Le Supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X a donné un long entretien pour expliquer les raisons qui le poussent à demander le sacre de nouveaux évêques. Extraits :
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- Cette annonce était une rumeur persistante, ces derniers mois. En particulier depuis le décès de Mgr Tissier de Mallerais, en octobre 2024. Pourquoi avez-vous attendu jusqu’à présent ?
Comme Mgr Lefebvre en son temps, la Fraternité a toujours le souci de ne pas précéder la Providence mais de la suivre, en se laissant guider par ses indications. Une décision aussi importante ne peut pas être prise à la légère, ou dans la précipitation.
En particulier, puisqu’il s’agit d’une affaire qui intéresse évidemment l’autorité suprême de l’Église, il était nécessaire d’entreprendre d’abord une démarche auprès du Saint-Siège – ce que nous avons fait – et d’attendre un délai raisonnable pour lui permettre de nous répondre. Ce n’est pas une décision que nous pouvions prendre sans manifester concrètement notre reconnaissance de l’autorité du Saint-Père.
- Dans votre homélie, vous avez dit en effet avoir écrit au Pape. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
L’été dernier, j’ai écrit au Saint-Père pour lui demander une audience. N’ayant pas reçu de réponse, je lui ai écrit une nouvelle lettre, quelques mois plus tard, d’une manière simple, filiale, et sans rien lui cacher de nos besoins. J’ai mentionné nos divergences doctrinales, mais aussi notre désir sincère de servir l’Église catholique sans relâche : car nous sommes serviteurs de l’Église, malgré notre statut canonique non reconnu.
À ce second courrier, une réponse de Rome nous est parvenue il y a quelques jours, de la part du Cardinal Fernández. Malheureusement, celle-ci ne prend aucunement en considération la proposition que nous avons formulée, et ne propose rien qui réponde à nos demandes.
Cette proposition, compte tenu des circonstances tout à fait particulières dans lesquelles se trouve la Fraternité, consiste concrètement à demander que le Saint-Siège accepte de nous laisser continuer temporairement dans notre situation d’exception, pour le bien des âmes qui s’adressent à nous. Nous avons promis au Pape de dépenser toute notre énergie pour la sauvegarde de la Tradition, et de faire de nos fidèles de vrais fils de l’Église. Il me semble qu’une telle proposition est à la fois réaliste et raisonnable, et qu’elle pourrait, en soi, recevoir l’agrément du Saint-Père.
- Mais alors, si vous n’avez pas encore reçu cet agrément, pourquoi estimez-vous devoir tout de même procéder à des consécrations épiscopales ?
Il s’agit d’un moyen extrême, proportionné à une nécessité réelle et extrême, elle aussi. Bien sûr, la simple existence d’une nécessité pour le bien des âmes ne signifie pas que, pour y répondre, n’importe quelle initiative soit justifiée d’emblée. Mais dans notre cas, après une longue période d’attente, d’observation et de prière, il nous semble pouvoir dire aujourd’hui que l’état objectif de grave nécessité dans lequel se trouvent les âmes, la Fraternité et l’Église, exige une telle décision.
Avec l’héritage que nous a laissé le pape François, les raisons de fond qui avaient déjà justifié les sacres de 1988 subsistent encore pleinement et apparaissent même, à bien des égards, d’une acuité renouvelée. Le Concile Vatican II demeure plus que jamais la boussole qui guide les hommes d’Église, et ceux-ci ne vont vraisemblablement pas prendre une autre direction dans un avenir prochain. Les grandes orientations qui se dessinent déjà pour le nouveau pontificat, à travers le dernier consistoire en particulier, ne font que le confirmer : on y voit une détermination explicite à conserver la ligne de François comme un chemin irréversible pour toute l’Église.
C’est triste de le constater, mais c’est un fait : dans une paroisse ordinaire, les fidèles ne trouvent plus les moyens nécessaires pour assurer leur salut éternel. Cela concerne en particulier la prédication intégrale de la vérité et de la morale catholiques, ainsi que l’administration des sacrements comme l’Église l’a toujours fait. Voilà en quoi se résume l’état de nécessité. Dans ce contexte critique, nos évêques prennent de l’âge, et avec la croissance continuelle de l’apostolat, ils ne suffisent plus à répondre aux demandes des fidèles dans le monde entier.
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- Vous parlez de service à l’Église mais, dans la pratique, la Fraternité peut donner l’impression de défier l’Église, surtout si l’on envisage des sacres épiscopaux. Comment expliquez-vous cela au Pape ?
Nous servons l’Église, d’abord, en servant les âmes. Cela est un fait objectif, indépendamment de toute autre considération. L’Église, fondamentalement, existe pour les âmes : elle a pour but leur sanctification et leur salut. Tous les beaux discours, les débats divers et variés, les grands thèmes sur lesquels on discute ou pourrait discuter, n’ont aucun sens s’ils n’ont pas pour objectif le salut des âmes. Il est important de le rappeler parce qu’il existe aujourd’hui un danger, pour l’Église, de s’occuper de tout et de rien. Le souci écologique, par exemple, ou la préoccupation des droits des minorités, des femmes ou des migrants, risquent de faire perdre de vue la mission essentielle de l’Église. Si la Fraternité Saint-Pie X lutte pour garder la Tradition, avec tout ce que cela comporte, c’est uniquement parce que ces trésors sont absolument indispensables au salut des âmes, et qu’elle ne vise rien d’autre que cela : le bien des âmes, et celui du sacerdoce ordonné à leur sanctification.
Ce faisant, nous mettons au service de l’Église elle-même ce que nous gardons. Nous offrons à l’Église, non un musée de choses anciennes et poussiéreuses, mais la Tradition dans sa plénitude et dans sa fécondité, la Tradition qui sanctifie les âmes, qui les transforme, qui suscite des vocations et des familles authentiquement catholiques. Autrement dit, c’est pour le Pape lui-même, en tant que tel, que nous gardons ce trésor, jusqu’au jour où l’on en comprendra à nouveau la valeur, et où un pape voudra s’en servir pour le bien de toute l’Église. Car c’est à cette dernière que la Tradition appartient.
- Vous parlez du bien des âmes, mais la Fraternité n’a pas de mission sur les âmes. Au contraire, elle a été canoniquement supprimée depuis plus de cinquante ans. À quel titre peut-on justifier une quelconque mission de la Fraternité auprès des âmes ?
Il s’agit tout simplement d’une question de charité. Nous ne voulons pas nous donner une mission que nous n’avons pas. Mais en même temps, nous ne pouvons pas refuser de répondre à la détresse spirituelle des âmes qui, de plus en plus, sont perplexes, désorientées, perdues. Elles appellent au secours. Et après avoir longtemps cherché, c’est tout naturellement dans les richesses de la Tradition de l’Église, intégralement vécue, qu’elles trouvent, avec une joie très profonde, la lumière et le réconfort. Sur ces âmes, nous avons une véritable responsabilité, même si nous n’avons pas de mission officielle : si quelqu’un voit dans la rue une personne en danger, il est tenu de lui venir en aide selon ses possibilités, même s’il n’est ni pompier ni policier.
Le nombre des âmes qui se sont ainsi adressées à nous a crû sans cesse au fil des années, et a même considérablement augmenté durant la dernière décennie. Ignorer leurs besoins et les abandonner, cela signifierait les trahir, et par là trahir l’Église elle-même car, encore une fois, l’Église existe pour les âmes, et non pour alimenter des discours vains et futiles.
Cette charité est un devoir qui commande tous les autres. C’est le droit lui-même de l’Église qui le prévoit ainsi. Dans l’esprit du droit de l’Église, expression juridique de cette charité, le bien des âmes passe avant tout. Il représente véritablement la loi des lois, à laquelle toutes les autres sont subordonnées, et contre laquelle aucune loi ecclésiastique ne prévaut. L’axiome « suprema lex, salus animarum : la loi suprême, c’est le salut des âmes » est une maxime classique de la tradition canonique, reprise explicitement, d’ailleurs, par le canon final du Code de 1983 ; dans l’état de nécessité actuel, c’est de ce principe supérieur que dépend ultimement toute la légitimité de notre apostolat et de notre mission auprès des âmes qui s’adressent à nous. Il s’agit pour nous d’un rôle de suppléance, au nom de cette même charité.
- Êtes-vous conscient que le fait d’envisager des sacres épiscopaux pourrait placer les fidèles qui ont recours à la Fraternité face à un dilemme : ou le choix de la Tradition intégrale avec tout ce que cela signifie, ou la « pleine » communion avec la hiérarchie de l’Église ?
Ce dilemme n’est qu’apparent, en réalité. Il est évident qu’un catholique doit à la fois garder la Tradition intégrale et la communion avec la hiérarchie. Il ne peut pas choisir entre ces biens qui sont tous deux nécessaires.
Mais on oublie trop souvent que la communion se fonde essentiellement sur la foi catholique, avec tout ce que cela implique : à commencer par une véritable vie sacramentelle, et l’exercice d’un gouvernement qui prêche cette même foi et la fait mettre en pratique, usant de son autorité non arbitrairement, mais réellement en vue du bien spirituel des âmes confiées à ses soins.
C’est justement pour garantir ces fondements, ces conditions nécessaires à l’existence même de la communion dans l’Église, que la Fraternité ne peut accepter ce qui s’oppose à cette communion et la dénature. Même lorsque cela vient – paradoxalement – de ceux-là mêmes qui exercent l’autorité dans l’Église.
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- Ne pensez-vous pas que, malgré ses bonnes intentions, la Fraternité pourrait de quelque manière finir par se prendre elle-même pour l’Église, ou s’attribuer un rôle irremplaçable ?
En aucune manière la Fraternité ne prétend se substituer à l’Église, ou en assumer la mission : elle conserve au contraire la conscience profonde de n’exister que pour la servir, appuyée exclusivement sur ce que l’Église elle-même a toujours et universellement prêché, cru et accompli.
La Fraternité est également profondément consciente que ce n’est pas elle qui sauve l’Église, car Notre-Seigneur seul garde et sauve son Épouse, Lui qui ne cesse jamais de veiller sur elle.
La Fraternité est tout simplement, dans des circonstances qu’elle n’a pas choisies, un moyen privilégié de rester fidèle à l’Église. Attentive à la mission de sa Mère, qui durant vingt siècles a nourri ses enfants par la doctrine et les sacrements, la Fraternité se consacre filialement à la préservation et à la défense de la Tradition intégrale, en prenant les moyens d’une liberté sans équivalent pour rester fidèle à cet héritage. Selon l’expression de Mgr Lefebvre, la Fraternité n’est qu’une œuvre « de l’Église catholique, qui continue à transmettre la doctrine » ; son rôle est celui d’un « facteur qui porte une lettre ». Et elle ne désire rien tant que de voir tous les pasteurs catholiques se joindre à elle dans l’accomplissement de ce devoir.
- Revenons au Pape. Croyez-vous réaliste de penser que le Saint-Père puisse accepter, ou du moins tolérer, que la Fraternité consacre des évêques sans mandat pontifical ?
Un pape est d’abord un père. Comme tel, il est capable de discerner une intention droite, une volonté sincère de servir l’Église, et surtout un véritable cas de conscience dans une situation exceptionnelle. Ces éléments sont objectifs, et tous ceux qui connaissent la Fraternité peuvent le reconnaître, même sans nécessairement partager ses positions.
- Cela est compréhensible dans la théorie. Mais pensez-vous que, concrètement, Rome puisse tolérer une telle décision de la part de la Fraternité ?
L’avenir reste entre les mains du Saint-Père et, évidemment, de la Providence. Néanmoins, il faut reconnaître que le Saint-Siège est parfois capable de faire preuve d’un certain pragmatisme, voire d’une flexibilité étonnante, lorsqu’il est convaincu d’agir pour le bien des âmes.
Prenons le cas très actuel des relations avec le gouvernement chinois. Malgré un véritable schisme de l’Église patriotique chinoise ; malgré une persécution ininterrompue de l’Église du silence, fidèle à Rome ; malgré des accords régulièrement renouvelés et rompus par le gouvernement chinois : en 2023, le pape François a approuvé a posteriori la nomination de l’évêque de Shanghai par les autorités chinoises. Plus récemment, le pape Léon XIV a lui-même fini par accepter a posteriori la nomination de l’évêque de Xinxiang, désigné de la même manière pendant la vacance du siège apostolique, alors que l’évêque fidèle à Rome, plusieurs fois emprisonné, était encore en charge. Dans les deux cas, ce sont bien évidemment des prélats philo-gouvernementaux, imposés unilatéralement par Pékin dans le but de contrôler l’Église catholique chinoise. Notons bien qu’il ne s’agit pas ici de deux simples évêques auxiliaires, mais bien d’évêques résidentiels, c’est-à-dire de pasteurs ordinaires de leur diocèse (ou préfecture) respectif, ayant juridiction sur les prêtres et les fidèles locaux. À Rome, on sait très bien dans quel but ces pasteurs ont été choisis et imposés unilatéralement.
Le cas de la Fraternité est bien différent : il ne s’agit évidemment pas pour nous de favoriser un pouvoir communiste ou anti-chrétien, mais uniquement de sauvegarder les droits du Christ-Roi et de la Tradition de l’Église, dans un moment de crise et de confusion générales où ceux-ci se trouvent gravement compromis. Les intentions et les finalités ne sont bien évidemment pas les mêmes. Le Pape le sait. De plus, le Saint-Père sait pertinemment que la Fraternité, en aucune manière, n’entend donner à ses évêques une quelconque juridiction, ce qui équivaudrait à créer une Église parallèle.
Franchement, je ne vois pas comment le Pape pourrait craindre un danger plus grand pour les âmes du côté de la Fraternité, que du côté du gouvernement de Pékin.
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- Le cardinal Roche a tout de même l’honnêteté de reconnaître qu’il y a encore certains problèmes dans la mise en œuvre de la réforme liturgique. Pensez-vous que cela puisse aboutir à une prise de conscience des limites de cette réforme ?
Il est intéressant de voir qu’après soixante ans, on avoue encore une difficulté réelle dans l’application de la réforme liturgique, dont il faudrait pouvoir découvrir la richesse : c’est un refrain que l’on entend depuis toujours, chaque fois que l’on aborde ce sujet, et que le texte du cardinal Roche n’élude pas. Mais au lieu de s’interroger sincèrement sur les déficiences intrinsèques de la nouvelle messe, et donc sur la faillite générale de cette réforme, au lieu de se rendre à l’évidence du fait que les églises se vident et que les vocations diminuent, au lieu de se demander pourquoi le rite tridentin continue à attirer tant d’âmes… le cardinal Roche ne voit comme unique solution qu’une urgente formation préalable des fidèles et des séminaristes.
Sans s’en rendre compte, il entre ici dans un cercle vicieux : en effet, c’est la liturgie elle-même qui est censée former les âmes. Pendant presque deux mille ans, les âmes, souvent analphabètes, ont été édifiées et sanctifiées par la liturgie même, sans besoin d’une quelconque formation préalable. Ne pas reconnaître l’incapacité intrinsèque du Novus Ordo à édifier les âmes, en exigeant encore une meilleure formation, me paraît être le signe d’un aveuglement irrémédiable. On arrive en effet à des paradoxes choquants : la réforme a été voulue pour favoriser la participation des fidèles ; or ceux-ci ont abandonné l’Église en masse, car cette liturgie fade n’a pas su les nourrir ; et cela n’aurait rien à voir avec la réforme elle-même !
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- Espérez-vous toujours pouvoir rencontrer le Pape ?
Oui, certainement ! Il me semble extrêmement important de pouvoir m’entretenir avec le Saint-Père, et il y a bien des choses que je serais heureux de partager avec lui, que je n’ai pas pu lui écrire. Malheureusement, la réponse reçue de la part du cardinal Fernández ne prévoit pas d’audience avec le Pape. Elle évoque en revanche la menace de nouvelles sanctions.
- Que va faire la Fraternité si le Saint-Siège décide de la condamner ?
Tout d’abord, rappelons que dans de telles circonstances, d’éventuelles peines canoniques n’auraient aucun effet réel.
Cependant, si elles devaient être prononcées, il est certain que la Fraternité, sans amertume, accepterait cette nouvelle souffrance comme elle a su accepter les souffrances passées, et l’offrirait sincèrement pour le bien de l’Église elle-même. C’est pour l’Église que la Fraternité travaille. Et elle ne doute pas que si une telle situation devait se produire, cela ne pourrait être que temporaire ; car l’Église est divine et Notre-Seigneur ne l’abandonne pas.
La Fraternité continuera donc à œuvrer de son mieux dans la fidélité à la Tradition catholique, et à servir humblement l’Église en répondant aux nécessités des âmes. Et elle continuera à prier filialement pour le Pape, comme elle l’a toujours fait, en attendant de pouvoir être un jour délivrée de ces éventuelles sanctions injustes, comme cela fut le cas en 2009. Nous sommes certains qu’un jour, les autorités romaines reconnaîtront avec gratitude que ces consécrations épiscopales auront providentiellement contribué à maintenir la foi, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.
