. Tout déplacement d’animaux est interdit…Au bilan, en l’espace de quelques semaines, l’alerte est levée, accompagnée d’un immense soulagement chez nos éleveurs, à l’exception bien sûr de l’éleveur qui a vu disparaître son cheptel et, avec lui, très probablement des décennies de labeur passionné.
C’est entendu, comparaison n’est pas raison, mais tels des pompiers devant un départ de feu, les vétérinaires se doivent d’intervenir rapidement sur les premiers foyers d’infection avec, pour objectif, la préservation des autres cheptels du canton, du département, voire de tout le territoire français…De plus, chaque infection a sa spécificité et les mesures pour la combattre sont différentes selon l’espèce animale concernée, la nature du germe pathogène, le mode d’élevage, le stade de l’épidémie (selon qu’on est au stade de foyers débutants, d’expansion ou au stade des foyers résiduels). Les mesures sanitaires évoluent… Il s’agit d’une sorte de guerre de mouvement coordonnée qui nécessite une remontée permanente des informations et que le citadin ou l’écologiste en charentaises derrière son écran ne peuvent pas comprendre, parce que – de surcroît – isolés de toute vision d’ensemble…
Et même si tous ces combats – car il s’agit bien de combats – n’ont jamais pu être menés sans produire des drames déchirants chez certains éleveurs, leurs descendants (tout au moins, ceux qui ont eu le courage d’assurer la relève) ont pu retirer des avantages substantiels de cette Politique Sanitaire en faisant de nos élevages, de nos campagnes et de notre agriculture en général l’un des fleurons (si ce n’est le premier) de notre économie nationale et qui – bien au-delà de l’économie – participe à la réputation de notre art de vivre à la Française. Sans forfanterie déplacée, c’est un lieu commun de dire que le maillage sanitaire et le réseau vétérinaire français constituent un exemple que tous les pays nous envient et ce, depuis des décennies.
Enfin, ne nous trompons pas de combat : c’est uniquement sur des causes purement politiques que notre pays est aujourd’hui relégué au 5e rang mondial des pays exportateurs de produits agro-alimentaires… Et la manière dont est gérée la lutte contre la DNC qui menace aujourd’hui notre cheptel bovin ne peut en aucune façon être rendue responsable du déclassement de la France dans le domaine agricole… L’arrivée de produits agro-alimentaires en provenance d’Amérique du sud et – qui sait ? – un jour de l’Ukraine ne feront que précipiter le déclin de nos filières agro-alimentaires. Pierre MOSCOVICI – ancien Président de la Cour des Comptes jusqu’au 31 décembre 2025 et nommé membre de la Cour des Comptes Européenne le 1er janvier 2026 ! – n’a-t-il pas écrit que le cheptel bovin français devait être réduit de 30% ?
Comme me le confiait un vétérinaire breton aujourd’hui disparu : « Tu peux discuter avec celui qui sait. Tu peux discuter avec celui qui ne sait pas. Mais méfie-toi de celui qui croit savoir »… Et nous, d’ajouter aujourd’hui : « Méfie-toi de celui qui ne veut pas savoir ».
