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France : Politique en France

Raphael Glucksmann et le Roman de Renart

Raphael Glucksmann et le Roman de Renart

De Marion Duvauchel, Professeur de lettres, pour Le Salon beige :

Raphael Glucksmann a livré en 2016 son idée sur « Notre France ». Un ouvrage édifiant dont la thèse est simple : la France est née de la laïcité et ce n’est que dans le « tout Politique » que gît notre trésor de liberté, que s‘éprouvent les fondements respectifs de la fraternité et de l’égalité. Avec beaucoup d’habileté, l’auteur instrumentalise l’histoire de France pour nous démontrer que le fait religieux chrétien ne doit entrer en rien dans le nouveau roman national qui nous est présenté.

Dans quoi, où et quand s’enracine notre histoire identitaire ?

Avec celui qui est « notre Père à tous » : Renart. Le renard du Roman de Renart, une épopée animale dans laquelle on baptisa un spécimen de chaque espèce en groupant les animaux en une société où « Renart » est le perpétuel trublion. C’est ainsi qu’entre 1175 et 1250, les sujets du royaume auraient découvert qu’ils appartenaient à un même univers mental, social, culturel, en s’identifiant collectivement à cette bête à poil roux, polyglotte, bafouant les rites, profanant les autels, se moquant de tous et de toutes et jouant des mots comme des choses. En écoutant les aventures de ce trublion forcené, ils se seraient ainsi forgé une personnalité commune. Renart est donc le lieu de notre « trouble originel ». Il n’est pas seulement français : « il rend français ». « Le Moyen âge nous lègue un voleur de poules comme fondateur de notre identité », dont le spectre hanterait notre histoire… On croit rêver en lisant ces deux pages truffées de sottises.

Il convient donc de remettre quelques idées en place et de reconnecter quelques neurones.

Le roman de Renart a fait couler beaucoup d’encre chez les médiévistes : c’est « le roman de la faim » selon Jacques le Goff.  On a débattu sur la genèse de cette satire qui commence selon certains avec l’Ysengrimus, écrit par Nivard, un moine qui a donné au loup le nom d’Ysengrim (Ysengrin en français). Chaque conte reçut l’heureuse qualification de « branche » : on compte ainsi vingt-six branches françaises étagées en soixante-quinze ans.

Au Moyen âge, le conteur est généralement un docteur d’optimisme : c’est alors une servitude librement acceptée que de ne jamais terminer un roman sans avoir fait fleurir le bonheur des justes et sans avoir exécuté les pervers. Dans les contes de Renart, il n’en est rien : la ruse du trompeur triomphe et c’est, pour lui, l’impunité assurée. C’est que Renart est né malin : il est trompeur et pas seulement lorsque l’occasion s’y prête. Renart est méchant, la preuve : il écorche Isengrin ou son frère Primaut en leur taillant une tonsure à l’eau bouillante, en leur arrachant les poils avec frénésie. Il est méchant d’une méchanceté morale et physique intelligente, une méchanceté qui s’assouvit en tromperies inventives. Telle est la personnalité de ce Renart, même si on peut le créditer de quelques traits sympathiques. Il n’y a là rien qui doive nous émouvoir. Des figures de méchants, toute la littérature en est pleine, et souvent ils triomphent.

Réinventé par Glucksmann, Renart devient un « animal hybride, entre chien et loup, chez lui nulle part et partout, n’appartenant ni à la forêt, ni à la ferme, ni à la culture », « errant dans un entre-deux génétique et topographique ». C’est un « bandit de grand chemin », un « déraciné radical qui assume la complexité de son être et en joue ». Il souffre d’un trait de la personnalité originel dont tout Français aurait donc hérité. C’est dans ce miroir éclaté que nous autres, Français, nous sommes supposés nous découvrir.

Ce tissu de sottises ne résiste pas à la plus basique analyse textuelle. Il n’y a pas d’entre-deux topographique sauf dans l’imaginaire de M. Glucksmann : le Roman de Renart ne nous entraîne pas ailleurs que dans la Brie, en Normandie ou en Picardie. La France des champs ouverts… Nous vivons dans ce texte avec les animaux dans les champs, aux abords des métairies, des abbayes ou à l’orée des bois, là où des animaux peuvent être aisément aperçus et poursuivis.

Le genre de fiction qui consiste à prêter aux animaux les passions et le langage des hommes remonte au premier âge des littératures. L’apologue est de tous les temps mais il naît en Mésopotamie. Ésope est phrygien, il n’est pas grec. Au Moyen âge, les fables « ésopiques » furent un des premiers exercices des maîtres dans les écoles : on ajoutait aux anciens récits des incidents particuliers, des moralités nouvelles. On brodait sur une trame existante. La Ruse et la Violence, qui se sont toujours disputé le monde, furent personnifiées, symbolisées par le Renard et le Loup. Les clercs universitaires ou monastiques composèrent les premiers des fables ou dialogues sur les gestes du loup et du goupil. Le roman de Renart maintient cette distribution symbolique mais il en érode l’opposition drastique pour mieux faire émerger ce « personnage » de Renart, sur fond de traditions héritées des fabliaux, des contes et de l’univers du féodalisme.

Satire ou observation malicieuse, il est une philosophie de la vie que les médiévaux professaient avec le sourire : personne ne peut résister aux feux de l’amour, ni sage ni vieux, même aux avances d’une gourgandine ; personne ne peut être assuré de la fidélité de sa femme. Renart couche avec la femme d’Ysengrin… S’il y a de la satire dans le Roman de Renart, elle ne sort pas d’autres tiroirs que ceux du mépris des vilains et du dédain de la femme. Cette littérature est antiféministe et tout autant anticléricale. Selon certains elle serait même farouchement aristocratique.

Mais ces appréciations relèvent des spécialistes.

Ce qui nous revient, c’est de rappeler qu’on ne trafique ni avec l’histoire ni avec l’histoire littéraire. Si le roman de Renart a été un grand succès populaire, c’est sans doute que le petit peuple y retrouvait des structures et des modèles qui lui étaient familiers. La veine animalière est ancienne, on l’a dit. Cela n’est pas incompatible avec l’autre tradition : celle des clercs de langue latine.

Vue par Gluksmann, notre France est donc « cosmopolite, universaliste, révolutionnaire, européenne et tenez-vous bien, elle est existentialiste ». Et parce qu’elle est « rabelaisienne, cartésienne, voltairienne », elle est donc « philosophique ». L’universalisme serait consubstantiel au patriotisme français. Allons donc.

Depuis quand Rabelais fait-il partie de notre corpus philosophique ? Et par quel tour de magie de la pensée de Gauche passe-t-on du fondateur présumé de notre identité, un voleur de poules des campagnes picardes et normandes, à cette France philosophique (issue des Lumières bien entendu) et dont le patriotisme commence en 1789. Clovis et Jeanne d’Arc ont dans ce « nouveau roman » moins d’importance que le Comte de Castellane, qui fait adopter la Déclaration des Droits de l’homme à l’Assemblée nationale.

Raphaël Glucksmann a l’intelligence et la plume rusées : il est bien décidé à réécrire l’histoire de France, à en raser quinze siècles et à en modifier les sources. Mais pour la faire revivre bien entendu.

Aucun doute possible, il est bien le fils de ce voleur de poules, fieffé coquin s’il en est, si astucieusement présenté.

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4 commentaires

  1. Je croyais que la France était au baptême de Clovis. Il faut donc que je revois toute l’historique de notre pauvre France. Mais à 90 ans le pourrais-je encore?
    Je me souviens aussi de cette interpellation du Pape: “France, fille ainée de l’Eglise qu’as-tu fais des promesse de ton baptême?”

  2. Personnellement, cela me fait penser à une famille Reanard qui depuis des décennies tente d utiliser a son profit l énergie et le vote de catholiques dans le droit fil de l analyse des deux parties de Jean de Viguerie. Je ne suis pas loin de partager la radicalité de mère Thérésa sur le Critère de l avortement pour juger d une civilisation (et donc d un parti). ” Si une mère peut tuer son propre enfant dans son sein, qu est ce qui nous retient encore de nous entre-tuer vous et moi”. Le FN a collaboré a la constitutionalisation de l avortement, sans une larme pour le massacre des plus faibles, et nous espérons qu il se batte pour le peuple ?

  3. Si je comprends l’analyse, je peine à voir dans ce personnage “intelligence et ruse”. De mon point de vue son succès est la conséquence de sa soumission volontaire aux codes ‘culturels’ imposés par l’extrême gauche.
    Le qualifier “d’opportuniste” me semble plus juste: il a compris qui tient le bâton.

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