L’Agnus Dei
1 – Le « chant de la fraction »
D’origine orientale, le chant de l’Agnus Dei fut introduit dans la messe romaine au VIIe siècle pour accompagner le rite de la fraction. Il était « destiné à combler […] l’intervalle de silence résultant de l’accomplissement du rite »[1] qui, dans l’antiquité, tant qu’on ne faisait pas encore usage de pain azyme, ni de petites hosties, pouvait durer un certain temps.
Le chant Agnus Dei couvre désormais l’intervalle qui court de la fraction à la communion du prêtre[2] – et il s’inscrit opportunément entre ces deux rites, ainsi que nous allons le voir.
2 – Signification sacrificielle
Nous avons déjà eu l’occasion de mentionner que la fraction peut être regardée comme une évocation des souffrances du Seigneur. C’était déjà le cas en Orient au IVe siècle. Or, en Orient également, on désignait depuis fort longtemps les oblats eucharistiques sous le nom d’“agneau”, expression suggérée par maints passages de l’Écriture. L’agneau – l’agneau de Dieu – est en effet la figure par excellence du Christ-victime, du Christ offert et immolé en sacrifice :
– Ainsi, Isaac demandant à son père Abraham : « Où trouverons-nous l’agneau pour l’holocauste ? » Et Abraham répondant : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste. »[3]
– Également le rite sacrificiel de la Pâque, initié à l’occasion de la sortie d’Égypte, où le sang de l’agneau répandu sur le linteau des portes préserve les Hébreux de l’ange exterminateur[4].
– Ou encore, la prophétie d’Isaïe, le chant du serviteur souffrant : « Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche. »[5]
– Il faut ajouter à cela l’agneau égorgé de l’Apocalypse[6].
– Enfin, saint Jean-Baptiste, qui désigne Notre-Seigneur à ses disciples par ces mots : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »[7]
D’où, en Orient d’abord, puis bientôt à Rome, ce chant de l’Agnus Dei célébrant, en particulier au moment de la fraction, l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. On comprend donc que :
[…] l’invocation à l’Agneau de Dieu s’adresse, non au Christ en général, mais au Christ en tant que victime du sacrifice dans l’eucharistie ; l’idée [sera la même à] l’instant de la communion, lorsque le prêtre [présentera] le Saint-Sacrement aux fidèles en disant : Ecce Agnus Dei. [Voici l’Agneau de Dieu]. »[8]
3 – L’invocation
Le texte lui-même du chant est donc emprunté au témoignage de saint Jean-Baptiste. Deux détails sont à mentionner.
Le premier semble purement grammatical : puisqu’il s’agit d’une invocation, le nom agnus – « agneau » en latin – devrait normalement être décliné en agne. Ainsi, nous disons fréquemment Domine, au lieu de Dominus, lorsque nous invoquons le Seigneur. Dans l’Agnus Dei, il n’en est rien. Ce fait semble répondre « à une loi grammaticale qui joue dans beaucoup de langues : un sentiment de respect tend à rendre indéclinables [certains] termes religieux »[9]. Il y a là une précieuse nuance que seul le latin nous permet de saisir.
Le deuxième détail est le passage au pluriel pour le terme « péchés » [peccata], qui est au singulier dans l’évangile [peccatum]. On trouvait déjà ce pluriel dans la prophétie d’Isaïe que nous avons mentionnée à l’instant : « Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras adtritus est propter scelera nostra. »[10]
Comme l’explique saint Thomas : « Il est certain que le Christ est venu en ce monde pour effacer non seulement le péché qui s’est transmis par origine à la postérité, [c’est-à-dire le péché originel] mais encore tous les péchés qui s’y sont ajoutés par la suite. »[11] Il s’agit, certes, principalement du péché originel[12] – et c’est ainsi que l’on peut entendre le singulier de l’évangile[13] – mais il s’agit également de nos péchés personnels – et c’est ainsi que l’on peut entendre le pluriel de la liturgie.
4 – Les supplications
L’invocation Agnus Dei qui tollis peccata mundi est donc répétée à trois reprises, et suivie à chaque fois d’une supplication : Miserere nobis [« Ayez pitié de nous »] pour les deux premières ; Dona nobis pacem [« Donnez-nous la paix »] pour la dernière. Cette variante remonte au Xe siècle. Elle est une « conséquence probable du voisinage avec le baiser de paix »[14].
Le jeudi saint, en effet, où l’on ne donne pas la paix, on dit trois fois Miserere nobis [« Ayez pitié de nous »]. Aux messes des morts, la supplication vise plus directement les défunts : Dona eis requiem… [« Donnez-leur le repos… »], et l’on ajoute, la troisième fois : … sempiternam [« … éternel »].
5 – Les répétitions
L’Agnus Dei n’ayant plus à couvrir l’intervalle occupé par la fraction, il a fallu fixer le nombre de répétitions.
[…] peu à peu l’on s’arrêta au nombre sacré de trois répétitions […]. Ainsi naquit une hymne d’une extrême brièveté, mais d’une gravité puissante, qui, surtout dans le cadre où elle apparaît, peut se mesurer avec les hymnes de l’Apocalypse[15].
L’agneau qui est la victime de notre sacrifice et qui devient notre nourriture, en qui l’agneau pascal de l’Ancien Testament a trouvé sa réalisation suréminente, est l’agneau triomphant de l’universelle consommation, qui seul peut ouvrir le livre des destinées de l’humanité ; et si l’Église du ciel lui adresse les chants d’action de grâces des élus, vers lui montent aussi les supplications de la communauté des rachetés, qui poursuit son pèlerinage terrestre.
Ces perspectives se dégagent plus distinctes encore, si nous gardons présente à l’esprit l’évocation symbolique des souffrances et du triomphe du Seigneur, contenue dans la fraction et la commixtion[16].
