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L’illusion de la décapitation

L’illusion de la décapitation

Analyse de Conflits sur l’opération militaire contre l’Iran :

La stratégie de décapitation — l’élimination ciblée des centres décisionnels d’un adversaire — n’est pas une invention de l’ère des drones. Elle traverse l’histoire militaire de longue date, mais c’est dans la pensée de Carl von Clausewitz qu’elle trouve sa formulation théorique la plus rigoureuse. Le Vom Kriege pose le principe du Schwerpunkt, le centre de gravité : frapper le point nodal où se concentre la capacité de résistance de l’ennemi. Or, dans la tradition militaire occidentale du XXe siècle, ce centre de gravité a souvent été réduit, par simplification opérationnelle, à la personne même du chef. […]

L’Iran comme régime institutionnel-révolutionnaire

C’est précisément dans cette perspective que la stratégie de décapitation appliquée à l’Iran révèle ses limites profondes. La République islamique est souvent représentée, notamment dans le débat stratégique américain et israélien, comme un régime personnaliste centré sur la figure du Guide suprême. Cette lecture, aussi commode qu’elle soit pour justifier des opérations ciblées, est analytiquement inexacte.

Le système politique iranien constitue en réalité ce que l’on peut appeler un régime institutionnel-révolutionnaire : un régime qui a su encoder son idéologie fondatrice — le velayat-e faqih, la tutelle du juriste-théologien — dans une architecture institutionnelle dense et délibérément redondante. Le pouvoir y est distribué entre le Bureau du Guide, le Conseil de discernement, le Conseil des gardiens, les institutions politiques formelles, et surtout le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), véritable État dans l’État.

Cette architecture n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’une réflexion délibérée des architectes de la révolution de 1979, soucieux de ne pas reproduire la vulnérabilité des monarchies personnalistes, précisément la vulnérabilité qui avait emporté le régime du Shah.

Le cas du général Qasem Soleimani, éliminé le 3 janvier 2020 par une frappe américaine à proximité de l’aéroport de Bagdad, constitue la démonstration empirique la plus probante de cette résilience. Soleimani était, à bien des égards, irremplaçable sur le plan personnel. Sa disparition fut un choc politique et symbolique considérable pour Téhéran. Et pourtant : les réseaux du Hachd al-Chaabi en Irak ont continué à opérer, les milices pro-iraniennes en Syrie ont maintenu leurs positions, et son successeur à la tête de la Force Qods s’est installé dans une continuité opérationnelle fonctionnelle. Soleimani était le moteur d’un système ; sa mort n’a pas arrêté le système, parce que le système avait été conçu pour survivre à ses moteurs.

La doctrine israélienne

L’analyse de la stratégie de décapitation contre l’Iran souffre d’une confusion analytique fréquente : celle qui amalgame les logiques américaine et israélienne, pourtant profondément distinctes.

La doctrine américaine en matière de frappes ciblées obéit à une logique contre-terroriste héritée des années 2000 : neutraliser les nœuds opérationnels d’organisations adverses pour dégager des théâtres d’opérations et protéger des forces déployées. Elle vise la désorganisation à court terme davantage que la transformation structurelle.

La doctrine israélienne est d’une autre nature. Israël pratique depuis les années 1970 ce que ses stratèges nomment la mowing the grass (la tonte de la pelouse) : une stratégie de dégradation continue et assumée qui ne prétend pas détruire définitivement ses adversaires, mais les maintenir en état de faiblesse chronique. L’élimination de Mohsen Fakhrizadeh en novembre 2020, père présumé du volet militaire du programme nucléaire, s’inscrit dans cette logique de ralentissement technologique systématique.

L’illusion décapitative

Il est possible de proposer une catégorie analytique qui manque à la littérature stratégique existante : l’illusion décapitative. Par illusion décapitative, on entend la confusion, systématique dans les conflits contemporains à distance, entre l’effet tactique d’une frappe ciblée — réel, mesurable, communicable — et la transformation structurelle du régime adverse. Cette illusion est alimentée par trois biais cognitifs convergents.

Le premier est le biais de personnalisation du pouvoir : la tendance à surestimer le rôle d’individus spécifiques dans le fonctionnement des régimes adverses, et à sous-estimer la robustesse de leurs structures institutionnelles.

Le second est le biais de la supériorité technologique : dans les guerres à distance permises par les drones et les missiles de précision, la démonstration de capacités techniques tend à être confondue avec l’obtention d’effets stratégiques. Frapper précisément est une chose, frapper utilement en est une autre.

Le troisième est le biais de l’effet visible : les éliminations ciblées produisent des effets immédiatement mesurables et communicables ; les structures institutionnelles adverses, elles, ne sont pas directement observables.

C’est précisément dans ce cadre que la confrontation avec l’Iran doit être repensée. La vulnérabilité véritable de la République islamique réside dans les tensions qui traversent ses structures : les contradictions entre légitimité révolutionnaire et aspiration populaire à la normalisation, les fractures générationnelles, les pressions économiques qui érodent la base sociale du régime. Ces tensions ne se règlent pas par des frappes ciblées.

L’histoire stratégique est instruite par une loi d’airain : les régimes meurent rarement de leurs têtes coupées. Ils meurent de leurs contradictions internes, de leur incapacité à se reproduire socialement, de la perte de légitimité qui ronge les institutions plus sûrement que les missiles.

La multiplication des opérations ciblées contre les élites iraniennes révèle moins une stratégie de transformation politique qu’une réponse à la frustration de puissances qui, faute de vouloir assumer les coûts d’une confrontation directe, cherchent dans la précision technologique un substitut à la vision stratégique. C’est là la tentation permanente des démocraties en guerre : remplacer la profondeur stratégique par l’efficacité tactique, et confondre la gêne infligée à l’adversaire avec sa défaite.

La République islamique d’Iran est, à ce jour, l’un des régimes les mieux structurés du Moyen-Orient, non parce qu’il est populaire ou légitime aux yeux de sa propre population, mais parce qu’il a su institutionnaliser sa révolution avec une rigueur que ses adversaires ont systématiquement sous-estimée.

L’illusion décapitative est, en dernière analyse, le symptôme d’une époque où la guerre à distance a dissocié la puissance de feu de la pensée stratégique. Réarmer conceptuellement, c’est accepter que la transformation d’un régime est affaire de structures, de temps et de contradictions internes — non d’éliminations, si précises soient-elles.

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1 commentaire

  1. remarquable commentaire, merci !

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