De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur, biographe et consultant
Depuis 2023, depuis la première fois où j’ai posé le premier pied en terre libanaise, la veille de la fête de saint Joseph, si on m’avait dit : « Tu vas connaître deux guerres, celle de 2023-2024 et celle de 2025-2026 », serais-je venu au Liban ? Un membre éminent du Rotary Club, en France, avait dit aux autres membres : « Il y va parce qu’il est journaliste ». Comme si les journalistes ont le droit – le devoir (?) – de risquer leur vie pour tenir informés les consommateurs d’actualités restés à l’abri…
Depuis ce premier pas du 18 mars 2023, d’autres ont suivi. C’est la 13e fois que je mets les pieds au Liban. En tout, j’ai vécu plus de 200 jours au Liban. Aujourd’hui, la situation est des plus critiques et périlleuses, deux mois après la visite du pape Léon XIV, « l’apôtre de la Paix ! ». De nouveau le Liban est attaqué, blessé, crucifié, massacré. Il est sur l’autel d’un holocauste qui ne dit pas son nom, tel un agneau que l’on offre en sacrifice. Au profit de qui ? Oui, à qui profite cette « guerre sans fin » ?
Eclairage sur un pays enténébré, qui est plus qu’un pays, « un message », plus qu’un message, une lamentation désespérante, un cri, une dernière expiration. Eclairage sur un peuple, qui est plus qu’un peuple, une « civilisation », « un berceau civilisationnel crucifié ». Eclairage sous les missiles où se mêlent carême et ramadan, envies d’entreprendre et de vivre, dépression et traumatisme, espérance et peur ultime, résistance et résilience. Eclairage sur une « guerre sans fin », que certain appellerait « génocide ».
« Tu es fou » me dit un Libanais en raccrochant, un ancien ministre. « Mais, encore une fois, pourquoi ne pas remettre ton voyage à des temps plus cléments », répète un autre, sur WhatsApp, un éditeur local. Que faire ? Un autre – mon co-auteur, Fady Gemayel, qui a eu l’initiative du livre : La stratégie d’entreprise en temps de turbulences –, un entrepreneur de haut-vol qui a vu son entreprise bombardée deux fois, me rassure : « Je vous souhaite un excellent voyage, et surtout serein ».
Que faire ?
Je suis en Arabie saoudite depuis deux semaines pour l’écriture de mon nouveau livre et quelques reportages, et mon billet d’avion est pour demain. Depuis le 28 février, depuis le déclenchement de cette nouvelle guerre régionale qui ne s’appelle pas encore la Troisième Guerre mondiale – tant mieux –, mais qui embrase tout le Moyen-Orient, mon stress est monté en flèche. A « l’abri » à Djeddah, dans l’ouest de l’Arabie, à 1500 km des premières frappes, je me soucie de plus en plus de la suite. Je reçois les premiers messages de mes proches, qui s’inquiètent à juste titre. Je les rassure. Tout va bien. Je suis à une centaine de km de La Mecque (ou Maqqa, et la fameuse Kaaba qui renferme la pierre noire).
Chrétien, catholique pratiquant, je vis mon carême dans un pays musulman qui a adopté le wahhabisme, le salafisme, le sunnisme fondamentaliste. Mais, étrangement, les gens sont calmes, très accueillants. Les femmes sont revêtues de leur niqab noir, et les hommes de leur tunique blanche, la dishdasha, et certains ont le bisht, sorte de manteau en tissu léger. Quand je croise l’un de leurs regards, aux yeux bleu, vert ou noir profond, j’ai l’impression de voir une femme en détresse, en exil, en prison. Mon impression est « occidentale », plus ou moins fausse. Il faut que je change de logiciel et que j’apprenne, que je reçoive, en toute humilité, cette nouvelle information cultuelle, culturelle, religieuse et sociétale. En mêmes temps, et de façon discrète et amicale, j’ai pu distribuer une demi-douzaine de médailles miraculeuses. Ils aiment Mariam !
Les Libanais au creux du rocher
Le 7 mars, mon avion décolle de Djeddah, avec une heure de retard. Je me prends en selfie à l’intérieur car, c’est incroyable mais vrai, nous ne sommes qu’une dizaine ! Ce n’est pas un film. C’est l’histoire, l’histoire d’un conflit dans une région aussi grande que l’Europe. Pendant le vol, l’avion se déroute, et nous survolons le Nil, Assiout, et les cités pharaoniques. Au loin, mais nous nous en écartons, hélas, le mont Sinaï. Je survole ce berceau de l’humanité, grand comme un continent, un océan, un Nil blanc et bleu. Il est plutôt vert vu du ciel. J’y contemple des cercles de même couleur qui sont alignés par six ou sept sur une double rangée. Je m’interroge : sont-ce des cultures, des sites archéologiques transformés en oasis, des fermes géantes de pisciculture ?
Dépaysement total. Le voyage est un rêve, la nature une planète débordant de merveilles.
A l’aéroport Rafic Hariri, tout se passe bien. Je passe un peu plus de temps que d’habitude à répondre aux questions de la Sûreté générale. Un officier se déplace. Il m’interroge en usant d’un parfait français. Je réponds calmement à toutes ces questions. Je lui réponds que je suis ici pour donner des conférences et présenter mes livres, dont : Arthur, le petit prince du Liban. Heureusement, j’ai un exemplaire dans mon sac-à-dos. Il me laisse passer et me salue tout sourire aux lèvres en me souhaitant : « Bonnes conférences ! » Elles seront toutes annulées deux jours après.
Dehors, c’est le calme plat. Je fais un 360° sur moi-même. Je ne vois aucun panache de feu en direction de Beyrouth au nord. Je viens d’atterrir au creux du rocher, celui de Dieu, là où les Libanais se sont réfugiés, les Libanais qui veulent croire en un avenir meilleur. Sans cesse…

Des guerres ou un « génocide » sans fin ?
Ce mot de « génocide », un Libanais l’avait utilisé pour répondre à l’une de mes questions avant que je ne mette, pour la première fois, les pieds au Liban. Ma plume et mon projet d’écriture – une véritable aventure humaine – me poussaient à venir au Liban, un rêve de 30 ans qui était apparu lors de cette rencontre à Paris, dans les années 1990, de ces deux séminaristes maronites de Jounieh – je ne les ai jamais revus.
Ce mot écrit et prononcé m’avait choqué. A l’époque, je le trouvais trop fort, appartenant trop à l’histoire, à l’histoire ancienne. Mais, je me trompais. Car, effectivement, au fil des hommes et de l’histoire, au fil des guerres, des persécutions et des pogroms, le peuple libanais, et, notamment, les chrétiens libanais ont vécu et vivent un lent génocide. Il s’agit même d’un mille-feuille génocidaire, comme si les chrétiens ici, les maronites, les melkites, les Grecs orthodoxes, les latins, les Arméniens apostoliques et catholiques, comme si tous, de génération en génération, étaient cloués sur le bois de la croix, celle du Christ offert en rançon pour payer la dette de l’humanité tout entière, celle des civilisations successives.
Quand j’évoque le sujet avec Elie, Georges, Fouad, Youmna, Tony, Fady, Sami, etc., tous ces Libanais locaux ou de la diaspora, pour eux, le mot de « génocide » s’expliquerait.
J’en avais parlé avec feu le docteur Robert Sacy, ce grand médecin d’une douceur exquise que j’avais rencontré lors d’un reportage en 2023. Il est mort trop tôt, trop jeune. Je l’avais pris en photo avec l’un de ses patients, un bébé de 6 mois récupéré dans une poubelle, le visage blessé, martyrisé par les brûlures d’une cigarette. Là encore, je me souviens lui avoir donné une médaille miraculeuse de la rue du Bac.

Les persécutions…
Quand je me rends au Liban, et que j’aperçois ses montagnes, habillées de leur manteau de neige hivernale : le Mont Liban et l’Anti-Liban (drôle de nom !), je ne peux m’empêcher de penser à la montagne de Dieu, au mont Hermon, à ses cimes divines Sanir et Hermon, un peu comme Masis et Sis pour le mont Ararat, la montagne de Noé. Il faut s’y promener une Bible à la main, et feuilleter, lire les 69 fois où le mot Liban est mentionné, les 51 fois où le mot cèdre est écrit, les 16 fois où le mont Hermon est magnifié. C’est là, dans ses entrailles que se trouve la source du Jourdain. Les chrétiens y sont nés dès la venue du Christ. Puisque Jésus, avec ses parents, puis, avec sa mère et ses disciples, s’y rendait. Combien de fois ? Peut-être une dizaine de fois, voire plus. Il aimait se rendre à Tyr, la belle, qui est mentionnée 61 fois dans le Livre des livres. Et Sidon ? 38 fois…
Oui, cette terre est sacrée, sainte. Elle appartient à Dieu. « Enlève tes sandales, l’endroit que tu foules est sacré. » Elle est chrétienne, depuis les premiers pas du Christ dans la vallée de Cana. Etait-il allé jusqu’à Beyrouth ? Jusqu’à Antioche ?
A Sidon, Paul y a été maintenu prisonnier. Je m’y suis rendu, libre. J’ai vu l’endroit. Christianisant, émouvant, sanctifiant… Martyrisant ?
Oui, les premières persécutions chrétiennes y fleurissent comme un jardin de paradis. Ce qui expliqueraient pourquoi les racines des cèdres sont si profondes. Sous Hérode, sous Dioclétien, à Tyr, les premiers mar-tyrs versent leur sang. Les premières victimes d’un « génocide » sans fin ?
« Le juste grandira comme un cèdre du Liban » (Ps. 92, 13)
Oui, il faut relire Osée, les Psaumes, l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, pour bien aimer, comprendre et connaître cette terre sainte qui s’appelle le « Cœur de Dieu ». Dans la langue de l’Emmanuel, du Fils de Dieu, de Jésus, Liban vient de l’araméen : « Lev-Anon » ou le « Cœur de Dieu ».
Cette persécution des chrétiens, commencée dès le début du christianisme, cesse avec la conversion de l’empereur Constantin (au 4e siècle).
Puis, les persécutions reprendront un siècle plus tard. Là, ce sont les chrétiens de Byzance la grande qui persécutent les premiers Maronites. Ces-derniers se réfugient dans les hautes montagnes du Mont Liban, puis dans la Qadisha. Là, la Bible y résonne d’une façon particulière, à plus de 1000 m d’altitude. Succèderont à ces malheurs d’autres malheurs : les persécutions des musulmans, de façon plus ou moins larvées, jusqu’en 1920. Que de persécutions !
Depuis 1948, depuis la création de l’Etat d’Israël, depuis les guerres israélo-arabes, depuis les guerres du Liban (1975-1990), qui ont démarré en raison de l’arrivée massive des Palestiniens chassés de Jordanie et déplacés au Liban en 1969 (on parle de la présence de 400 000 palestiniens au Liban) qui voulaient faire du Pays du Cèdre leur bras armé contre Israël. Notamment, le nouveau leader de l’OLP, Yasser Arafat (leader de 1969 à sa mort en 2004 – il meurt en France à Clamart !). Ce-dernier disait notamment : « La paix pour nous signifie la destruction d’Israël. Nous nous préparons à une guerre totale, une guerre qui durera des générations. » Ceci explique cela…

La disparition des chrétiens du Levant ?
Aujourd’hui, les chrétiens, toutes communautés confondues, sont à peu-près entre 30 et 35%. Ils étaient majoritaires en 1975. Il faudrait ajouter qu’ils représentent près de 80% de la diaspora dans le monde, selon certaines sources. Soit, 11 millions de chrétiens.
Dans les années 1970, les Etats-Unis ne s’en étaient pas cachés. Henry Kissinger, le Secrétaire d’Etat (l’équivalent du ministre des Affaires étrangères) aurait dit : « il faut que les chrétiens quittent le Liban ». D’autres sources précisent un échange qu’il aurait eu avec Soleimane Frangié (le président maronite du Liban de 1970 à 1976) : « Que voulez-vous ? Des terres ? Autre chose ? Il y a des bateaux prêts, on donnera de l’argent à chacun pour qu’il commence une nouvelle vie. Il y a des pays encore pleins de possibilités, comme le Canada. »
De fait, les chrétiens veulent rester sur leurs terres ancestrales. Alors les guerres se sont déchaînées, la Syrie, Israël, puis de nouveau Israël… Tout est fait pour que le « plan Kissinger » se déroule.
L’Iran, le Hezbollah, et Israël : des voisins ennemis jurés
L’actualité guerrière et mortifère nous a rattrapé. Le 28 février, les Etats-Unis et Israël entraient en guerre contre l’Iran. Le Liban, quelques jours après, le 2 mars, était entraîné dans cette guerre régionale, lorsque le Hezbollah a envoyé deux roquettes dans le nord de l’Etat hébreux. Puis, les drones, les missiles et d’autres roquettes ont répondu de part et d’autre. Conséquences, à ce jour, il faut déplorer près de 800 morts, plus de 2000 blessés, et plus de 790 000 personnes déplacées du sud du Liban. Tout le sud est en guerre, sans oublier les quartiers chiites de la banlieue de Beyrouth, le nord-est et la région de la Bekaa.
L’Iran et son bras armé au Liban le Hezbollah veulent la disparition de l’Etat d’Israël qui de son côté veut supprimer, aussi, la milice chiite, tous ses cadres et son armement. Il veut, aussi, il ne faut pas être naïf, réaliser le Grand Israël, qui comprend tout le sud du Liban à partir du fleuve Litani.
La présence chrétienne dans le sud, dans les villages comme Cana, Alma Sha’b, Qlayaa, etc., existe toujours. Mais, elle est de plus en plus en suspension…
Le 9 mars, le prêtre Pierre al-Raï est mort en portant secours à ses paroissiens bombardés.
« Nous ne partirons pas », disent les chrétiens du sud qui refusent toute épuration ethnique, tout génocide, toute persécution religieuse.

Des Messagers de Paix !
Finissons avec le pape Léon XIV et le président Aoun. Ce-dernier répète ce qu’il avait dit au moment du départ du pape, le 3 décembre : « Cette visite marquera la mémoire du Liban et de son peuple. Vous avez exprimé un message d’espoir et de paix. Vous êtes venus au Liban avec un message de paix et de réconciliation, et avez assuré que ce petit pays reste un exemple d’unité et de coexistence. Nous avons perçu votre volonté de voir ce pays rester un havre de réconciliation et de paix. Je vous dis que votre message a été bien reçu et que nous continuerons à rechercher la paix. Nous espérons que nous resterons dans vos prières, parce que ce peuple croyant mérite la vie et la paix ! »
Quant au pape Léon XIV : « Je porte en moi la douleur et la soif de vérité et de justice de tant de familles, de tout un pays ». Il ne cesse depuis d’appeler à la Paix : « Que les armes cessent… Œuvrez pour la Paix ! »
Reportage réalisé par Antoine BORDIER
Copyright des photos A. Bordier
