De Marion Duvauchel, historienne des religions, pour Le Salon beige :
Aujourd’hui encore, tout un discours universitaire s’évertue à saluer les merveilles que l’islam aurait prodigué au monde et en particulier au monde européen. Jusqu’aux manuels d’histoire de la classe de 5ème qui ont modifié les dates de périodisation admises jusqu’à ces dernières années. Le Moyen Age s’inaugurait avec la chute de Rome et celle de Byzance ouvrait une ère nouvelle ; désormais, il s’ouvre avec l’avènement de Mahomet et se clôt avec la chute de Bagdad, symbole d’une civilisation aussi prestigieuse qu’enviable.
Tout cela vient de loin… L’un des protagonistes principaux de la construction imaginaire d’un Orient de pacotille s’appelle Antoine Galland, auteur en 1704 de la première traduction des Mille et une nuits, assortie de la prétention de livrer au lecteur « un Orient à l’état pur ». L’ouvrage va connaître un succès ininterrompu, perpétué au XIXe avec la version extraite de l’original arabe par le grand orientaliste allemand Joseph von Hammer-Purgstall. Le monde arabe et musulman mis à l’honneur devint la référence de l’Orient littéraire, sous la séduisante apparence d’un Orient de l’exotisme, du plaisir, de la fantaisie, des fastes, du luxe, d’une lascivité désordonnée mais tellement séduisante, et paradoxalement de la sagesse et du mysticisme. Bref, une pure chimère.
L’engouement s’affirme ensuite avec l’édition de grands auteurs arabes des premiers siècles de l’Hégire et du Moyen âge, traduits par d’éminents orientalistes ; il se prolonge dans les écrits, la poésie et la peinture exaltants le mystère et l’exotisme, ce qu’on va appeler le courant orientaliste. LeVoyage en Orient de Gérard de Nerval (1851) constitue un solide antidote qui n’a rien d’une construction poétique comme l’explique Wikipédia : c’est un récit sans fard fondé sur la seule observation, qui décrit les hommes, les femmes, les faits, les circonstances, les expériences, l’achat d’une esclave musulmane noire dont il ne réussit pas à se débarrasser, les ruses, l’entregent nécessaire, la vie réelle dans l’Orient musulman d’alors.
Elie Faure est le neveu d’Elisée Reclus, cet anarchiste notoire, franc-maçon ponctuel, auteur de la Géographie universelle qui connut un succès retentissant et international). En 1909, Elie Faure publie l’Art antique, le premier volume de son Histoire de l’Art. Wikipédia décrit cette œuvre comme une étape historiographique importante dans la discipline, ce qui est une manière élégante et sournoise de la discréditer. Tâchons d’être à la fois plus juste et plus mesuré et commençons par reconnaître que le style est somptueux : fastueux sans pédanterie, du rythme, de l’ampleur, puissamment incarné, une prose qui prend parfois une tournure poétique… L’ennui, c’est que ce style charrie autant d’alluvions que le Nil ou les fleuves d’Asie… des idées sans fondement, d’autant plus séduisantes qu’elles sont formulées avec une certaine majesté et un art incontestable de la synthèse.
Le volume sur l’Art médiéval paraît en 1964. C’est celui qui nous intéresse. Par ordre d’apparition on trouve : les Indes, la Chine, le Japon, les Tropiques, Byzance, l’islam, le christianisme et la commune (!), l’expansion de l’idée française et une introduction à l’art italien. C’est l’islam qui est notre guest star. Il le mérite. Ouvrons le bal des rêveries de ce génial autodidacte un peu halluciné avec les premières lignes de ce chapitre qui ne comporte que quelques pages, mais quelles pages ! Aussi flamboyantes qu’erronées.
« Quand leur confrontation dramatique s’ouvrit, l’islam, on doit le dire, apportait aux civilisations occidentales des réalisations autrement vivantes que celles offertes par le christianisme aux civilisations d’Orient. L’islam, qui s’était lancé, dans un élan sauvage de foi désintéressée, à la conquête de la terre, pauvre et libre, ayant pour patrie ses tentes, et l’infini d’un rêve qu’il poursuivait au galop des chevaux, dans le vent des burnous et la poussière soulevée, l’islam, au cours du Moyen Age, fut le véritable champion de l’idée jamais atteinte dont la recherche nous enfonce toujours plus loin dans l’avenir ».
L’expansion de l’Islam a réellement brisé une unité européenne, qui n’était pas gréco-romaine mais à la fois occidentale et orientale. La frontière romaine (arrêtée sur la rive de l’Euphrate) distingue et sépare deux univers linguistiques : l’univers gréco-romain et l’univers hébréo-araméen et persan, que l’islam a arasé à partir du VIIIe siècle lorsqu’il est arrivé sur le plateau iranien après la bataille de Nihavend. La « confrontation dramatique » bien réelle, et pluri-séculaire, entre la Croix et le Croissant a eu des conséquences incalculables, en particulier pour ces chrétiens d’Orient (de l’Orient romain) dont l’histoire se résume depuis lors en une alternance de dominations, de persécutions plus ou moins sévères et de martyres. Jusqu’à un véritable génocide perpétré sous nos yeux dans l’indifférence des grands médias, et qui est bien le fait du monde musulman.
L’islam primitif, que Jacqueline Chabbi a qualifié avec pertinence « d’islam des tribus », n’a pas encore de dogme constitué lorsqu’il apparaît sur le théâtre de l’histoire ; et cette foi bien improbable n’a rien de désintéressée comme l’écrit Faure : le but principal, c’est de razzier en vue de s’emparer des richesses et de réduire en esclavage hommes, femmes et enfants, pour en jouir, les exploiter ou les vendre; quant à cette idée jamais atteinte qui nous enfonce dans l’avenir, on doit supposer que c’est celle de Dieu, et que ce « nous » englobe aussi les autres religions… C’est joliment formulé mais ça ne veut pas dire grand-chose. La réalité, c’est qu’une grosse poignée de bédouins féroces, entraînés par des siècles de luttes intertribales et pour le compte d’autrui (Rome d’un côté, la Perse de l’autre), fanatisés par l’appât des butins et une sauvagerie native dont l’histoire n’est pas avare, s’est vue suffisamment unifiée pour se lancer à la conquête des terres riches et mettre en coupe réglée les populations sédentarisées, donc pacifiées – autant qu’il est possible de l’être sur cette terre.
Trois siècles ont passé… L’islam va désormais par l’Afrique du Nord, « de la rampe iranienne aux Pyrénées ». On chercherait en vain une seule date précise dans cette grande fresque de l’art, des civilisations et de l’histoire. C’est une grande saga romantique qui galope à travers les périodes et les espaces, avec des zooms ici et là, dans une prose réjouissante qui soutient une vision aussi passionnante qu’extravagante. Ici et là, quelques éclairs de lucidité zèbrent le ciel de ce grand rêve éveillé qui évoque sans ciller le « miracle de l’esprit arabe «, « qui fut chez lui partout et partout domina sans rien créer par lui-même ». « Le nomade jouit des domaines conquis, y réveille les énergies lasses, consent à animer de son esprit le génie plastique des vaincus fanatisés ». Quelle magnanimité…
Corrigeons tout cela… D’abord, ce n’est pas l’esprit arabe, mais le génie persan et syrien (donc chrétien), greffé sur des conquérants incultes qui a su garantir la survie de la culture de ces quatre grands royaumes issus de la Mésopotamie. D’où diable pourrait bien provenir le génie d’une bande de bédouins nomades et incultes ? Poursuivons : « Copte en Egypte, Berbère au Moghreb – on écrit ainsi à l’époque-, Espagnol en Espagne, Persan en Perse, Indien aux Indes. « Partout où il s’est arrêté, il est resté maître des cœurs ». Il n’en est rien. Les sectateurs d’un certain Mahomet sont restés maîtres, non pas des cœurs, mais des richesses, des terres, des populations qu’ils ont soumises par le sabre, instaurant une domination politique et économique inaugurée dans le sang et appuyée ensuite sur les structures existantes. Si génie, il y eut, c’est le génie administratif des Perses assorti du désir de survivre. Et ce moment s’appelle l’islam califal, célébré dans nos livres d’histoire de la classe de 5ème… Mais il y a au moins une idée juste, c’est celle du rôle historique des Persans qui « fût de perpétuer dans l’avenir un peu des civilisations immémoriales de la contrée des fleuves » (la Mésopotamie).
Le conte de fée digne des studios Disney en ses débuts continue : « Toutes les oasis qui sèment les déserts d’Afrique et d’Espagne se transforment en villes blanches, s’entourent de murs crénelés, voient surgir des palais pleins d’ombre où les Emirs viennent chercher la fraîcheur après la traversée des sables ». Et l’Art dans tout ça ? On y vient… « Le plein cintre trapu des basiliques est devenu déjà l’arc brisé qui s’élance (ah bon, c’est les musulmans ça aussi ?). La coupole sphérique montera comme lui. Elle retrouvera les vieilles formes assyriennes que la Perse sassanide a prolongées jusqu’au seuil de l’islam ». Mais oui, tout cela vient des artisans byzantins, persans et syriens.
Pour décrire la Perse, Elie Faure s’appuie sur Pierre Loti (Vers Ispahan) : « Le vent y moire des prairies blanches, des prairies roses, des nappes de pavots, des champs de céréales qui parcourent, du printemps à l’automne, toutes les nuances incertaines allant du vert tendre au jaune d’or. (…) Les villes y sont noyées de rose ». Allons donc, toutes ces cultures de céréales et de pavots ne sont pas le fruit du travail des bédouins. Au zénith de la gloire de Loti, Léon Bloom écrivait tranquillement ce dont personne aujourd’hui ne doute : « Ce n’est pas du tout un grand écrivain. Il écrit mal ». Son charme ajoute François Mauriac, (qui rapporte le propos de Bloom dans son Bloc-notes), tient « à une nostalgie, à une obsession, à cette plainte de chien qui hurle à la lune ».
La domination politique requiert des soldats et des guerriers, pas des paysans. Le récit merveilleux reprend : « Ce fut comme un songe enchanté où se confondirent pour une heure l’ardente sensualité de l’Inde, le maniérisme des Persans, la science lente des Chinois, la grande rêverie féérique des Arabes » (sic).
Fin XVIe, « le grand Abbas fait élever d’un coup la féérie d’Ispahan ». N’exagérons rien… La magie des studios Disney c’est pour les enfants. Abbas fit transférer des milliers d’artisans d’Arménie à Ispahan en plusieurs vagues de déportations. D’autres seront envoyés dans le nord du pays pour y pratiquer l’agriculture et l’élevage du ver à soie. Oserai-je ajouter que cet Abbas le Grand eut quatre fils, qu’il fit exécuter l’aîné et aveugler deux autres.
Pour conclure ce chapitre édifiant sur une page de l’histoire et de l’art, Faure s’aventure sur le terrain glissant de l’analyse religieuse. Les choses se brouillent un peu autour de l’idée d’idolâtrie qui « sauve le monde quand il ne reste plus rien qu’un peu d’invisible poussière des grands rêves sans contrepoids qu’ont vécus les peuples prophètes façonnés par le désert ». Qu’est-ce que l’idolâtrie pour l’auteur ? C’est « le fait d’aller chercher dans la nature extérieure le trésor inépuisable de ses enseignements ».
Elie Faure n’est pas dénué d’une certaine logique mais elle demande à être reconstituée sous le fatras poétique. Nous sommes bien d’accord que « défendre à l’art de s’alimenter à une source quelconque, c’est tarir toutes ses sources à la fois ». Il reste l’architecture, la psalmodie lancinante, la sèche géométrie pour toute décoration…Or l’une des sources de l’art, ce sont les formes du monde, les images qui entourent le sculpteur, le peintre ou le dessinateur, images dont il s’inspire ou qu’il reproduit. Et c’est pourquoi, en toute logique, dans une société qui interdit de retrouver le sens des choses du monde et de les figurer dans les différents arts, l’idolâtrie c’est de transgresser cet interdit et de recommencer à intégrer, en art, le monde des formes. Y-a-t-il un art de l’islam, autrement dit un art religieux façonné par la religion de Mahomet ? Si oui, c’est un art qui doit à peu près tout aux cultures et aux sociétés que l’islam a mises en coupe réglée en leur imposant un interdit majeur, asphyxiant toutes les fois qu’il a été respecté. « A partir du XIXe siècle, les coupoles disparaîtront, la nudité des grandes nefs évoquera le désert avec l’horizon circulaire et la voûte du ciel pour seul repos aux yeux levés. Dehors, au-dessus des murs verticaux aussi dépouillés que le sol, on la voit monter, toute pure accompagnée du vol des minarets d’où, par la voix des muezzins, tombent les paroles d’en haut à l’heure de la prière ». C’est peut-être de la poésie mais ces paroles d’en haut qui tombent à l’heure de la prière, on les entend aujourd’hui dans certaines villes où les maires n’ont, selon toute apparence, jamais ouvert un livre d’histoire. Qu’on ne s’illusionne pas, il ne s’arrêtera pas en si bon chemin cet islam à qui nous devons tant et qui a pris conscience non seulement de sa force, de sa puissance et de sa spécificité mais surtout de la faiblesse des nations d’Europe de l’Ouest qui ont abdiqué leur souveraineté pour la chimère européenne.
Et qui sont-ils ces peuples prophètes façonnés par le désert ? Avant Mahomet et sa prétention d’être le sceau des prophètes et d’annoncer la religion qui récapitule toutes les autres, il y a les prophètes de l’Ancien Testament. Alors ces grands rêves sans contrepoids, quels sont-ils ? Ceux du judaïsme ou celui de l’islam ? Si pensée de l’art il y a, convenons qu’elle est fondée sur une instabilité conceptuelle regrettable.
L’islam a repris les armes qu’il avait partiellement déposées pendant quelques siècles, d’abord arrêté et stabilisé dans sa marche victorieuse, puis progressivement dominé par la supériorité technique, militaire et financière de l’Europe de l’Ouest. En se radicalisant, il s’est privé du levain chrétien et il ne prétend plus aujourd’hui qu’à s’emparer de la technique, âprement convoitée parce que source de puissance politique et de développement économique, en vue de son idéal utopique (de son eschatologie dans le langage religieux) : mettre le monde sous la loi de Mahomet, burka à l’appui et mémorisation du Coran à coups de bâton sur la plante des pieds.
Saint Augustin disait que « le diable est accroché comme un vampire aux flancs de l’Histoire ». Il est agrippé tout aussi âprement aux flancs de l’histoire de l’art. (Art et) Histoire avancent quand même et avancent ainsi ».
