Discours du pape aux évêques :
Éminence,
Excellences,
Je suis heureux de vous rencontrer, chers frères dans l’Épiscopat, en ce lieu béni du Ciel, à deux pas de la grotte où la Vierge Marie est apparue à sainte Bernadette, et où vous vous réunissez régulièrement pour vos Assemblées plénières. Vous manifestez clairement par ce choix votre volonté de mettre l’Église en France sous la protection de la Mère de Dieu, la Vierge Immaculée, pour la conduire plus sûrement selon la volonté du Seigneur. Il n’y a pas de meilleur moyen, en effet, pour aller à Jésus, que de passer par Marie. Tout en elle nous porte vers son Fils.
Vous perpétuez en cela l’héritage que vous avez reçu de vos pères dans la foi, aussi loin que remonte l’évangélisation de votre pays. Le culte de la Mère de Dieu s’y enracina si profondément que la France fut très tôt appelée le « Royaume de Marie » (Pie XI, Lett. Ap. Galliam, Ecclesiae filiam primogenitam, 2 mars 1922). Ce lien privilégié entre votre Nation et la Sainte Vierge s’exprima de manière singulière lorsque la France lui fut solennellement consacrée, le 10 février 1638, comme j’ai pu en voir avant-hier une belle représentation dans la Cathédrale Notre-Dame de Paris. Et mon Prédécesseur Pie XI, en référence à ce vœu, déclara Notre-Dame de l’AssomptionPatronne de la France (cf. Ibid).
Ce long cheminement de confiance et de tendresse avec Marie, marqué par tant de dévotions et de lieux qui portent son nom, tant de supplications exaucées – souvent dans les larmes –, de sanctuaires et de pèlerinages, de cathédrales, se poursuit contre vents et marées, et témoigne de la foi vivante du peuple de Dieu qui vous est confié. Face aux défis immenses de notre époque, je vous exhorte, chers frères, à faire preuve de courage, d’audace et de créativité missionnaires. Ne vous laissez pas décourager par les erreurs, les incohérences ou même les chutes qui ont jalonné l’histoire de ce peuple en marche. Ayez toujours le courage de reconnaître les fautes dans l’amour de la Vérité, et la détermination à panser les blessures avec la charité du Bon Pasteur qui connaît ses brebis et les appelle chacune par leur nom. Levez-vous donc avec espérance, et ne vous lassez par d’annoncer l’Évangile !
L’histoire de l’Église en France est riche, immensément riche. Elle est belle et féconde ; et il est important de s’y référer pour construire l’avenir de vos communautés, comme celui de votre pays. L’Église a assisté, contribué même, à la lente édification de votre Nation, elle fait largement partie aujourd’hui encore de sa culture, de son identité et de sa vocation pour le monde. C’est pourquoi la parole de l’Église a toute sa place dans le débat public en France ; elle possède, par nature, une autorité prophétique. Même si elle n’est pas toujours entendue, elle y est attendue. Même si elle n’est pas suivie, en particulier sur des questions essentielles qui touchent aux fondements de la civilisation, elle est nécessaire ; n’en doutez pas ! Je connais votre détermination et votre courage – vous l’avez bien montré lors des récents débats sur la fin de vie –, et je vous invite à la persévérance, avec toutes les personnes de bonne volonté qui défendent les mêmes valeurs.
Vous vivez actuellement sous un régime de laïcité bien particulier, issu d’une histoire mouvementée, aujourd’hui apaisée, mais qui doit permettre à l’Église d’accomplir sa mission. Que l’équilibre laborieusement obtenu soit peu à peu remis en cause, comme cela se produit ailleurs dans le monde occidental, ne doit pas vous résigner. Je vous invite à faire preuve de vigilance pour défendre la liberté et les droits de l’Église à évangéliser, à éduquer à la vraie liberté et à pratiquer publiquement le culte, afin que, de manière visible, la charité puisse être exercée au nom de Jésus-Christ.
Le Pape François vous écrivait à l’occasion de la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris : « J’invite tous les baptisés qui entreront avec joie dans cette Cathédrale à ressentir une légitime fierté, et à se réapproprier leur héritage de foi. […] Cette demeure, que notre Père du Ciel habite, est vôtre ; vous en êtes les pierres vivantes. Ceux qui vous ont précédés dans la foi l’ont édifiée pour vous » (Message à l’occasion de la réouverture de Notre-Dame de Paris, 21 novembre 2024). Encourager les baptisés à se “réapproprier leur héritage de foi” fait aujourd’hui partie de votre mission de pasteurs en vue d’un renouveau de l’Église en France.
Ce qui vous a été donné par le Seigneur, à vous catholiques de France, Fille aînée de l’Église, a en effet bien de quoi susciter l’action de grâce : cortège ininterrompu de sainteté jusqu’à nos jours ; fleurissement des arts, des lettres et des sciences sous l’impulsion de la foi et l’action de l’Esprit Saint ; mûrissement irréversible de la conscience de la valeur inaliénable de la personne humaine, de sa dignité et de la nécessité de protéger ses droits et libertés ; sans oublier ce formidable élan missionnaire qui a porté du fruit jusqu’aux extrémités du monde. Oui, Jésus vous a beaucoup donné… et Il veut, dans son amour, vous donner encore…
C’est pourquoi, en scrutant l’avenir, le Pape François ajoutait à ses paroles déjà citées : « Puisse la renaissance de cette admirable cathédrale Notre-Dame de Paris constituer un signe prophétique du renouveau de l’Église en France » (ibid.). Je crois moi aussi que les temps sont mûrs où beaucoup de nos contemporains attendent d’entendre résonner le message rempli d’espérance de l’Évangile et de voir briller à leurs yeux la lumière du Christ ressuscité. Le message de paix qui prend sa source en Jésus est d’autant plus attendu que l’on constate, en France comme ailleurs en Occident, une inquiétante polarisation, un recul de la fraternité, de la cordialité et de la qualité de la vie en société, ainsi qu’une recrudescence des violences, des inégalités et des pauvretés. Face à de tels défis, la désillusion et la désorientation succèdent aux promesses mensongères d’un monde dont Dieu serait absent, relégué à la vie privée, où le secours de sa grâce serait considéré comme inutile à la construction de la Cité. Or, Jésus a clairement averti ses disciples : « En dehors de Moi, vous ne pourrez rien faire ! » (Jn 15, 5).
La jeunesse en particulier nourrit de grandes aspirations. Inquiète du monde qui lui est laissé, soucieuse de l’avenir, elle est prête à œuvrer courageusement et avec générosité à tout ce qui est beau, vrai et bon. Montrez-lui la voie de l’Évangile, la seule direction sûre – quand bien même elle est exigeante –, qui a déjà porté tant de fruits sur cette terre de France. Nous avons évoqué hier à Paris le signe encourageant du catéchuménat qui touche majoritairement les jeunes adultes. C’est une grâce et une joie pour tout le peuple de Dieu. Il est important que vous preniez soin d’accompagner cette grâce en particulier par l’accueil, dans des communautés vivantes qui pratiquent la charité et vivent la solidarité ; et par un enseignement doctrinal solide enraciné dans la Parole de Dieu qui leur permette d’affronter les objections et les doutes.
Pour opérer ce renouveau de l’espérance, dans un nouvel élan missionnaire en France que j’appelle de mes vœux, il n’y a qu’une “feuille de route”, toujours la même : faire connaître et aimer Jésus-Christ, authentiquement, avec passion, encore et encore…
Dans le contexte actuel, vous êtes confrontés à certains défis majeurs. Celui de l’éducation est de première importance. Il est très louable que vos Assemblées approfondissent le sujet. L’éducation est une mission particulièrement vaste qui touche à de multiples secteurs de la vie. Je voudrais simplement évoquer celui de l’enseignement catholique, dont le “caractère propre” se trouve ces temps-ci remis en question. Il est heureux que les établissements d’enseignement catholique soient largement ouverts à ceux qui ne partagent pas notre foi. Cet accueil généreux et respectueux de la liberté de conscience de chacun est prometteur d’une grande fécondité pour tous, pour la société et pour l’Église elle-même. Pour autant, l’enseignement catholique ne peut, en aucune manière, renoncer à son projet éducatif, un projet centré sur le Christ qui vise le développement intégral de la personne humaine dans toutes ses dimensions : spirituelle, culturelle, intellectuelle, morale et sociale. Personne ne doit donc s’étonner des occasions offertes au sein de tout établissement catholique de rencontrer Jésus-Christ et d’entendre sa Parole. Moins encore, aucun élève ne devrait se trouver marginalisé dans sa classe, simplement parce qu’il croit en Jésus.
Ces dernières années, vous avez affronté avec détermination le douloureux fléau des abus sur des personnes mineures commis par des membres du clergé ou dans le contexte ecclésial. Vous avez pris de courageuses dispositions pour y répondre, à travers l’écoute, la recherche de la vérité, la justice, le pardon, la réparation et un engagement déterminé en faveur d’une culture de la prévention et de la protection contre ces crimes. Je vous remercie pour ce que vous avez fait, et je sais que certains moments ont été très difficiles pour votre Conférence. Il convient de poursuivre dans la voie engagée en maintenant la plus grande vigilance. En même temps, votre clergé a besoin d’être soutenu et encouragé ; je sais qu’il fait l’objet de votre sollicitude paternelle. Pour que naissent les vocations sacerdotales, le prêtre doit être attendu, reçu, aimé et son identité – configurée au Christ – doit être claire et bien comprise au sein du Peuple de Dieu, pour la joie de l’Évangile et le service de sa mission.
Il me tient à cœur de mentionner également le triste recul des vocations à la vie consacrée, en particulier dans la vie contemplative. J’ai appris avec douleur la fermeture, récente ou prochaine, d’anciennes et prestigieuses Communautés monastiques qui ont eu un grand rayonnement dans l’histoire. Engager sa vie à la suite de Jésus sur une voie aussi étroite suppose, outre l’œuvre de la grâce, une particulière générosité, un solide enracinement de la foi, une vie intérieure soutenue, une proximité privilégiée avec Lui.
De telles conditions se rencontrent le plus souvent dans les familles chrétiennes qui méritent la plus grande attention, et le plus grand soutien. L’approfondissement et l’enracinement de la vie de foi au sein des familles est certainement une clé qui permettra de résoudre bon nombre de crises que connaissent l’Église et nos sociétés. C’est au sein des familles, en effet, que s’apprennent la vie en commun, le respect de l’autre, l’acceptation de la diversité, le soutien réciproque, la générosité, la gratuité du don de soi et l’esprit de sacrifice. Peut-être est-ce là le défi majeur à relever : Que Jésus vive pleinement dans les familles catholiques de France et les illumine de sa présence !
À ces enjeux s’ajoute un autre défi qui peut susciter une certaine inquiétude pour l’avenir : celui de l’unité. À cet égard, permettez-moi de rappeler combien il est essentiel que les disciples de Jésus se retrouvent dans la charité comme Il l’a demandé à son Père : « Qu’ils soient Un pour que le monde croie que Tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). L’Église en France est un petit troupeau qui doit rassembler ses forces pour la mission. Les divisions idéologiques rendraient vain son témoignage. Il y a toujours eu des tensions dans l’histoire de l’Église mais, quand elles se manifestent, c’est alors que nous pouvons apprécier mieux encore le don de l’unité. Celle-ci n’est pas une plate uniformité mais permet que toute sensibilité authentiquement catholique converge naturellement dans une profession de foi commune, moyennant l’obéissance aux pasteurs légitimes, et en particulier au Successeur de Pierre, « principe et fondement perpétuels et visibles d’unité de la foi et de communion » (LG, n. 18). Il s’agit d’une unité dynamique qui se nourrit de la Tradition de l’Église – des Pères jusqu’au Concile Vatican II –, et du Magistère postconciliaire. Par ailleurs, elle s’enrichit dans le dialogue réciproque, partant de la foi, selon un style synodal que nous cherchons à approfondir ces derniers temps.
Chers frères ! L’Église en France est précieuse au cœur du Pape ! Combien je voudrais vous transmettre les sentiments d’enthousiasme et d’espérance qui m’habitent lorsque je pense à vous ! Le Peuple de Dieu qui est en France – j’en suis sûr ! –, riche de communautés vivantes, fraternelles et ouvertes sur le monde, riche d’une jeunesse ardente et engagée dans de multiples initiatives, riche aussi d’un héritage qui le porte mais qui aussi l’oblige, poursuivra avec ardeur sa mission d’annoncer et de faire aimer Jésus-Christ, pour que le monde ait la vie.
En confiant votre Assemblée, vos Communautés diocésaines et votre pays à la protection maternelle de Notre-Dame de Lourdes, je vous donne avec joie la Bénédiction apostolique. Merci.
