De notre Envoyé spécial Antoine Bordier, auteur de Arthur, le petit prince du Liban
Il ressemble à un garçon comme les autres, mais, ce jour-là, ce Jeudi Saint, dans l’église Saint-Joseph des Jésuites, à Beyrouth, en pleine Messe chrismale, il est là avec sa maman, Micheline. Son papa, Joseph, n’a pu faire le déplacement.
De l’autre côté de la nef, une cinquantaine de prêtres ont pris place pour la célébration de la Messe présidée par Mgr César Essayan, le Vicaire Apostolique de Beyrouth pour les catholiques de rite latin au Liban. Aux côtés de ce dernier, le Nonce Apostolique, Mgr Paolo Borgia, a fait le déplacement. Il n’est pas dans le sud, avec les chrétiens qui ont décidé de rester jusqu’à la fin dans leurs villages bombardés par Israël.
Avec ses grands yeux bleus, la présence de ce petit garçon aux cheveux bouclés, habillé de noir, dénote et interroge. Car, parmi les fidèles, il est le seul enfant de cet âge.
Reportage sur le petit garçon de Jounieh qui prie la nuit pour la Paix et qui a rencontré le Pape Léon XIV, le 30 novembre 2025 !
Souvenez-vous c’était sa première visite papale au Liban. “L’homme en blanc” comme l’appelle Pierre Bachelet, la main droite posée délicatement sur la rampe de l’escalier mobile descend les marches. Il s’arrête et salue plusieurs fois les officiels présents sur le tarmac de l’aéroport Rafiq Hariri. Au pied de l’escalier l’attendent le président de la République, Monsieur Joseph Aoun, et son épouse que l’on appelle “la première dame”, Nehmat Nehmeh. En retrait, le Patriarche Béchara Boutros Raï, le 77e patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, sourit, il est aux anges.
Il a connu trois papes : Benoît XVI, François et celui qu’il va saluer dans quelques secondes. D’un pas lent, mais assuré, aux sons des flûtes, des trompettes et des tambourins, le pape Léon XIV entre dans la grande tente officielle dressée pour cette occasion historique. C’est là que l’attendent les 200 invités, triés sur le volet, parmi lesquels se trouve Noah et ses parents.
Les papes et le Liban
Avant Léon XIV, il faut remonter à Paul VI, pour voir le premier chef de l’Eglise catholique fouler la terre sainte libanaise en 1964. La terre sainte ? Oui, le Liban est une terre sainte, celle du creuset de la création, celle des pas du Christ, celle de Cana, celle de Tyr et de Sidon, celle des cèdres, celle des montagnes de Dieu. Du Christ à Paul VI, il n’y a qu’un pas de 1964 ans à faire. Mais, on l’a vite oublié et les présentateurs non renseignés l’oublient encore de nos jours, car il ne s’agissait pas le 2 décembre 1964 d’une visite apostolique, mais plutôt d’une escale ! Il se rendait en Inde pour le Congrès eucharistique de Bombay. Une escale angélique, une escale divine, une escale papale…
Le monde entier s’arrête et écoute. Comme pour le Pape Léon XIV, cette visite-transit a fait s’envoler toutes les cloches des églises libanaises. Quelle musicalité, quelle sonorité dans le ciel levantin des années glorieuses. En 1964, le Liban est encore en paix. Il n’est pas crucifié. Le pays-confetti aussi grand que la Corse avec ses 10 452 km2, le pays du Cèdre est devenu la Suisse du Proche-Orient. Beyrouth où vécut Lamartine, sur les hauteurs d’Achrafieh, ressemble, alors, à Nice et à Paris, avec ses rues portant des noms bien français : avenue du Général de Gaulle (car le commandant de Gaulle y vécut entre 1929 et 1932), avenue de Paris, avenue des Français, rue Foch, rue Gouraud (du nom du général signataire du mandat français de 1920 à 1943), rue Monot, rue Pasteur, rue Huvelin (du nom du professeur d’histoire co-fondateur de la faculté de droit de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth en 1913), etc.
“Le pays messager”
Après lui, d’un pape à l’autre, Jean-Paul II fera une visite historique qui est restée dans les âmes, les coeurs et les mémoires. D’autant plus que les premiers mois du pontificat de Jean-Paul II sont tâchés des pages les plus tragiques du Liban, écrites avec le sang des femmes et des hommes, des enfants, des civils et des militaires : celle des guerres de 1975 à 1990. Elles firent des centaines de milliers de victimes. Les 18 communautés religieuses qui forment la mosaïque Liban sont touchées en plein cœur et s’entredéchirent. Le vivre-ensemble libanais implose, à cause des Palestiniens et de Yasser Arafat qui veut faire du Liban son bastion, sa citadelle, sa tour imprenable.
7 ans après la fin de la guerre, le Pape Jean-Paul II se rend au Liban en 1997. Il y exhorte la jeunesse à bâtir des ponts entre les communautés. Celui qui a fait chuter le socialo-communisme en Europe de l’Est, en commençant par la Pologne, son pays natal, puis la Russie, est un vrai lutteur, un saint. L’orphelin est devenu l’Homme de Dieu, il croit profondément que le Liban est un « pays messager ».
Il répétera : « Le Liban est bien plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient et l’Occident. » Aujourd’hui cette liberté, ce message, ce pays, ce peuple est crucifié.
Noah rencontre le pape Léon XIV
Le pape Léon XIV poursuit la mission de ses prédécesseurs à temps et à contre-temps. Ce 30 novembre, il vient de franchir l’entrée de la tente officielle. A sa droite, l’orchestre militaire continue avec force et élévation sa fanfare. Sur sa droite, les 200 fidèles qui l’attendent depuis plusieurs heures sont récompensés. Une énergie nouvelle les dynamise. Ils essayent de l’arrêter, de l’accrocher, de lui glisser un geste d’affection, un mot d’amitié, une parole fraternelle. Certains le touchent, et lui, se laisse toucher. La sécurité est là, qui éloigne avec délicatesse les pèlerins d’un jour venus à la rencontre de « l’apôtre de la Paix ».
Noah, du haut de ses 1,10 m et des poussières essaye de se frayer un chemin. Son papa le porte. Par chance, par grâce, le pape regarde dans sa direction, il salue Noah, le bénit et lui fait un grand sourire. La première dame, dans son joli tailleur bleu et blanc, regarde dans sa direction en souriant.
Le témoignage d’un enfant
Noah est aux anges. Son prénom est descendu des pentes adoucies par les eaux du déluge se retirant du mont Ararat, permettant ainsi à l’homme, à Noé, de passer de la mort à la vie, de la malédiction de Dieu, à sa bénédiction…
Oui, Noah est aux anges. Son attente est récompensée :
« Nous avons attendu près de 3 heures… C’était long. Mais, je ne regrette pas. Je m’en souviens comme si c’était hier. Ils ont lancé à son arrivée des coups de canon. Ce qui m’a fait sursauter. J’ai eu très peur, mais ce qui m’a rassuré, c’était la présence du pape. Quand il est entré dans la tente, j’ai réussi à me faufiler, malgré la foule. Il m’a béni et j’ai pu prendre un selfie et des photos. »
Plusieurs mois plus tard, ce Jeudi Saint, ce 2 avril qui commémore, également, le départ de Jean-Paul II en direction du Ciel (en 2005), à la sortie de la Messe chrismale, qui a duré deux heures, il témoigne encore. Son émotion reste grande, comme si cette rencontre le marquait à tout jamais, instant d’éternité : « Lorsque je l’ai vu passer devant moi, j’ai eu un frisson de joie et je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu peur aussi. Après avoir pris mes photos, et lorsqu’il a quitté la tente, j’ai dit à ma mère que notre attente de trois heures debout en valait la peine… » Puis, il conclut, comme s’il s’agissait, pour lui, d’un commencement : « Je n’oublierai jamais ce jour-là ».
Une maman heureuse, malgré la guerre
Micheline, sa maman, sort de l’église Saint-Joseph et revient, aussi, sur cette rencontre.
« Nous avons tous été très émus. C’était, en effet, très impressionnant de voir le pape d’aussi près. Il nous a apporté l’espoir. Moi, vous savez, j’ai toujours vécu ici. Je suis née pendant les guerres, il y a 50 ans. Nous aimons le Liban, nous aimons l’espoir. J’ai été très heureuse que mon fils ait vécu ce moment historique très spécial. Ensemble, nous avons demandé au Seigneur de nous sauver. Le Liban est béni, il a plein de saints. Nous allons être sauvés, j’en suis certaine. »
Quelle foi !
La foi de Micheline est surprenante, elle déplacerait les montagnes que cela ne serait pas étonnant. Les montagnes qui font le Liban, le mont Liban et l’Anti-Liban, sont des montagnes saintes. Aucun doute n’est permis. Elles ont servi pendant des siècles de refuges pour les chrétiens persécutés pendant des siècles. Le mot que Micheline répète sans cesse est celui de « l’espoir ». Pour elle, la solution à la guerre actuelle, une guerre sans fin depuis 1975, repose sur les hommes et sur Dieu. Elle précise même cette dépendance, indiquant ainsi la hauteur et la profondeur, la largeur et la longueur de sa foi : « Un peu des hommes et beaucoup de Dieu ! »
Noah, une enfance dans la guerre
Depuis sa naissance en 2014, Noah Issa, a, déjà, connu plusieurs guerres : celle de 2023-2024 et celle de 2026, celle que nous sommes en train de vivre en pleine Semaine Sainte.
Pour le Liban, la guerre s’est plus ou moins arrêtée lors du cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Presque, car, alors que son ennemi de toujours, le Hezbollah, lui, le respectait, Israël, en toute impunité et malgré les condamnations et les sanctions internationales, a continué à bombarder le sud du Liban. Terres et villages du sud qui feraient l’objet d’un marché, de spéculations entre Israéliens. Mais le sud Liban n’est pas à vendre !
Il serait bon de se rappeler que le 27 novembre 2026 n’est pas n’importe quelle date. C’est un jour de fête, celui de la Médaille Miraculeuse. Oui, ce jour-là, un miracle a eu lieu.
Puis, très vite, dès le lendemain, le diable, tel le dragon de l’Apocalypse, a remué sa queue. Il a continué à bombarder le sud, faisant des centaines de morts et des milliers de blessés. Et, le 2 mars 2026, tout le Moyen-Orient s’est embrasé. De nouveau Beyrouth la belle était frappée…
Noah vit à Jounieh, une ville côtière qui se situe à une vingtaine de km au nord de Beyrouth, dans le quartier de Zouk. Malgré cet éloignement, il entend les drones et les missiles qui frappent les quartiers sud chiites de la capitale.
« Oui, je souffre de la situation, de la guerre. J’ai peur. Mais, je prie. Quand les avions passent le mur du son, cela me réveille. J’ai, déjà, été réveillé plusieurs fois dans la nuit. J’ai fait des nuits blanches. Et, ma résolution c’est de prier ! »
Noah est un petit garçon enthousiaste, joyeux, souriant, bien dans ses baskets. Un saint qui prie !
De Noah à Carlo Acutis
Le petit garçon de 11 ans a des traits communs avec Carlo Acutis, canonisé en septembre dernier. Comme lui, il aime jouer sur son ordinateur. Mais, il aime surtout prier,
« aller à l’église, croire en Dieu, prier le chapelet, se confesser, adorer, aller à la Messe… »
Noah a entendu parler du saint de l’Eucharistie. Carlo Acutis ? Oui, il a entendu parler de Carlo Acutis, ce jeune italien de Milan mort d’une leucémie foudroyante à l’âge de 15 ans. Carlo Acutis a commencé par faire revenir ses parents à la foi. Puis, il s’est rapproché de saint François d’Assise. Comme lui, Noah prie le chapelet chaque semaine. Mais, il ne connaît pas bien les miracles eucharistiques, ces osties consacrées qui font apparaître des taches de sang, des morceaux du Cœur du Christ. Il ne connaît pas bien l’exposition universelle imaginée par le tout jeune Carlo Acutis quand il avait 11 ans. Qui a 11 ans a entendu parler des miracles eucharistiques ?

Un francophone qui prie ?
Autre caractéristique étonnante, voire épatante, de Noah, pour son jeune âge : il parle très bien la langue française. Et ce qui est le plus surprenant sur le sujet, c’est sa réponse : « Oui, j’ai appris le français grâce à mes parents, sur Youtube, et à la télévision. » Incroyable mais vrai, Noah est bourré de talent. Ce petit garçon est en 6e au collège central de Jounieh. Et, il n’y apprend pas le français. Serait-il comme Carlo Acutis, un « geek de Dieu » ?
La conversation se termine, alors que les derniers prêtres et les derniers fidèles sortent de l’église Saint-Joseph. Les douze coups de midi viennent de sonner, Noah a envie de conclure en lançant son appel à la prière d’une façon très inattendue.
« Je demande à la France, aux Français, à tout le monde, de prier pour nous, pour les morts, pour les blessés, pour les personnes handicapées. Je demande aussi de prier pour l’armée qui ne peut rien faire. Et, laissons faire ce que Dieu veut : la PAIX ! »
Quelle maturité !
Mieux encore, Noah va plus loin que la prière. Il s’est engagé comme scout, et travaille chaque semaine à préparer des colis alimentaires et vestimentaires pour les réfugiés, pour les pauvres. Un exemple à suivre… à trois jours de Pâques. « Je rêve de la Paix à Pâques », conclut-il. Que Dieu l’entende…
Reportage réalisé par Antoine BORDIER, auteur, biographe et consultant
Copyright des photos A. Bordier et Noah Issa
