Matthieu Lavagna a répondu aux questions de Claves concernant son ouvrage Ce qu’enseigne vraiment l’Eglise sur la peine de mort. Extrait :
Comment les catholiques doivent-ils réagir face à ce qui semble être un vrai revirement ?
À mon sens, ces enseignements du pape François ne relèvent pas du magistère infaillible de l’Église, même ceux qui sont contenus dans des encycliques ou déclarations officielles. Il ne s’agit clairement pas de déclarations « ex cathedra » ou d’enseignements solennels, mais d’actes du magistère non-infaillible, dans lesquels il est possible que le pape puisse faire et enseigner ponctuellement une erreur.
Il me semble que l’on peut formuler ainsi notre conclusion : un catholique doit refuser de donner son assentiment à un enseignement non-infaillible du magistère si ce dernier vient s’opposer directement à une doctrine qui a déjà été infailliblement enseignée. Or il semble que ce soit le cas ici, puisque l’Église a enseigné pendant deux millénaires que la peine de mort n’était pas intrinsèquement immorale et que l’État a le droit de l’appliquer dans certaines circonstances en vertu de la justice rétributive.
Attention, il ne s’agit pas d’un acte de rébellion contre le pape ou le magistère, mais simplement d’une suspension prudente de l’assentiment de l’intelligence, dans le cas d’une contradiction manifeste entre un enseignement et la doctrine constamment professée par l’Église.
À votre avis, ce récent changement représente-t-il un danger pour le magistère de l’Église ?
Comme nous venons de le dire, ce changement pour le moins troublant ne doit cependant pas affaiblir la foi des catholiques ni la confiance dans le magistère assisté divinement. Il n’en reste pas moins que cette évolution brutale et selon toute apparence contradictoire peut donner — de l’extérieur du moins — une impression d’inconstance dommageable à l’enseignement de l’Église, dont l’autorité est justement renforcée par son immuabilité. Bien qu’elle soit largement remise en cause aujourd’hui, sur de nombreux sujets, cette constance du magistère est un puissant argument de vérité, un soutien solide pour la foi des chrétiens, et un rempart contre le relativisme ambiant.
Demeurent pour nous cependant deux points peu clairs : la peine capitale entre-t-elle directement dans l’objet du magistère, et le pape François a-t-il réellement soutenu qu’elle était intrinsèquement immorale ?
Le Pape François semble en effet avoir enseigné que la peine de mort est immorale en toutes circonstances et à toute époque. En effet, il affirme que celle-ci « viole la dignité de tout être humain, inaliénable en toutes circonstances » (Dignitas Infinita, n° 34) et que « indépendamment de tout changement culturel », cette dignité humaine est « inviolable en toute époque de l’histoire et [que] personne ne peut se sentir autorisé par les circonstances à nier cette conviction » (Dignitas Infinita, n° 6). Aussi, l’affirmation de François selon laquelle : « Le commandement “tu ne tueras point” a une valeur absolue et inclut aussi bien l’innocent que le coupable » indique bien qu’il considère que la peine de mort est une violation pure et simple du 5e commandement et donc qu’elle est immorale à toute époque, pas seulement aujourd’hui (les dix commandements ne sont pas soumis aux changements contingents des sociétés).
Que dire encore à ceux qui arguent du risque d’erreur judiciaire, face à la garantie de protection que les systèmes carcéraux modernes semblent apporter en termes de protection des sociétés ?
L’objection du risque d’erreur judiciaire est importante, mais pas décisive. Évidemment, l’exécution d’un innocent est inadmissible. Mais il me semble que cela ne suffit pas à justifier l’abolition de la peine de mort dans toutes les circonstances. L’objection montre plutôt qu’il est nécessaire de mettre en œuvre tout ce qui est possible pour éviter le risque d’erreur, avant de procéder à l’exécution… La peine capitale ne peut évidemment être envisagée que lorsque la culpabilité est établie « au-delà de tout doute raisonnable ». Notons cependant que les technologies contemporaines (ADN, empreintes, caméras…) permettent de réduire drastiquement le risque d’erreur judiciaire.
Pour finir, nous aimerions revenir sur deux questions… Et d’abord, vous mentionnez à plusieurs reprises les enjeux philosophiques de la question : d’où vient le courant abolitionniste, et que révèle son influence dans l’Église ?
Il est difficile de démêler entièrement les tenants et les aboutissants de cette émergence d’un courant anti-peine capitale dans l’Église. Il importe toutefois de noter que le courant abolitionniste est d’abord né dans des milieux libéraux et radicalement antireligieux, en particulier très anticléricaux : notamment chez les philosophes des Lumières. Jusque dans les années 1970, une ligne de séparation nette séparait les théologiens chrétiens (catholiques et protestants) des promoteurs de l’abolitionnisme, souvent par ailleurs ouvertement antichrétiens et prônant une doctrine morale et politique clairement opposée à la religion. […]
