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Religion : Le Judaïsme

L’éclatement et la recomposition du judaïsme après la chute du Temple de Jérusalem

L’éclatement et la recomposition du judaïsme après la chute du Temple de Jérusalem

Savant spécialiste des Écritures et du judaïsme ancien, André Paul a été longuement interrogé dans L’Homme Nouveau. Il poursuit depuis des décennies l’étude de la formation de la Bible et des racines juives du christianisme. Il revient notamment sur les conséquences de la destruction du Temple de Jérusalem :

La destruction du Temple a changé totalement l’organisation de la société judaïque. Elle fut la cause majeure de l’émergence du « judaïsme », fondé, lui, exclusivement sur la Torah. Jusqu’à la fin du VIe siècle et le début du VIIe, c’est-à-dire la domination arabe, il y aura deux pans géopolitiques d’implantation juive. L’un occidental, dépendant de Rome puis de Byzance avec une juridiction chrétienne à partir du milieu du IVe siècle, comprenant la Palestine (c’était son nom). Jérusalem n’existait plus, son nom étant même oublié de certaines populations jusqu’à sa réhabilitation chrétienne par Constantin. Le deuxième pan correspondait à la Babylonie, avec surtout l’Irak actuel, des secteurs de l’Iran et des parties orientales de la Syrie. Ici régnèrent d’abord les Perses sassanides, qui, à la différence des monarques chrétiens de Constantinople, ne brimaient pas les populations juives. C’est là que l’on composa le Talmud de Babylone. Des sessions de formation étaient organisées sous l’égide du « Chef de l’Exil », ou Exilarque, sorte d’homologue du pape de Rome qu’une généalogie fictive faisait remonter à David. Les responsables juifs du Bassin méditerranéen venaient étudier dans les grandes universités de Babylonie, installées à Bagdad après sa fondation par les Abbassides en 762.

Comment la partie babylonienne s’est-elle imposée ?

Quand, à la fin du VIe et au VIIe siècle, les Arabes ont tout occupé, de l’Égypte à l’Irak en passant par la Palestine et la Syrie, le magistère de Babylonie imposa sa juridiction à l’ensemble des Juifs, jusqu’en en Afrique et en Espagne. L’Exilarque et les Excellences ou Geonim qui dirigeaient les universités talmudiques s’installèrent à Bagdad, généralement en bonne intelligence avec les maîtres du Califat. Cette situation perdura jusqu’au XIIe siècle. Dans l’intelligentsia juive, des questions ont été ouvertes et débattues pendant cette période pour savoir qui, de Babylone ou de Jérusalem, avait le leadership dans l’histoire ancienne des Juifs. On s’employa même à démontrer que la Babylonie, et non le pays de Jérusalem, était la terre originelle et donc la plus ancienne des Juifs. Il y aura débats et controverses. Il est vrai que, jusqu’à 1948, Jérusalem n’aura été la capitale politique d’une nation vraiment indépendante que sous les Hasmonéens et sous Hérode le Grand, ce qui équivaut à un siècle et demi. Après le XIIe siècle, la grande communauté régulée depuis Bagdad explosa, et ce fut la division. Il n’y aura plus jamais la société juive, mais des sociétés culturellement, linguistiquement et culturellement de plus en plus différenciées. […]

S’il y a eu un changement important entre la société judaïque et le judaïsme rabbinique, quelles conséquences dans les rapports avec les chrétiens ?

Dans la mesure, je l’ai dit, où le judaïsme a radicalement écarté tout ce qui relevait de la culture gréco-judaïque et opéré une relecture dépréciative de ce qu’il lui restait de la production extatique ou visionnaire, il m’apparaît erroné de parler de « frères aînés dans la foi ». Seul le mot « ancêtres » pourrait à la rigueur convenir. Je crois que les chrétiens gagneraient à apprendre à lire le Talmud (et non pas l’Ancien Testament) avec les juifs, et que, réciproquement, ceux-ci gagneraient à lire saint Paul avec les chrétiens.

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