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Histoire du christianisme

Les trois temps de l’Incarnation selon Jean-François Froger

Les trois temps de l’Incarnation selon Jean-François Froger

De Marion Duvauchel pour Le Salon beige :

Pour comprendre le sens même du fait anthropologique qui s’appelle le « rite », il faut marquer une distinction essentielle, de type anthropologique et philosophique : celle entre la nature humaine et l’espèce humaine (Le livre de la nature humaine, éditions Grégoriennes, 2019. Voir aussi Le Bestiaire de la Bible, éditions DésIris, 1994. Voir aussi Les alliances, cycle d’entretiens avec la RCF. ). L’espèce se place au sein du monde animal et place l’homme au sein de ce monde. Elle ne devient proprement humaine que par le rituel mettant en œuvre le rapport de l’humanité à la divinité : collectivement en formant un corps (le Qahal Israël ou l’Église) ; individuellement en développant la relation unique qui le lie à son Créateur dans son âme. Et enfin en choisissant le Dieu qui se propose à nous. C’est pourquoi le sacrifice est anthropologiquement nécessaire et nécessaire anthropologiquement. Il est un rituel d’entrée dans la nature humaine.

Il a deux fonctions essentielles : il instaure en l’homme ou restaure le pôle de l’âme qui est celui de la sublimation, celui qui restitue au corps sa fonction de « lieu saint » capable de recevoir quelque chose du Dieu auquel il sacrifie. Dans l’humanité déchue, cette fonction de « lieu saint » est oubliée ou ignorée. C’est tout le sens de l’« illumination » de Jacob au moment du songe. Il découvre que le corps est le lieu même de la révélation. Et c’est cela même qui lui donne sa sacralité.

Pour tout homme, la mère est la « porte d’entrée » dans l’espèce humaine proprement dite. Dans le christianisme, l’hypostase divine, (qu’on appelle le Verbe), ne peut assumer la nature humaine qu’en entrant charnellement dans l’espèce humaine, par le biais d’une femme dont il « prend chair », c’est-à-dire qu’il prend de sa mère le matériel chromosomique. Et la tradition présente cette femme comme une vierge pure, une matrice pure. Il ne peut en être autrement. Les récits de l’intégration de Jésus dans l’espèce humaine par sa naissance d’une femme (l’Annonciation) se prolongent presque organiquement dans les récits de son intégration dans la nature humaine par sa circoncision et sa présentation dans le Temple. Ce sont ce que Jean-François Froger appelle « les trois temps de l’Incarnation ».

Car le Verbe incarné doit aussi assumer cette nature humaine qu’il vient sauver en entrant dans la ritualité par laquelle l’homme a une relation libre et consciente à la divinité. Tout Fils de Dieu qu’il soit, il obéit à ce rituel sacrificiel. Cette structure rituelle est celle du peuple de Dieu, elle est donc révélée. Le Christ lui-même est soumis au rituel qui est imposé à tout premier-né hébreu.

Entre la naissance dans une crèche et la présentation au temple, il y a un événement majeur et occulté par la tradition chrétienne : la circoncision. Elle est la marque de l’Alliance qui rend l’homme capable d’un culte vrai envers la divinité. Mais elle ne fait pas l’objet comme l’Annonciation et dans une moindre mesure la présentation au Temple d’une foule de représentations. Mais au-delà du thème pictural délicat à jeter sur une toile (Icones arabes, mystères d’Orient, éditions Grégoriennes, on trouve une représentation de la circoncision de Jésus), il y a une sorte d’effacement caractéristique sans doute de l’ignorance du sens vrai de cette opération faite sur le corps de l’homme. Du moins dans l’étrange réticence du monde chrétien moderne à montrer les représentations picturales de cette opération.

La circoncision est un rituel demandé par Dieu lui-même au cours de l’histoire, et très tôt dans cette histoire. Dans l’alliance avec Abraham, la première exigence est celle du changement de nom, d’Abram en Abraham, mais l’autre exigence de YHVH est celle du rituel de la circoncision. Ce rituel n’est pas propre au monde hébraïque, il semble venir de l’Égypte où il ne s’adressait qu’à des castes supérieures, officiers généraux, géomètres — ce qui indique une noblesse de l’homme.

Le monde juif affecte à ce rituel un sens nouveau. La circoncision porte sur la partie du corps humain qui figure symboliquement le plus hautement la paternité : c’est-à-dire la puissance inséminante (Voir le premier chapitre de l’Arbre des Archétypes, éditions grégoriennes, 2013. L’auteur, Jean-François Froger y analyse le sens des lettres de l’alphabet araméen et le mystère du signe écrit). Cette fécondité est vécue dans la conscience habituelle comme étant d’ordre biologique. Dans le récit de la Torah, Abraham, comme tous les parents, se prend pour le père de son enfant. Il faut donc qu’il entre dans une paternité nouvelle, dans un autre état et une autre conscience de la nature véritable de la paternité. D’autant qu’il est appelé à être le « père d’une grande nation ». Puisque le chrétien croit en un Dieu père, ce rituel l’intéresse au premier chef.

La circoncision est un acte qui consiste à enlever la peau qui protège le gland de la verge. On opère par là une transformation « réelle » sur le sexe. Mais cette opération n’est là que pour figurer une autre transformation, invisible celle-là, qui porte sur la relation sexuelle que le membre viril figure. Or l’acte sexuel implique la fécondité, l’enfant à venir, l’enfant possible, donc, la relation de paternité/filiation, concomitantes l’une de l’autre : il n’y a pas de père sans un fils et il n’y a pas de fils sans un père. Il s’agit d’opérer dans la conscience un changement dans l’idée qu’on se fait de la relation sexuelle et donc un changement dans la paternité/filiation. On va donc figurer sur le corps une opération visible mais qui signifie autre chose, d’invisible, mais bien réel. La circoncision fonctionne comme synecdoque pour les deux sexes. La femme est bien évidemment enveloppée dans ce « signe », enveloppée dans le rituel puisque la relation sexuelle la concerne également.

On comprend dès lors en quoi la présentation du nouveau-né est une consécration : il appartient à Dieu et on ne peut présenter le garçon au temple que s’il est circoncis. C’est pourquoi il y a un rituel de rachat par un sacrifice offert à Dieu dans le Temple. Seul le premier-né mâle est concerné, mais c’est par une synecdoque de toute la famille humaine.

L’intégration dans le peuple de Dieu se fait donc par un rituel complexe en plusieurs étapes: la circoncision (qui sépare le circoncis des hommes ne faisant pas partie du Peuple) ; la présentation au Temple, parce que le Peuple est précisément institué pour rendre un culte à Dieu et que le peuple n’est peuple que par la mise en œuvre de l’enseignement et de la règle révélés (la Torah), rendant ainsi à l’homme l’accès à la source de la parole divine dont il doit se nourrir en même temps qu’il mange son pain.

« Et lorsque les jours furent remplis de leur purification selon la Torah de Moïse, ils le firent monter à Jérusalem pour le présenter en présence de YHWH : le mâle ouvrant la matrice sera appelé « saint pour YHWH ». Luc 2, 22-23)

Ensuite de quoi on doit offrir un sacrifice, qui conclut le rituel, mais ne s’y assimile pas. L’héritage en effet (la transmission) ne saurait se réduire au seul lien individuel construit dans la filiation humaine, biologique, à la mère et au père. Pour Jésus, l’héritage dans la filiation humaine passe par la seule mère. Mais l’héritage est également collectif, comme membre d’un peuple. Aussi Jésus hérite-t-il du péché du peuple dont tous les membres, quoique rituellement assemblés dans l’alliance avec Dieu, héritent, outre l’accumulation des péchés individuels. Mais pour tout homme, l’héritage est collectif, et c’est pourquoi les hommes d’une société donnée héritent du péché du peuple ou de la « race » auxquels ils appartiennent, quoiqu’ils ne soient pas responsables des prévarications commises par ce peuple, cette nation ou cette race (C’est pourquoi tout homme blanc ou tout homme musulman hérite du péché de la race négrière à laquelle il appartient. Et cependant, on ne saurait leur imputer les crimes perpétrés. L’aporie ne trouve son issue que dans l’« agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Et la formule rituelle se conclut par « prends pitié de nous » et enfin « donne-nous la paix ». Car le péché collectif ne peut s’effacer, sauf par un Dieu qui peut l’enlever, et Lui seul).

L’entrée d’un enfant dans l’espèce humaine est matérialisée par le moment et l’acte de sa conception, (qui est un moment « dans la nuit ») puis par sa naissance neuf mois plus tard, bien visible quant à elle. Elle se concrétise administrativement par le rituel de la déclaration à l’État civil par lequel le petit d’homme entre rituellement dans une « nature humaine » spécifiée en quelque sorte par la Nation à laquelle il appartient. Ce rituel fait entrer le nouveau-né dans une communauté de langue, de culture, d’histoire et l’identifie comme français, gabonais, polonais etc… Et il est bon que ce soit le père qui déclare l’enfant car en même temps qu’il le reconnaît comme sien, il le fait entrer dans la société à laquelle il appartient, et qui de ce fait est celle de la mère, même si elle vient et participe d’une autre culture. Ce rituel administratif, profane, n’est pas qu’une formalité : il est essentiel pour la constitution d’une généalogie ou pour sa prolongation. Il est aussi une forme de recensement. Et il manifeste que si l’entrée dans l’espèce humaine se fait par la mère, le père, lui, donne l’état civil : il communique le prénom choisi et il donne son nom à l’enfant.

Mais il est une autre « porte d’entrée » dans un autre « état » de la nature humaine, son état de grâce, son état de nature « sauvée ». Cette entrée se fait par le baptême.

Alors l’enfant entre dans la grande assemblée des rachetés, grâce au baptême qui est une nouvelle circoncision, celle du cœur. Il entre dans la véritable appartenance à l’humanité, par son appartenance à l’Église, peuple de Dieu né de l’alliance avec la divinité, dans le prolongement d’Israël. C’est la raison pour laquelle le rituel juste du baptême se fait en présence d’une communauté, qui figure (comme synecdoque) l’immense communauté de l’Église universelle.

Cette distinction entre espèce humaine et nature humaine s’effondre si l’on admet que l’homme est une espèce animale parmi toutes les autres. Alors le sens même du rituel disparaît. Le « nom du père », figure de cet acte par lequel il donne à l’enfant son état civil peut même aller jusqu’à l’effacement. Disparait avec lui une différenciation anthropologique qui « fait de l’homme ». C’est pourquoi il est criminel de priver un enfant du nom de la femme qui l’a porté et mis au monde, comme il est criminel de le priver de l’identité du père qui l’a conçu. La naissance sous x, droit prétendu de la mère, est une aberration. La revendication de certains adultes qui se sont vu privés de cette information qui figure leur entrée dans la nature humaine, est légitime.

C’est une requête de justice.

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