Après la publication de « 2050 » par le cardinal Robert Sarah, le quotidien La Croix a émis quelques critiques. A défaut d’être interrogé dans ce quotidien, le cardinal répond dans le JDD. Extrait :
Vous affirmez que « les grandes lignes de la théologie, les fondements de la foi, ne doivent pas s’effacer devant les modes passagères ou les opinions du moment », et ce sont ces grandes lignes que vous abordez justement dans votre livre. Quelle place donner alors au « climat, migrations et exclusions », comme s’interroge La Croix : « Non comme thèmes politiques mais comme lieux théologiques » ?
Ces réalités sont graves. Elles touchent des vies humaines, donc elles touchent le cœur de l’Église. Mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles éclipsent la centralité de Dieu et que le discours ecclésial semble n’avoir plus d’autre horizon que l’agenda temporel. Oui, on peut parler de « lieux théologiques » – à une condition : que ces lieux soient éclairés par la foi, et non utilisés comme des substituts à la foi. Le pauvre n’est pas seulement un cas social : il est le visage du Christ. L’étranger n’est pas d’abord un dossier politique : il est un frère que Dieu confie à notre charité. La création n’est pas une idole verte : elle est un don, confié à l’homme pour être gardé dans la gratitude. Mais si l’on parle du climat sans parler du Créateur, si l’on parle de migrations sans parler de la dignité surnaturelle de l’homme, si l’on parle d’exclusions sans parler du péché et de la rédemption, alors on fait de l’Église une agence morale. L’Église n’est jamais plus utile au monde que lorsqu’elle est entièrement à Dieu.
Vous rappelez dans votre livre que « la vérité de l’Évangile n’est ni relative ni adaptable aux mœurs du temps ». Comment expliquez-vous que certains souhaiteraient voir l’Église évoluer notamment sur la morale chrétienne ?
L’homme moderne craint la vérité lorsqu’elle oblige. Il préfère une morale « fluide », sans frontières, où la conscience devient mesure ultime. Mais la conscience n’est pas un dieu : elle doit être formée par la vérité. La morale chrétienne n’est pas un catalogue d’interdits. Elle est la traduction concrète d’un mystère : Dieu a créé l’homme ; Dieu l’a racheté ; Dieu l’appelle à la sainteté. La complémentarité de l’homme et de la femme n’est pas une construction culturelle : elle est inscrite dans la création et élevée par le sacrement. Le respect de la vie, de sa conception à sa mort naturelle, n’est pas une opinion : c’est la reconnaissance que la vie est un don. Le célibat sacerdotal, dans l’Église latine, n’est pas une technique de gestion : il est un signe eschatologique, une disponibilité totale, un amour indivis. Ceux qui veulent adapter l’Évangile aux mœurs du temps confondent miséricorde et renoncement. La miséricorde relève le pécheur ; elle ne renomme pas le péché.
Cette tentation de « modeler l’Église à l’aune des contingences historiques » est plus significative en Occident, écrivez-vous, contrairement au continent africain qui se reconnaît plus humblement héritier du dépôt de la foi à transmettre. Comment comprendre ces différentes postures ?
L’Occident a été blessé par un orgueil particulier : celui de se croire adulte au point de ne plus avoir besoin de Dieu. Il a remplacé l’héritage par la suspicion, la tradition par le soupçon, l’autorité par la contestation permanente. Il veut réinventer ce qu’il a reçu. En Afrique, malgré les faiblesses et les difficultés, demeure souvent une conscience plus simple : nous sommes héritiers. Nous avons reçu la foi comme un trésor. On ne « modernise » pas un trésor : on le garde, on le transmet, on le fait fructifier. La vraie humilité consiste à accepter que la vérité nous précède. Cela ne signifie pas que l’Afrique serait indemne de tentations. Mais la posture fondamentale diffère : en Occident, on veut négocier avec la foi ; en Afrique, on la reçoit.
