Chronique d’Hermine de Rémi Fontaine parue dans la dernière livraison de la revue Europa Scouts (décembre 2025) :
On se rappelle peut-être d’une adresse fameuse du grand aventurier scout Jean Raspail aux “Veilleurs” à propos du tutoiement et du vouvoiement. Extrait :
« Aujourd’hui, ce sont d’abord nos enfants que nous voyons condamnés à être partout tutoyés, comme sous la Révolution. Je ne m’en prends point au tutoiement naturel d’affection et d’intimité (la famille, les amis), ou de solidarité (les copains, les camarades,), mais à celui que leur infligent systématiquement les adultes, comme si l’enfant n’avait pas droit au respect et à la liberté de choisir selon son cœur et ses humeurs qui a, ou qui n’a pas, le loisir de le tutoyer. »
Car l’honneur est aussi une chose de l’enfance (Bernanos). Et Raspail de rappeler par ailleurs (dans la préface du Livre d’Hermine) l’admirable simplicité de l’ancien cérémonial de la promesse des Scouts de France. L’aspirant s’avançait et le chef lui demandait : – Que désirez-vous ? « Car on lui disait vous, à l’enfant, avec politesse et respect. Imagine-t-on cela aujourd’hui ! Le tutoiement scout ne venait qu’après, mais pas un tutoiement de copinage, de licence ou de facilité… »
Tout est dit. Qu’importe au fond le tutoiement ou le vouvoiement, la marque extérieure de considération, l’urbanité ou la convivialité, s’il n’y a pas d’abord l’amour et le CŒUR, la justice et LA JUSTESSE, et donc le respect authentique et sincère de l’interlocuteur. C’est cela qu’il faut pratiquer avant tout sans omettre le reste : la politesse et les usages précisément (le vous ou le tu qui nous sont donnés par surcroît). L’important est l’objectif – l’intention intérieure d’exprimer son estime au prochain – et non l’accessoire – les conventions –, en nous souvenant toujours des paroles de Notre Seigneur : « Vous Pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, mais au-dedans de vous tout est plein de rapine et d’iniquité ! Insensés ! Celui qui a fait le dehors n’a-t-il pas fait aussi le dedans ? » (Lc, 11, 39-41). La coutume ou l’attitude n’a de valeur que par l’esprit qui vivifie sa lettre : en l’occurrence le pronom personnel de la deuxième personne du singulier ou du pluriel, ce dernier étant justement nommé pluriel de politesse pour distinguer l’esprit voulu…
À quoi sert d’honorer (du bout) des lèvres si le cœur n’y est pas ? J’ai connu des enfants qui “voussoyaient” leurs parents (et vice versa) en leur manifestant une déférence bien moindre que le commun des héritiers tutoyant leurs “vieux”(comme dans la célèbre chanson de Daniel Guichard) ! Ce qui n’empêche pas de pointer avec raison la démagogie de la généralisation du tutoiement à l’école ou dans l’entreprise (1). Car si le vouvoiement implique généralement une distance “rituelle” cherchant à révéler légitimement le respect, le tutoiement devrait aussi pouvoir se mériter, se gagner, manifestant une proximité ou une familiarité plus grande mais réelle qui n’enlève rien à l’estime et au respect. Entre amis, compagnons de destin qui se choisissent, à l’instar des scouts précisément, ou de pèlerins d’une même route, de tous les montagnards qui ont franchi un 4000 mètres, etc. Ou entre membres d’une même famille…
« Je me souviens de ma surprise, poursuit Jean Raspail, quand je m’étais aperçu, à onze ans, qu’il me fallait tutoyer cet imposant personnage en culottes courtes qui devait bien avoir trente ans, et qui s’appelait le scoutmestre, et qu’à l’intérieur de la troupe tout le monde se tutoyait aussi avec une sorte de gravité. Mais il s’agissait là d’une coutume de caste, d’un signe de reconnaissance réservé aux seuls initiés, comme la poignée de main gauche, l’engagement sur l’honneur, et les scalps de patrouille, car le scoutisme avait alors le génie de l’originalité, une soif de singularité forcenée, dont nous n’étions pas peu fiers. On se distinguait nettement de la masse, on s’élevait par degrés à l’intérieur de cette nouvelle chevalerie, mais il fallait s’en montrer digne. » Choisir : tout est là !
Si, dans l’espace anonyme d’une société civilisée, nous mériterions tous d’être vouvoyés en tant que membres de l’espèce humaine dans une égalité de dignité ontologique, quelque soit notre rang et notre valeur (aristocrate ou roturier, bourgeois ou clochard, patron ou employé, princesse ou prostituée, adulte ou enfant…), c’est la même visée d’une dignité morale qui, par élection (sur)naturelle, devrait faire que nous méritions d’être tutoyé et/ou de (nous) tutoyer dans telle ou telle communauté humaine ! Comme celle des routiers-scouts après leur départ. Par promotion ou élévation plus que par abaissement ou nivellement par le bas dans un irrespect généralisé. À la vérité vouvoiement et tutoiement ne s’opposent pas et sont plutôt complémentaires, comme le résume bien Jean Raspail avec l’exemple du scoutisme, pourvu qu’on sache en faire bon usage selon les circonstances, les us et coutumes, l’intention et le choix DU DEDANS.
« Depuis que je suis soumise à des épreuves, je tutoie Dieu et Marie. J’ai ainsi l’impression d’être plus près d’eux, ou plutôt qu’ils sont plus près de moi. Demander est plus facile, je remercie davantage, ou je me mets simplement en présence : “Tu es là et moi aussi” », confie pour sa part à Famille chrétienne Anne-Dauphine Julliand qui a perdu trois de ses enfants, deux en bas âge de la même maladie auto-immune et un troisième par suicide.
Si la Sainte Vierge vouvoie sainte Bernadette: « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre », Notre Seigneur tutoie sainte Angèle de Foligno : « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimé. » Et nos belles prières scoutes vouvoient ou tutoient Marie et Jésus indifféremment dans un respect ou une déférence bien sûr analogues. Si, dans le scoutisme, nous pouvons tutoyer aussi simplement et franchement nos aînés et nos chefs comme nos frères (et réciproquement) c’est qu’ils sont l’image de notre Chef et Frère Jésus Christ, qui s’est abaissé jusqu’à nous, par le mystère de son Incarnation et de sa Rédemption, pour nous faire fils adoptifs de son Père. À méditer en ce temps de Noël. Cette extraordinaire proximité (sur)naturelle n’empêche pas de vouvoyer l’Enfant Jésus, le Fils de Dieu, comme dans la prière scoute de saint Ignace de Loyola, mais elle permet aussi en d’autres occasions, comme Anne-Dauphine, de le tutoyer très respectueusement mais vraiment fraternellement, ainsi que sa sainte Mère :
« Tu dois aimer l’humble prière
Qui de ce camp s’en va monter,
Ô Toi qui n’avais sur la terre
Pas de maison pour t’abriter…
Merci pour l’amour qui nous groupe
Comme des frères, ô bon Jésus. »
« Lorsque par la souffrance
L’un de nous tombe meurtri
Sois toujours l’espérance
De l’enfant qui jette un cri… »
Hermine (Rémi Fontaine)
(1) Le grand patron de la prestigieuse Deutsche Bank, « réclame que ses employés, à tous les échelons, le tutoient, et vice versa », cela, alors qu’il est en train de procéder à un grand plan de suppressions d’emplois, constate par exemple Le Point (27/03/2024), qui titre : « En Allemagne, la bataille culturelle [sic] marquée par la fin du vouvoiement ». Et de rapporter cette anecdote révélatrice de la déliquescence des mœurs : dans un café chic de Berlin, la serveuse s’adresse à un vieux monsieur et lui demande « Tu prends quoi ? » Interloqué, il lui répond : un expresso, « s’il vous plaît mademoiselle ». La voisine de table, offusquée, reprend la jeune fille, lui dit qu’on ne s’adresse pas ainsi aux gens qu’on ne connaît pas, d’autant plus s’ils ont un certain âge. Réponse de l’intéressée : « Mais nous sommes égaux, non ? Ou est-ce que vous pensez que parce que je fais ce métier-là, vous êtes supérieure à moi ? »
