Jean-Baptiste Noé, docteur en histoire et rédacteur en chef de la revue Conflits, a été interrogé dans La Nef du mois d’avril. Extrait :
La Russie est-elle le grand perdant des dernières séquences américaines, après la chute de ses alliés Bachar El-Assad, Nicolas Maduro et Ali Khamenei ?
Il est indéniable que la Russie, même si elle continue à contrôler le terrain en Ukraine, a perdu des soutiens importants. On le voit avec la chute d’Assad en Syrie, avec le Venezuela où une entente s’est nouée avec les États-Unis, et probablement, dans les mois qui viennent, avec Cuba également. La situation en Iran suit une logique similaire. La Russie se retrouve aujourd’hui dans l’incapacité de soutenir ses alliés, et le matériel qu’elle a fourni s’est révélé de moins bonne qualité que ce qui était annoncé.
La Russie est enfermée dans cette guerre en Ukraine, qui dure depuis cinq ans et l’affaiblit de plusieurs façons : pertes humaines, fuite de cadres et de populations éduquées, morts et blessés au combat, coût économique considérable, inflation générée par le conflit. Elle perd également ses alliés en Asie centrale, et ce qu’on appelait l’axe bolivarien n’est plus que l’ombre de lui-même. L’enjeu pour la Russie sera de parvenir à reconstituer ses réseaux d’alliances et à se réorganiser dans un monde où ses soutiens ont été soit renversés, soit très fortement affaiblis.
Comment voyez-vous l’issue de la guerre en Ukraine? Qui sont les gagnants et les perdants de ce conflit ?
L’issue de la guerre en Ukraine dépend de nombreux facteurs et il est impossible de prédire l’avenir. Il n’y a pas d’un côté des gagnants et de l’autre des perdants : chaque camp a à la fois gagné et perdu, selon l’angle d’analyse. Pour ce qui est de l’Ukraine, elle perdra des territoires: environ 20 % sont occupés par la Russie et son armée n’aura pas les moyens de les récupérer. L’Ukraine a perdu des hommes, morts ou blessés. Mais elle a gagné une indépendance totale, intellectuelle et culturelle. Pour elle, c’est une véritable guerre d’indépendance, qui l’a émancipée de la Russie, y compris sur le plan religieux avec l’orthodoxie ukrainienne. L’Ukraine a conquis son statut de pays occidental. Du côté de la Russie, le bilan est autre. Elle a gagné des territoires, elle a assuré le rattachement de la Crimée et la continuité territoriale avec celle-ci. Mais elle a perdu ce qu’on appelait autrefois son « étranger proche », c’est-à-dire l’Asie centrale. Elle a perdu une grande partie de sa jeunesse, décédée ou partie, et une partie de son crédit sur la scène internationale, notamment auprès de l’Inde et de la Chine. […]
