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Religion

Mahakala, le démon qui gouverne le bouddhisme tibétain

Mahakala, le démon qui gouverne le bouddhisme tibétain

De Marion Duvauchel, historienne des religions, pour Le Salon beige :

Réduit à l’expression la plus simple et la plus primitive, l’enseignement du Bouddha se ramène à la formule des Quatre vérités. Débarrassé de son extravagant vêtement scolastique, on n’y trouve plus que deux propositions étroitement solidaires l’une de l’autre : l’existence humaine est transitoire et instable, tout y est douleur, la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort, l’union avec ceux que l’on aime comme la séparation, ne pas voir son désir assouvi et seul l’enseignement du Bouddha peut mettre un terme à ce que la ronde karmique de la transmigration transforme en un interminable cauchemar. Les grands Dévots européens du bouddhisme tibétain présentent le Vajrayana ou « véhicule du diamant » ou bouddhisme tantrique, comme le troisième volet des enseignements du Bouddha et ils le tiennent pour la forme accomplie du bouddhisme. Avec la constitution du « Tibet libre » élaborée par le Dalaï-lama actuel, ils relaient adroitement la fiction d’un Tibet délocalisé, sorte de territoire mondial appuyé sur la cause de l’écologie et de la paix, (mondiale elle aussi) et réinventent une nature humaine, abstraite et désincarnée. Ce catéchisme – qualifié par un chercheur américain un peu lucide de « colonialisme spirituel – est relayé par une intelligentsia parisienne éprise de philosophie orientale, pourvu qu’elle reste une abstraction sans conséquences pratiques. Et il est gobé par tous ceux qui pratiquent à des titres divers le yoga et la méditation, et qui font du bouddhisme une philosophie, une spiritualité, une voie de sagesse et autres billevesées.

L’exploratrice (et orientaliste) Alexandra David-Neel, adepte du bouddhisme « authentique », celui du Bouddha, titre éponyme d’un de ses livres) – a largement contribué à populariser ce bouddhisme, tout en le « floutant ». Ce qu’elle connaissait, et fort bien, c’est le bouddhisme tibétain ou plus exactement un état de ce bouddhisme entre 1910 et 1950, avant la conquête chinoise. Dans la correspondance que tout au long de ses improbables pérégrinations, elle a entretenu  avec son mari Philippe Neel, elle décrit sans fard paysages somptueux et ensorcelants, soucis divers et dangers traversés, échanges ineffables avec de grands érudits tibétains, rencontres avec des lamas incultes et cupides,  mais aussi pratiques et rituels tibétains observés et entendus : « l’étrange musique ne ressemblant à rien de connu, où passent les rêves d’une nation bizarre perdue en ses montagnes arides, musique parfois terrible… si grave, si lente et qui vous fait frissonner la nuit ». (27 juillet 1912). Elle tenait le bouddhisme tibétain pour un bouddhisme dégénéré : un ensemble de cultes magiques dont certains sont proprement monstrueux ou terrifiants (Magie d’amour, magie de mort). Ce qui est parfaitement vrai. A la fin de sa vie, elle répétait que le bouddhisme (celui du Bouddha) n’était pas une religion mais une doctrine pour intellectuels. Elle n’y croyait plus guère mais puisqu’elle vivait du « mythe » édifié autour de ses exploits et qu’elle n’avait pas trouvé de place dans la sphère orientaliste savante, il lui était difficile d’avouer publiquement que la quête bouddhiste d’un détachement souverain n’était qu’une illusion inaccessible, même en passant des années au fond d’une grotte à 4000 m d’altitude. De même qu’il était difficile d’admettre (sauf conversion) qu’avoir pour but de se libérer de l’illusion que tout n’est qu’illusion est sans doute l’idée la plus absurde qui ait pu germer dans l’esprit d’un homme. Le mystère est que la graine s’est répandue…

En juillet 1912, à Gangtok, elle assiste à une singulière « pantomime », une danse avec masque qu’on appelle « cham » : « Les guerriers évoluent autour de Mahakala, et du génie de Kintjindjinga, (le génie de la montagne du même nom) tour à tour apaisés et en furie ». A. David-Neel ne manifeste qu’un respect modéré pour tout ce « pittoresque » : Le vieux maharadjah n’a aucune espèce de piété bouddhiste, il craint les mauvais esprits, a installé Padmasambhava sur l’autel de son sanctuaire et est un chasseur enragé. Ce qu’on chante pendant les danses est une fois de plus terrifique et horrifique comme tout ce lamaïsme qui n’est que magie et sorcellerie ». C’est un rituel à Mahakala, le « Mgon-po » qui gouverne le bouddhisme tibétain.

Sensiblement à la même époque d’autres explorateurs – Jacques Bacot, Sven Hedin, Henri d’Ollone- ont eux aussi assisté à ces danses et ils les ont interprétées comme mimant la lutte – victorieuse- contre les démons. Ils y ont vu, avec raison, l’expression symbolique d’un moment fondateur, le moment « originel », historique et légendaire de l’introduction du bouddhisme au Tibet par le « grand dompteur, Padmasambhava, au VIIe siècle. Le roi lui-même l’a appelé à l’instigation de ses deux épouses, une princesse chinoise et une princesse népalaise, toutes deux converties au bouddhisme et fermement décidées à faire tomber le roi dans le chaudron. Toutes les mouvances sectaires tibétaines admettent l’existence historique de Padmasambhava, même si toutes ne lui rendent pas un culte. C’est aussi un grand érudit, il arrive avec des textes, dont on fera des « textes-trésors », qu’il aurait enterré en attendant les élus qui les retrouveraient le temps venu. Et qui apparemment les ont retrouvés, si l’on en croit les polémiques tibétaines nourries, étudiées de près par les spécialistes européens.

Au Tibet comme en Chine, le bouddhisme arrive avec un panthéon dont l’origine védique est généralement admise :  deva, nâga, yaksa, dakini, rakasa, preta et bien sûr les yaksa … Les listes varient peu ou prou dans les textes brahmaniques, bouddhiques ou jaïna. Ces génies, qui existent surtout en « bandes », ont été distribués selon huit catégories (on doit ce premier inventaire à Emile Guimet). Pour les convertir à la nouvelle religion, il faut subjuguer ces grands Agités, il faut les dompter. Il revient à Padmasambhava, le grand dompteur (et à ses disciples) de les avoir convertis en protecteurs bienveillants du bouddhisme. Déjà en chemin, il s’entraine un peu et met KO quelques démons qui le retardent. Au Tibet, les génies ont leurs autels, leurs cultes, leurs adeptes, et c’est pour les sorciers et « chamans » d’obédiences diverses une activité fort lucrative que les exorcismes et rituels divers. Ces démons sont des « génies du sol », des « dieux-montagne », (comme Kindjinjinga mentionné par Alexandra David-Neel), on les appelle les « Lha », les divinités du cadastre : ils sont donc partout. Mais une fois fixés quelque part, ils deviennent beaucoup moins menaçants : on sait où les trouver pour se les propitier.

Padmasambhava est un « tantrika », un tantriste, c’est un Hindou, il arrive donc avec le panthéon hindouiste, et dans ce panthéon, un grand dieu émerge : Shiva. Son suivant s’appelle Mahakala. Dans le catalogue de ces divinités tibétaines, (établi par un anthropologue en 1936), il arrive en tête : c’est un démon éminent et même suréminent (un Mgon-po). Ce bouddhisme mahayana aux résurgences hindouistes donnera le lamaïsme, qui est la forme instituée prise par ce bouddhisme mahayana quelque peu composite. Ça n’ira pas sans quelques luttes, aux allures parfois de guerre civile.

Les rituels initiatiques bouddhistes, de quelque obédience qu’ils soient, sont des rituels de possession. Jacques Bacot a sans aucun doute le mieux pressenti le sens de ces danses sacrées « cham » qui rendraient visible deux espaces, l’espace sacré et l’espace profane (selon les catégories anthropologiques de l’époque). C’est une intuition presque juste. La danse figure de manière « sacramentelle l’espace des hommes et l’espace des démons. Pour qu’ils entrent dans le plan des hommes, il leur faut un « corps », il faut donc qu’un corps humain leur offre l’hospitalité, au moins le temps du rituel, le temps de la danse « cham ».

Mais on peut aussi leur offrir une hospitalité illimitée : c’est le but des rituels ésotériques, autrement dit réservés à des initiés. L’initiation consiste à devenir « un » avec la divinité de tutelle, ce qui requiert des années d’inlassables récitations de mantras divers et de méditations, jusqu’à l’hébétude. Un texte ancien décrit les dix actes rituels à accomplir pour la propitiation de la divinité. Il s’agit « de faire tomber le dieu dans le corps humain (de son médium) et de le faire parler par sa bouche ». C’est un rituel de possession en vue d’obtenir une parole oraculaire. Il s’agit, a confié un grand initié à un grand érudit, de « réaliser les vœux de la divinité (par des offrandes) » et de « renouveler le serment (établi jadis entre un lama du passé et le dieu) ». Autrement dit, on renouvelle un contrat. Ces rituels sont décrits dans des » tantras » d’où le terme « tantrisme ». Or, il existe bel et bien un tantra de Mahakala, par conséquent un rituel d’initiation au « Black One ».

Mahakala, c’est le « grand Noir » (le grand démon noir), Paul Mus l’appelle « le grand Yaksa (il gouverne tous les petits génies du sol), ou encore « le grand Temps ». Ce grand démon hirsute gouverne le bouddhisme tibétain. Il a huit faces, vingt-quatre yeux, quatre pieds et seize bras ; des attributs qui sont dans l’ambiance (des crânes humains, une épée…) et il est accompagné du groupe des dieux védiques (Indra, Brahma…). C’est un haut gradé…  Avec les deux bras libres, il tient la sagesse (une femme). Il est représenté sous la forme d’un gros nain noir (qui devient bleu quand on le pacifie) et il crie « ha ha ha ha he he ho ho ». Il porte une couronne des cinq bouddhas (les cinq Jinas ou bouddhas célestes de la tradition mahâyânique). Ne rions pas, il est supposé être une image effrayante pour les non-initiés. L’objectif transcendantal de l’initiation est de comprendre que cette union mystique revient à réaliser le côté noir de la conscience. Cette confrontation avec la noirceur est supposée constituer un antidote à la maladie et à la souffrance qui rendrait capable de transférer aux autres l’énergie qui guérit. On trouve ainsi le récit de cette initiation suivie par un anglo-saxon dans les années 50 (The black One).

Une image bien connue représente ce bibendum chevelu avec un gros ventre en forme de cercle parfait dans lequel on peut voir deux roues. L’une a douze cases, ce sont les douze causes, c’est la roue de la transmigration, la roue du karma. L’autre a six cases, c’est la ronde du Samsara : les dieux, les non dieux, les animaux, les hommes etc.… On se réincarne nécessairement dans l’une ou l’autre de ces catégories. C’est un double enfermement, on tourne en rond aussi longtemps que l’on n’a pas épuisé la réserve karmique. Le Bouddha est au-dessus, en dehors de la figure. Il ouvre l’autre Rive, celle d’une non-temporalité, vide d’à peu-près tout, sauf de ces Boddhisattvas qui ont réussi à regagner le ciel des Toushitas ou le vide intersidéral du Nirvana : une non-temporalité dans un espace aussi vide d’amour que l’est une vie occupée au salut en clé bouddhique.

La plupart des adeptes du yoga ou de la méditation transcendantale croient ingénument en l’innocuité de ces méthodes et pratiques. En réalité, ils font allégeance à Mahakala. Il est à souhaiter qu’ils se soient revêtus de l’armure de Dieu, comme saint Paul nous y invite dans son Epître aux Ephésiens, (6-12) :

« Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes (répandus dans les airs) ».

Un texte çivaïte qui raconte comment les démons sont arrivés dans ce monde le dit expressément : on ne se débarrasse pas d’eux, on les apprivoise, on les dompte et quand on ne peut pas les subjuguer, on les enferme…

Au Japon, au terme d’une série de métamorphoses, Mahakala est finalement devenu le dieu du riz, puis de la cuisine…

Il occupe là-bas les placards et les réserves de conserves… C’est une manière de le dompter.

 

Nota bene : un livre sur ce thème est en préparation dans lequel on pourra trouver développements et références précises.

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