Il y a six mois, j’ai pris une décision radicale : supprimer tous les écrans de la vie de mes quatre enfants (3, 5, 7 et 9 ans). Non pas par idéologie, mais par nécessité. Hugo, mon aîné, ne parvenait plus à se concentrer sur ses devoirs plus de cinq minutes. Léa faisait des crises dès qu’on lui retirait la tablette. Les deux petits réclamaient “Pat’Patrouille” dès le réveil. Les repas se déroulaient dans un silence ponctué de râlements quand la télévision restait éteinte.
Comme beaucoup de parents, j’avais cédé par facilité. Quelques minutes de dessin animé le matin pour préparer le petit-déjeuner tranquillement. La tablette dans la voiture pour les longs trajets. Un film le soir pour avoir la paix. Sans m’en rendre compte, j’avais transformé mes enfants en zombies numériques. Une étude de l’INSERM publiée en 2023 a d’ailleurs confirmé mes observations : le temps passé devant les écrans affecte négativement le développement du langage et les capacités cognitives des jeunes enfants, particulièrement lorsque la télévision tourne en permanence pendant les repas.
Le déclic est venu lors d’un dimanche pluvieux. Alors que je proposais une promenade en forêt, Hugo m’a répondu : “C’est nul, on peut pas faire ça dans Minecraft ?” Cette phrase m’a glacée. Mon fils préférait un monde pixelisé à la vraie nature. Il était temps d’agir.
Les trois premières journées : l’enfer annoncé
Jour 1 (samedi matin) : J’ai réuni les quatre enfants dans le salon. “À partir d’aujourd’hui, plus d’écrans en semaine. Le week-end, une heure maximum et seulement si vous avez fait vos activités.” Les réactions ont été immédiates. Hugo m’a traitée de “pire mère du monde”. Léa s’est effondrée en larmes. Les petits, ne comprenant pas vraiment, ont demandé quand ils pourraient regarder leurs dessins animés.
J’ai tenu bon. J’avais préparé une liste d’activités de substitution : puzzles sortis du placard, vieux livres d’images, matériel de dessin, jeux de société poussiéreux. Les quinze premières minutes ont été insupportables. Les enfants tournaient en rond, se plaignaient, venaient me voir toutes les deux minutes pour “s’ennuyer”.
Puis quelque chose d’inattendu s’est produit. Hugo a sorti ses Lego du fond de son armoire. Léa l’a rejoint. Ensemble, ils ont construit pendant deux heures d’affilée. Sans écran, sans consigne, juste leur imagination. Je n’avais pas vu ça depuis des mois.
Jour 2 (dimanche) : Le réveil a été difficile. Les enfants réclamaient leurs dessins animés du dimanche matin. J’ai proposé une alternative : “On fait des crêpes ensemble, et après on va au parc.” Les protestations ont duré dix minutes, puis tous se sont retrouvés en cuisine. Hugo cassait les œufs, Léa mélangeait la pâte, les petits ajoutaient la farine (et en mettaient partout). Une heure de vraie vie de famille, de rires, de complicité.
L’après-midi au parc a révélé quelque chose de troublant. Mes enfants ne savaient plus jouer dehors. Ils restaient plantés devant le toboggan, attendant des instructions. “Qu’est-ce qu’on fait ?”, demandait Hugo. J’ai réalisé l’étendue des dégâts : des années d’écrans avaient annihilé leur capacité d’initiative.
Jour 3 (lundi soir) : Le retour de l’école a été le premier vrai test. D’habitude, je cédais à “juste un épisode” pour avoir la paix pendant la préparation du dîner. Cette fois, j’ai sorti tout le matériel créatif sur la table de la cuisine. Peinture, crayons, pâte à modeler, gommettes. Le chaos organisé. Pendant que je cuisinais, ils créaient. Léa a peint un arc-en-ciel approximatif. Les petits ont fait des bonshommes infâmes. Hugo a dessiné… un personnage de jeu vidéo. Au moins, il dessinait.
Semaine 1 : la désintoxication commence
Les premiers jours ont été épuisants. Les enfants ne sachant plus s’occuper seuls, je devais constamment proposer, orienter, stimuler. Mais j’ai remarqué des changements subtils. Le soir, ils s’endormaient plus facilement. Au petit-déjeuner, ils parlaient. Vraiment parlaient, pas juste des grognements entre deux bouchées avalées devant un écran.
J’ai structuré une routine stricte :
- Après l’école : 30 minutes de jeu libre dans le jardin (même par mauvais temps, avec imperméables)
- Avant le dîner : activités manuelles ou lecture pendant que je cuisine
- Après le dîner : jeux de société en famille
- Avant le coucher : lecture d’histoires (vraies histoires, pas des vidéos Youtube)
Le jeudi soir, un miracle s’est produit. Les petits ont sorti tous les coussins du canapé et construit une cabane. Ils y sont restés une heure, inventant des histoires de chevaliers et de dragons. Sans aucune sollicitation de ma part. J’ai pleuré de soulagement dans la cuisine.
Semaine 2 : réorganiser l’espace de vie
J’ai compris que l’environnement jouait un rôle crucial. La télévision trônant dans le salon était une tentation permanente. Je l’ai déplacée dans notre chambre. Cela a provoqué des protestations de mon mari (“On ne va quand même pas se priver de nos séries !”), mais j’ai tenu bon.
J’ai réaménagé le salon pour favoriser d’autres activités :
- Un coin lecture avec bibliothèque à hauteur d’enfants et coussins confortables
- Un espace créatif avec table basse, rangements de matériel artistique accessibles
- Un mur “galerie” où accrocher leurs créations, mais aussi quelques affiches enfant représentant des animaux et des paysages naturels pour stimuler leur curiosité
- Des jeux de société visibles et à portée de main
Le changement a été spectaculaire. Sans la télévision comme centre de gravité, le salon est redevenu un lieu de vie familiale. Les enfants se sont spontanément réapproprié l’espace. Hugo a installé son circuit de voitures. Léa a étalé ses dessins. Les petits ont colonisé le coin lecture.
Semaine 3 : gérer les crises et résister
La troisième semaine a été la plus difficile. Les enfants testaient les limites. “Juste cinq minutes ?” “Tous mes copains peuvent regarder la télé, pourquoi pas moi ?” “Tu es méchante !” J’ai vacillé plusieurs fois. Mon mari, las des négociations quotidiennes, m’a suggéré de “lâcher du lest”.
Un mercredi après-midi, épuisée par une journée difficile, j’ai failli céder. Hugo insistait lourdement pour “juste un épisode”. Au lieu de craquer, j’ai proposé : “On va marcher jusqu’au parc, on prend des feuilles mortes, et on fait un herbier en rentrant.” Sa réponse initiale : “Ça a l’air nul.” Mais il a suivi, de mauvaise grâce.
Une heure plus tard, nous étions dans le salon, tous les cinq, collant des feuilles, cherchant leurs noms dans un livre de botanique. Hugo rayonnait en identifiant un chêne à ses glands. Léa voulait absolument trouver “la plus belle feuille rouge”. Ce mercredi raté est devenu l’un de nos meilleurs souvenirs.
Semaine 4 : les alternatives qui fonctionnent vraiment
Après un mois, j’ai identifié les activités de substitution qui marchaient le mieux :
Pour les matins :
- Routine d’habillage en autonomie avec chronomètre (défi : battre son record)
- Petit-déjeuner préparé avec les enfants à tour de rôle
- Histoire audio (pas d’écran) pendant qu’ils se brossent les dents
Pour les après-midis :
- Jeu libre dehors obligatoire (pluie ou soleil) : 30 minutes minimum
- Ateliers créatifs avec rotation hebdomadaire : peinture, modelage, bricolage, cuisine
- Construction libre (Lego, Kapla, cabanes)
Pour les soirées :
- Jeux de société adaptés à l’âge (Dobble pour les petits, Jungle Speed pour les grands)
- Lecture à haute voix en famille (20-30 minutes)
- Discussions au dîner (sans fond sonore télévisé pour la première fois depuis des années)
Pour les week-ends :
- Sorties nature hebdomadaires obligatoires
- Un grand projet bricolage ou cuisine
- Visite culturelle mensuelle (musée, château, ferme)
La clé a été la cohérence. Pas d’exception, pas de “juste cette fois”. Les enfants ont besoin de cadre. Une fois qu’ils ont compris que le non était définitif, les négociations ont cessé.
Les résultats après 30 jours
Les changements observés dépassent mes espérances :
Sur le plan comportemental :
- Les crises de colère ont diminué de moitié
- Les enfants acceptent mieux la frustration
- L’ambiance familiale est plus sereine
- Les disputes entre frères et sœurs ont diminué
Sur le plan cognitif :
- Hugo se concentre à nouveau sur ses devoirs (sa maîtresse l’a remarqué)
- Léa a retrouvé le goût de la lecture
- Les petits parlent mieux, avec un vocabulaire plus riche
- Tous développent leur créativité de façon impressionnante
Sur le plan physique :
- Endormissement plus rapide (30 minutes gagnées chaque soir)
- Meilleur sommeil, moins de réveils nocturnes
- Plus d’activité physique spontanée
- Meilleur appétit aux repas
Sur le plan relationnel :
- Les repas sont redevenus des moments d’échange
- Les enfants jouent ensemble (et pas chacun sur son écran)
- Ils nous sollicitent pour de vraies interactions, pas juste pour régler des problèmes techniques
- Le lien familial s’est considérablement renforcé
Les leçons tirées de cette expérience
Leçon 1 : Les enfants ne s’ennuient que si on les a habitués à une sur-stimulation permanente. L’ennui est fertile. C’est de l’ennui que naissent la créativité et l’imagination.
Leçon 2 : Nous, parents, sommes les premiers responsables. Nous avons introduit les écrans par facilité. C’est à nous d’avoir le courage de faire marche arrière.
Leçon 3 : Le sevrage demande un investissement parental massif les premières semaines. Il faut être présent, proposer, accompagner. Mais cet effort est temporaire. Rapidement, les enfants retrouvent leur capacité d’autonomie ludique.
Leçon 4 : La cohérence est essentielle. Si nous, parents, passons notre soirée sur nos téléphones, quel message envoyons-nous ? J’ai dû aussi réduire drastiquement mon usage du smartphone en présence des enfants.
Leçon 5 : Il faut repenser l’organisation de la maison. Un salon organisé autour d’une télévision favorise la passivité. Un salon aménagé pour le jeu, la lecture, la créativité, invite à l’action.
