Ancien colonel de l’armée française, François-Régis Legrier est aujourd’hui professeur de géopolitique dans l’enseignement supérieur, spécialiste des conflits modernes et écrivain. Il est l’auteur d’un ouvrage remarqué sur la guerre juste, Si tu veux la paix prépare la guerre.
Il vient de publier une biographie de Saint Louis, modèle des chefs d’Etat. Nous l’avons interrogé :
Il existe déjà de nombreuses biographies de saint Louis, et vous en citez d’ailleurs plusieurs. Pourquoi une nouvelle biographie ?
Vous avez raison, il existe de nombreuses et excellentes biographies de Saint Louis, notamment celle de Jacques Le Goff en 1996. Si elles divergent parfois, et c’est bien naturel, dans leurs appréciations sur la personnalité et les décisions du petit-fils de Philippe-Aguste, elles rapportent peu ou prou les mêmes événements que nous connaissons bien et dont je ne rappelle ici que les plus marquants : le sacre à l’âge de 12 ans et la « régence » de Blanche de Castille, l’intervention du peuple parisien pour faire échouer la conspiration de Monthléry, l’affaire de l’Université, la victoire de Taillebourg en 1242 contre les Anglais, la VIIe croisade en Egypte suivie du séjour en Terre Sainte (1248-1254), le traité de Paris de 1259, souvent critiqué car il rend des terres au roi d’Angleterre, et la mort du roi devant Tunis le 25 août 1270 au cours de la VIIIe et dernière croisade.
Néanmoins, le 800e anniversaire du sacre du saint roi (29 novembre 1226) est l’occasion de redécouvrir le règne de Saint Louis. A travers un petit livre facile à lire et à emporter avec soi (format poche), j’ai voulu montrer comment Louis IX a répondu aux enjeux politiques de son temps. J’ai souhaité aussi en tirer quelques enseignements pour notre époque. En effet, Saint Louis n’a eu de cesse de lutter pour consolider la souveraineté de l’Etat tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il a œuvré sans répit pour réprimer la corruption et la violence féodale, n’hésitant pas à s’attaquer aux puissants de son époque. On lui doit notamment un vaste mouvement de réforme de la justice, condition de l’unité du pays et de la légitimité du pouvoir. Dans les relations extérieures, Louis IX a agi avec une persévérance inébranlable pour préserver la paix en Europe refusant de se laisser guider par la seule satisfaction des intérêts matériels. Il a rempli ses obligations internationales cherchant à faire du royaume de France une puissance d’équilibre entre les Grands de l’époque, le Saint empire romain et l’Eglise catholique et en se portant au secours du royaume latin de Jérusalem menacé de disparition. Ce Moyen-âge apparemment si lointain nous est en réalité étrangement familier par bien des aspects.
Avec Saint Louis, nous avons aussi une véritable leçon de philosophie politique. Le bien commun, l’exercice de l’autorité, la puissance et le bon usage de la force, la distinction des pouvoirs temporel et spirituel ne sont plus des principes abstraits mais des repères pour le décideur politique.
Mais par-dessus tout, j’ai souhaité pénétrer l’âme de Saint Louis. De par son tempérament, Louis aurait pu être un très bon roi mais un roi autoritaire et colérique. En exerçant l’autorité à l’imitation du Christ, il a témoigné d’une étonnante proximité avec le peuple sans amoindrir le prestige attaché à la fonction royale. Son ardent désir de justice et de paix n’a rien à voir avec un quelconque sentiment philanthropique ou une idéologie chimérique de paix universelle, mais se nourrit de la lecture quotidienne des Psaumes. Son amour des pauvres trouve sa source chez le Poverello d’Assise et comment ne pas être frappé par la ressemblance entre la mort de Saint François et celle de Louis ? En réalité, Saint Louis vit pleinement le serment prononcé lors de son sacre et son secret, s’il y en a un, réside dans sa profonde unité intérieure, sa présence auprès des grands et des petits et sa volonté d’être exemplaire. A l’opposé de Machiavel, Louis IX montre qu’il est possible de concilier l’Evangile et la politique. C’est, me semble t-il, une magnifique leçon pour notre époque et pour tous ceux qui sont en situation de responsabilité.
Ce saint modèle du chef d’Etat a-t-il quelque chose à enseigner à notre démocratie, malade d’ambitieux, d’aventuriers du pouvoir et de nihilistes ?
L’ambition, la soif de puissance et le goût des richesses sont inhérents à la nature humaine et source de grands désordres. Le Moyen-âge ne fait pas exception à la règle loin s’en faut. C’est une période de violences où la force prime bien souvent le droit. Or, si l’autorité politique a été instituée, c’est justement pour établir la paix, ce « fruit de la justice » selon le prophète Isaïe. Et la justice elle-même est « la ferme et constante disposition de la volonté de rendre à chacun ce qui lui est dû » selon la définition qu’en donne le jurisconsulte Ulpien au début du IIIe siècle avant Jésus-Christ. C’est la raison et l’unique raison qui donne au pouvoir politique le droit d’user légitimement de la force. Saint Louis a placé la justice et la paix au cœur de son action. « Bataille n’est pas voie de droit » avait-il l’habitude de dire. Pour reprendre le mot de Pascal, il a fait en sorte que ce qui est juste soit fort sans céder à la tentation du pouvoir absolu ou des conquêtes territoriales. Rappelons qu’il refusa la couronne impériale que lui proposait le pape après la déposition de Frédéric II.
Notre époque ne souffre pas seulement des maux évoqués supra, elle est fondamentalement l’expression d’une révolte métaphysique contre la condition humaine. Par le progrès technique, l’homme veut se faire Dieu. L’efficacité est le principe supérieur qui régit nos sociétés et non plus le bien et le mal. Cherchant à comprendre le nihilisme historique et la racine philosophique des idéologies totalitaires, Albert Camus évoquait dans l’Homme révolté, « les camps d’esclaves sous la bannière de la liberté et les massacres justifiés par amour de l’homme ». S’il revenait, il écrirait l’Homme survolté pour décrire cette excitation paroxystique qui pousse l’humanité dans un nihilisme toujours plus profond, illustré entre autres par la promotion de l’euthanasie au nom de la dignité humaine.
Dans ce contexte, le règne de Saint Louis offre bien sûr un contre-modèle civilisationnel. C’est la civilisation chrétienne qui n’est pas, faut-il le préciser une théocratie, mais une société irriguée par les valeurs de l’Evangile et la reconnaissance du règne social du Christ. Sans cette reconnaissance, le pouvoir politique trouve en lui-même sa propre fin et n’a de cesse d’étendre son emprise. L’histoire du XXe siècle le prouve abondamment et notre époque confirme cette tendance. Rejetant toute règle morale, le « temple de César » absorbe progressivement toutes les libertés à commencer par celle des familles à éduquer leurs enfants. La loi faisant obligation de scolariser son enfant dès l’âge de trois ans en est un exemple parmi d’autres. Même les bolchéviques n’avaient pas osé aller aussi loin dans la négation des droits fondamentaux de la famille.
Ajoutons que Saint Louis n’est pas seulement un modèle pour les chefs d’Etat mais un modèle pour tous les chrétiens qui sont en situation de responsabilité par cette unité intérieure qui le caractérise. Ce n’est pas un homme déchiré entre sa foi et l’exercice du pouvoir, une éthique de conviction et une éthique de responsabilité mais un homme qui se sanctifie dans les épreuves et les échecs – son règne n’en n’est pas exempt – et surtout dans l’exercice de son devoir d’état qui ne se résume pas au service de l’Etat mais qui inclut ses responsabilités familiales. Rappelons que Saint François de Sales a proposé en son temps Louis et sa femme Marguerite de Provence comme modèle des époux chrétiens.
Saint Louis organisa deux croisades afin de libérer la Terre sainte. A l’heure où le conflit au Proche-Orient semble s’intensifier, alors que le patriarche latin de Jérusalem a été empêché de célébrer la messe des Rameaux au Saint-Sépulcre, que peut apporter la France ?
L’actualité nous ramène une fois de plus à une terre qui est chère aux yeux de tous les chrétiens d’où qu’ils soient. La Terre sainte et l’ensemble de la région sont à nouveau ensanglantés et entraînés dans une spirale de violence inimaginable. Le déploiement en urgence du groupe aéronaval français de la mer Baltique à la Méditerranée orientale nous rappelle d’ailleurs à une réalité géopolitique bien vivante : la place de la France est d’abord au Levant et plus largement en Méditerranée. Depuis les Capitulations signées entre François 1er et Soliman le Magnifique en 1536, la ligne directrice de la politique étrangère française au Levant a toujours été inspirée, au moins en partie, par le souci de protéger les minorités chrétiennes et garantir l’accès aux Lieux Saints. « Cette tradition est constitutive de l’histoire de France, au-delà des clivages politiques. Elle est constitutive de notre identité même, mais aussi de celles du Moyen-Orient. J’entends que nous soyons fidèles à cette tradition. » reconnaissait Laurent Fabius en 2015[1]. Cette politique menée avec constance a permis à la France d’exercer une influence profonde et durable pendant cinq siècles. Il est donc à souhaiter que la France retrouve une capacité à peser sur le cours des choses. Cela passe par une crédibilité retrouvée sur un plan militaire, un travail diplomatique de fond et, bien sûr, du courage politique.
[1] Rapport de groupe interparlementaire d’amitié n° 147 – 28 mars 2018. Source : https://www.senat.fr/ga/ga147/ga147.html#toc14
