D’Annie Laurent dans La Petite Feuille verte :
Après avoir retracé, dans la dernière PFV (n° 107), les principales étapes politiques et historiques qui ont conduit à l’instabilité chronique caractérisant le voisinage entre le Liban et Israël, nous revenons à l’examen des sujets d’actualité relative à cette situation tel que nous l’avons entamé dans les PFV n° 101 à 106.
Il sera ici question de l’affaiblissement du Hezbollah, le parti chiite soutenu par l’Iran. Il provient d’un sévère écrasement de ses forces par l’armée israélienne (Tsahal), en riposte à son engagement auprès du Hamas palestinien dans la guerre de Gaza, provoquée par le massacre commis le 7 octobre 2023 par ce mouvement sunnite contre des juifs israéliens. Le parti Hezbollah au Parlement libanais, grâce au droit du « tiers de blocage » dont il dispose, empêchait toute élection d’un président de la République ne correspondant pas à sa volonté politique. Après le cessez le feu de Novembre 2024, le Hezbollah n’a plus pu bloquer l’élection. Le Président Joseph Aoun élu a permis un tournant décisif dans la politique libanaise, après deux ans de vacance du pouvoir, et 20 ans de suprématie du Hezbollah dans la vie politique libanaise.
Nous verrons ainsi les perspectives ouvertes par le programme des nouveaux dirigeants bien que la résistance du Hezbollah à rendre ses armes pose problème, tant sur le plan interne qu’externe.
LE TOURNANT DE 2025
En janvier 2025, l’élection du général Joseph Aoun (maronite) comme président de la République, suivie de la formation d’un nouveau gouvernement dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam (sunnite), a marqué un tournant dans la détermination du pouvoir libanais à faire prévaloir sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire comme le prévoyait la résolution 1701 adoptée par l’ONU le 11 août 2006 pour mettre fin à une guerre engagée par le Hezbollah contre l’État hébreu quelques semaines auparavant. Recouvrer le monopole de la sécurité imposait le désarmement des camps palestiniens (cf. PFV n° 104 et 105) et du Hezbollah (cf. PFV 106), missions qui ont été confiées à l’armée libanaise, avec l’aide des 10 800 Casques bleus composant la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) présente au Sud depuis 1978.
Concernant les camps, l’opération, agréée par l’Autorité palestinienne siégeant à Ramallah (Cisjordanie), a été lancée en août 2025, mais elle n’est pas achevée. La dernière phase, entreprise à la mi-décembre, a visé Aïn el-Héloué (près de Saïda), où vivent 80 000 réfugiés. Elle a été effectuée avec la collaboration du Fatah, le principal parti palestinien, mais le Hamas, son rival venu de Gaza, dont la présence est qualifiée d’illégitime par les autorités libanaises, a jusqu’à présent refusé de rendre ses propres armes.
Concernant le Hezbollah, la question est plus complexe dans la mesure où ses dirigeants persistent à lui conférer la qualité de « Résistance » à Israël. Ils se réfèrent pour cela à deux épisodes récents : d’abord, le soutien militaire apporté au Hamas sunnite par les hezbollahis chiites dans le cadre de la guerre de Gaza ; puis, la violation par Israël du cessez-le-feu négocié par les États-Unis et la France et conclu le 27 novembre 2024, après 13 mois de guerre dans le sillage du conflit de Gaza, Tsahal (l’armée israélienne) maintenant son occupation de cinq positions stratégiques dans le Sud (cf. PFV 103) : celles-ci sont situées dans les cazas (départements) de Tyr, Bint Jbeil et Marjayoun.
Tels sont les motifs qui ont poussé le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, à répéter son refus de rendre à l’État les armes de son parti.
« Quiconque appelle aujourd’hui à la remise des armes, qu’il soit Libanais ou étranger, sert le projet israélien […]. On ne peut pas nous obliger à choisir entre la résistance et la construction de l’État : la résistance est contre Israël et la construction de l’État est pour le citoyen » (L’Orient-Le Jour, OLJ, 30 juillet 2025).
LE DÉFI DU DÉSARMEMENT
Néanmoins, les dirigeants libanais ont tenu bon. Un plan de désarmement général préparé par l’armée, et appelé « Bouclier de la patrie », a été entériné en août 2025 par le Conseil des ministres. Sa première phase concernait la zone située entre le fleuve Litani et la frontière israélienne comme prélude à l’ensemble du territoire (cf. PFV n° 106). Elle s’est déroulée sous la surveillance d’un comité militaire appelé « Mécanisme », présidé par un délégué des États-Unis auquel sont associés des représentants de la France, d’Israël, du Liban et de la FINUL.
Les rapports détaillés publiés par ce comité montrent l’ampleur et la qualité du travail accompli par les soldats libanais. Le 29 octobre 2025, le général américain Joseph Claerfield a salué leur « professionnalisme […] et leur engagement remarquables » (OLJ, 7 novembre). Peu après, le général Nicolas Tabet, commandant du secteur, a détaillé un premier bilan de l’opération qui a mobilisé 10 000 militaires déployés dans 200 postes le long de la frontière : 177 tunnels ont été neutralisés, 11 passages par le Litani ont été fermés, 566 lance-roquettes et 230 000 pièces d’arsenal ont été saisis dans la bande frontalière où l’armée a annoncé avoir mené 300 011 missions. L’officier a insisté sur « la coopération totale » des habitants (OLJ, 28 novembre).
La mission de l’armée a cependant été entravée par les obstacles logistiques que lui a opposés Tsahal en multipliant les attaques, terrestres et aériennes, contre le Liban, y compris contre des institutions publiques et des habitations privées. À cet égard, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a assuré « n’avoir besoin d’aucun feu vert pour frapper les ennemis d’Israël », au Liban comme à Gaza (OLJ, 26 octobre).
En réponse, le président Joseph Aoun a demandé au général Rodolphe Haykal, commandant en chef de l’armée libanaise, d’organiser des ripostes à toutes les incursions israéliennes au Liban-Sud, et cela de manière unilatérale, sans plus passer par le « Mécanisme » mais en se fondant sur le droit international (OLJ, 4 novembre). Pour l’armée libanaise, les frappes israéliennes
« s’inscrivent dans la continuité de la politique destructrice de l’ennemi, qui cherche à déstabiliser le Liban, à étendre la destruction dans le Sud, à maintenir la guerre et la menace contre les Libanais, tout en empêchant le déploiement complet de l’armée conformément à l’accord de cessation des hostilités » (OLJ, 6 novembre).
Un an après le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah (27 novembre 2024), une seule violation a été commise par ce dernier, tandis que le bilan des attaques quasi quotidiennes de Tsahal contre le Liban s’élevait à plus de 12 000 : incursions et frappes aériennes, tirs d’artillerie, destruction de bâtiments au sol, tirs en direction de civils, de soldats libanais et de Casques bleus (FINUL), enlèvements, bâtiments piégés, construction de positions militaires en territoire libanais. Tsahal a justifié ses frappes par la nécessité d’empêcher une reconstitution des forces du Hezbollah au Liban-Sud. Il faut y ajouter les 7 500 incursions israéliennes dans l’espace aérien libanais et 2 500 terrestres au nord de la Ligne bleue. Celle-ci est un tracé défini en 2000 par l’ONU pour faire office de ligne d’armistice entre les deux pays. Fin novembre, le bilan humain de ces attaques était évalué à 343 morts, dont 136 civils, et à 945 blessés (OLJ, 26 novembre).
Ces opérations se sont donc étendues aux régions éloignées du Sud ; elles ont aussi visé des responsables du Hezbollah, notamment Haytham Ali Tabatabaï, chef d’état-major du parti chiite, qui a été assassiné à Beyrouth le 23 novembre, une semaine avant l’arrivée du pape Léon XIV au Liban où il a séjourné du 30 novembre au 2 décembre 2025.
QUELLE PLACE POUR LE HEZBOLLAH ?
Le 8 janvier 2026, le général Haykal a informé le Conseil des ministres du déroulement et de l’achèvement de la première phase du désarmement, puis il annoncé le démarrage de la seconde pour début février. Cette dernière concernera la région comprise entre les fleuves Litani et Awali. Viendront plus tard : Beyrouth, sa banlieue et ses environs, ensuite la Békaa et enfin l’ensemble du territoire. Mais aucun calendrier précis n’a encore été fixé pour ces étapes.
Le Hezbollah, pour qui l’accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024 ne concerne que le sud du Litani, a réagi en ces termes : « Que personne ne vienne nous parler de la deuxième phase du plan de désarmement avant le retrait israélien des points encore occupés au sud du Liban » (OLJ, 12 janvier 2026). Insatisfait de cette remarque, le président Aoun y a réagi à l’occasion d’un entretien à la presse destiné à marquer le bilan de sa première année à la tête de l’État : « La situation qui avait ouvert la voie à l’existence des armes au Liban a disparu […]. La présence de cet armement est devenue un fardeau pour son environnement et pour le Liban dans son ensemble ». Et il ajoutait à l’intention du parti chiite : « Le temps est venu d’être raisonnables ; vous avez des ministres et des députés » (OLJ, 11 janvier).
À plusieurs reprises ces derniers mois, le Hezbollah a annoncé qu’il n’abandonnerait pas ses armes présentes dans le reste du Liban tant que ce dernier serait menacé et en partie occupé par Israël. En outre, quel que soit son avenir, le parti chiite n’entend pas renoncer à son influence, a déclaré NaÏm Kassem : « Le Hezbollah a sauvé tout le Liban, pas seulement le Sud » et « il restera fort et un défenseur courageux du pays, quels que soient les difficultés et les sacrifices ». Il semblait ainsi réagir aux propos du président Aoun qui avait déclaré la veille :
« L’histoire a prouvé que l’armée libanaise a sauvé le Liban à plusieurs reprises, et l’avenir démontrera qu’elle est l’unique sauveur du pays […]. Elle est la seule institution qui œuvre pour l’intérêt national, loin de toute considération politique, partisane ou confessionnelle » (OLJ, 29 décembre 2025).
Que deviendrait le « parti de Dieu » si son désarmement complet se concrétisait ? Cette question fait l’objet de réflexions au Liban et elle inspire des idées parmi les médiateurs étrangers. « Le Hezbollah a reçu des messages clairs l’appelant à renoncer à la logique des armes au profit d’une solution politique, tout en préservant son rôle, sa position et son influence dans l’équation libanaise ». Parmi les solutions envisagées, il y aurait notamment la désignation d’un chiite comme chef de l’armée, ce poste étant jusqu’ici réservé à un maronite (OLJ, 11 janvier 2026).
Il faut toutefois souligner que le Hezbollah ne se confond pas avec la communauté chiite et que son avenir dépend aussi de la suite du soulèvement en cours contre le régime iranien, incertitude sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.
QUEL AVENIR POUR LE LIBAN-SUD ?
Malgré les progrès effectués dans le désarmement du Hezbollah au Sud et son remplacement par l’armée libanaise, l’incertitude domine quant à l’avenir du territoire limitrophe d’Israël, explique la journaliste libanaise Scarlett Haddad qui évoque plusieurs hypothèses. La nouvelle situation va-t-elle favoriser la reconstruction de cette région ? Le doute est omniprésent pour plusieurs raisons. La plupart des localités frontalières (plus de 30 villages) auraient été totalement détruites par les Israéliens et leurs habitants sentent que ces derniers ne veulent plus qu’ils reviennent chez eux afin d’exécuter leur plan d’établir une zone sous leur contrôle à leur frontière nord. D’autres croient à un scénario qui ressemblerait à ce que le président Donald Trump appelle « une zone économique », autrement dit désertée par ses habitants et consacrée à des investissements économiques, industriels et touristiques, sous la supervision des Américains et avec la participation « évidente » des Israéliens. Le retrait de la FINUL, programmé pour décembre 2026, pourrait faciliter ce plan (OLJ, 2 janvier 2026).
La FINUL a par ailleurs indiqué que Tsahal a entrepris la construction d’un mur en béton le long de la frontière, information reprise dans un rapport du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Notant que les Israéliens « maintiennent cinq positions militaires et deux zones tampons au nord de la Ligne bleue », il précise que « le mur construit par Israël franchit la ligne bleue vers le nord et couvre environ 4 100 m2 de territoire libanais ». La pression israélienne y est décrite comme « massive, systématique et incompatible avec la résolution 1701 » (OLJ, 16 novembre).
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Pour l’heure, Israël poursuit ses attaques régulières contre le Liban, dans le droit fil de ses violations du cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Un plan d’attaque général contre le Hezbollah, présenté par Netanyahou au président Donald Trump, aurait reçu l’accord de ce dernier (OLJ, 7 janvier 2026).
Mais, au même moment, le peuple libanais vit sous l’impact pacificateur de la visite de Léon XIV, venu lui délivrer ce message « Heureux les artisans de paix » pour encourager ses auditeurs à la responsabilité. Dans un commentaire substantiel, contenu dans son message des vœux de Noël (24 décembre), le cardinal Béchara Boutros Raï, patriarche de l’Église maronite, tout en exprimant sa gratitude envers la démarche du pape, s’est adressé directement aux dirigeants du pays du Cèdre : « Le Liban aujourd’hui n’a pas besoin de gestion des crises successives, mais d’une vision nationale globale et d’une volonté politique sincère pour le sortir de la logique de l’attente à celle de la construction responsable […]. Nous vous appelons à choisir la réconciliation plutôt que la division, le dialogue plutôt que le blocage et l’intérêt public plutôt que les intérêts personnels ».
Le patriarche s’est aussi réjoui d’une nouvelle rassurante annoncée au lendemain du retour du pape à Rome : l’approbation américaine et israélienne pour le lancement de négociations directes entre le Liban et Israël, initiative censée dépasser le cadre sécuritaire pour aboutir à une normalisation bilatérale. Ce projet, encouragé par plusieurs alliés du pays du Cèdre, dont la France, ainsi que sa mise en œuvre, seront examinés dans la prochaine Petite Feuille Verte.
