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Subsidiarité et réseaux sociaux

Subsidiarité et réseaux sociaux

On me transmet ce texte, qui circule sur internet :

Notre assemblée nationale a adopté ce 26 janvier 2026 une proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Et à mon grand désarroi, je constate en parlant autour de moi que de très nombreux catholiques s’en réjouissent.

Certes, les fameux “réseaux sociaux” causent des dégâts considérables aux jeunes générations (et aux moins jeunes aussi, d’ailleurs), et sur ce point-là, nous tomberons d’accord sans aucune restriction.

Pour étayer mon propos, j’aimerais commencer par détailler un des principes développés dans la Doctrine sociale de l’Eglise (DSE) catholique, qu’on appelle le Principe de Subsidiarité. Il faut se rappeler que la volonté de Dieu est que l’homme soit co-créateur de l’œuvre de Dieu, car il a besoin de ses créatures pour réaliser son dessein : le salut de l’âme de chaque homme.

C’est une vérité inséparable de la foi en Dieu le Créateur : Dieu agit à travers les actes de ses créatures […] Dieu n’a pas voulu retenir pour lui seul l’exercice de tous les pouvoirs. Il remet à chaque créature les fonctions qu’elle est capable d’exercer, selon les capacités de sa nature propre. (Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 1884)

Comme c’est la vocation de l’homme d’agir pour réaliser ce que Dieu lui demande, l’empêcher de le faire serait le rendre indigne. Et c’est à partir de cette constatation que la DSE a formulé le Principe de Subsidiarité, défini comme suit :

On ne doit pas enlever des attributions à des structures capables de s’en acquitter pour les transférer au niveau supérieur.

Il ne faut pas ôter le pouvoir à ceux qui sont capables de décider et d’assumer leurs actes, et donc ne jamais transférer les tâches à des gens qui sont capables de les réaliser, pour les confier à un groupement d’un niveau supérieur.

Et en corollaire, nul ne doit se défausser de ce qu’il peut accomplir en demandant à une communauté plus vaste de le faire à sa place. Refuser de prendre ses responsabilités en attendant qu’un supérieur la prenne, c’est comme un homme qui enfouit son talent au lieu de le faire fructifier (Mt 25,14-30) : rappelons que ça se termine très mal pour celui qui ne fait pas fructifier les talents que Dieu lui donne.

Dans l’exemple qui nous occupe, ce sont aux parents d’élever leurs enfants… et pas à l’Etat. J’ai conscience que ce n’est pas simple, et je comprends que beaucoup de parents se sont sentis soulagés par cette loi. Mes propres enfants sont déjà adultes, et à leur époque, le phénomène des réseaux sociaux existait quand ils étaient adolescents, mais était beaucoup moins prégnant qu’actuellement (c’était il y a une quinzaine d’années), et donc on pourra toujours me rétorquer que c’est facile à dire. Non, je ne prétends pas que c’est facile à faire, et je sais que ça demande beaucoup d’efforts, d’autant qu’énormément de parents surmenés sont exténués de devoir courir derrière leurs ados et leurs préados en les surveillant sans cesse.

Cependant, il s’agit bel et bien du devoir de parents d’élever ses enfants. En plus, de nombreuses techniques sont possibles pour limiter l’accès à certaines heures, ou d’interdire l’accès à certainscontenus – et ça peut être fait directement par les parents.

Certains esprits chagrins me diront que les ados ont plus d’un tour dans leur sac, et qu’ils arriveront toujours à contourner facilement ces interdits techniques. C’est vrai, car il est dans la nature des adolescents de tester tous les interdits.

Le vrai problème cependant, c’est quand ça devient une habitude, et que certains passent huit heures par jour devant leur téléphone à s’abrutir de contenus plus souvent stériles que vraiment dangereux, qui leur “lavent la tête” en finissant par altérer de manière inquiétante leurs capacités de concentration. Mais là, c’est aux parents d’agir avec fermeté pour ne pas abandonner leurs enfants à l’oisiveté complète.

Quel est le problème avec cette loi ?

C’est qu’elle contrevient frontalement à ce principe de subsidiarité : c’est aux parents d’éduquer leurs enfants, c’est une responsabilité qui leur appartient en propre, et qu’il est malsain de transférer ce pouvoir à l’état.

Les mêmes qui se réjouissent de la promulgation de cette loi, seront ceux qui pleureront parce que l’état leur enlève (pas encore tout à fait, mais ils y travaillent) la possibilité de faire l’instruction à domicile, ou que l’état interdit aux écoles catholiques sous contrat de donner de cours de catéchismes (un comble, quand on y songe), sous prétexte d’une laïcité mal comprise.

Je plaide pour que chacun garde son domaine de compétence, et qu’en particulier, les parents catholiques prennent en charge complètement l’éducation de leur progéniture, sans abandonner ses prérogatives à une quelconque structure supérieure, y compris dans ce domaine, qui, je le reconnais, n’est pas simple.

Je rajouterai d’autres petits arguments : acceptez-vous que ce soit la république telle que nous la connaissons actuellement, qui décide unilatéralement ce qui est bon pour nos enfants, et ce qui leur est néfaste ? Dans un Etat où plusieurs politiciens ont déjà accusé les vidéos du Frère Paul-Adrien d’être de la propagande d’extrême droite ? Vous leur faites confiance, vraiment ?

Cerise sur le gâteau : pour permettre à ce système de contrôle étatique permanent de se mettre en place, il sera bien entendu obligatoire de s’identifier avant de consulter n’importe quel site. Dans un pays où l’état s’occupe de plus en plus de nous dire où sont le Bien et le Mal, et donc de juger ce qui peut être dit et ce qui doit être puni, que dirons-nous lorsque nous seront convoqués devant la justice pour avoir écrit notre opposition à l’euthanasie ou l’avortement, car il sera bientôt illégal de le faire ? Vous trouvez ça normal ?

Personnellement, j’ai du mal.

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7 commentaires

  1. Bien sûr la subsidiarité est compromise, mais dans notre civilisation ce n’est pas l’argument qui aura le plus d’efficacité. Le risque en matière de censure est beaucoup plus actuel et parlant pour la majorité.

    • Bien sûr, il est évident pour tous que cette loi est un cheval de Troie vers la reconnaissance faciale de chacun d’entre nous et elle arrive opportunément après des décennies d’abêtissement des programmes scolaires où l’analyse logique et la grammaire sont au rabais….et aussi celui des programmes catéchétiques.

  2. Laïcité? Mais celui qui vous écrit ce message est un Laïc, mais un Laïc-catholique.
    Ce mot est employé à la place “athéisme” ou “materialisme”.
    Parlons vrai……

  3. Le problème soulevé ici, c’est celui de la liberté. Dans le monde dans lequel cette liberté est contestée au nom de la sécurité, le citoyen a la tendance fâcheuse de s’en remettre à l’État pour que celui-ci le guide et le rassure. Mais, “en même temps”, ce citoyen conteste à l’État le droit d’intervenir dans l’intime de sa vie. Il y a là une contradiction qui traduit bien la crise de la liberté et de la responsabilité qui découle de la liberté.
    Pour être vraiment libre, il faut accepter une certaine insécurité. Nous naissons libres, mais une fois né, nous sommes confrontés à bien des dangers. C’est dans cette situation que la liberté s’accroit, s’affermit et se concrétise. Cela suppose un esprit de discernement entre le bien et le mal. Et cela requiert d’utiliser la prudence, cette vertu cardinale, trop oubliée aujourd’hui. Jésus-Christ, en envoyant ses disciples en mission, les prévenait ainsi : “Voici. Je vois envoie comme des brebis au milieu des loups, soyez rusés comme des serpents, mais doux comme des colombes”.
    Les brebis du Bon Dieu n’ont pas besoins de barrières ni d’interdits si elles ne veulent pas devenir des moutons de Panurge. Saint Augustin disait : “Aime et fait ce que tu veux”. C’est l’amour des parents pour leurs enfants qui les prémunira des dangers de ce monde : là s’enracine le principe de subsidiarité.

  4. Dommage que le mot “état” ne soit pas écrit dans l’ensemble du texte avec un É majuscule : l’État.
    Merci

  5. Cet article est intéressant, et pourtant incomplet au niveau de la réflexion.
    Tout d’abord, l’article ne montre pas pourquoi on peut considérer les réseaux sociaux comme étant le fait des individus ou de la sphère familiale… Alors qu’on sait bien aujourd’hui que ces plateformes ont des conséquences directes à l’échelle de toute la société.
    C’est évidemment aux parents d’élever leurs enfants. Mais cela est-il une raison suffisante pour que l’État n’ait pas le droit d’intervenir sur la place des réseaux sociaux dans la société ? Non, ce sont deux choses différentes. Il y a l’éducation des enfants par leurs parents à l’usage des technologies, mais il y a aussi les conséquences des technologies à l’échelle de la société. C’est bien sur ce deuxième point qu’agit la loi.
    D’autres lois agissent exactement de la même manière, d’ailleurs, comme l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. En revanche, il est certain que dans la sphère numérique, les choses ne s’appliquent pas avec autant de distinction, du fait de la nature de l’univers cyber.
    Il y a un autre problème : l’éducation des parents aux technologies. Car, si on peut regretter la façon dont la loi va s’appliquer, on peut aussi admettre que beaucoup de parents ne comprennent rien aux technologies, ne savent pas poser de limites. Eux-mêmes sont des consommateurs intensifs des écrans.
    La loi ici ne répond pas du tout à cet aspect, mais sans la loi, les enfants restent livrés à des parents, eux-mêmes livrés aux algorithmes.
    Finalement, ici, la question que je pose est : en quoi la loi vise-t-elle à éduquer ? Il y a effectivement la sensibilisation (articles 3 et 4), mais c’est l’équivalent de toutes les sensibilisations à la sécurité routière ou aux dangers de l’alcool, etc. Faut-il retirer tout cela ? Sinon, en quoi cette loi-ci dépasse-t-elle plus que les autres ?
    Le problème est qu’à l’échelle de la société, les réseaux sociaux ne sont pas compris à leur juste mesure. Les réseaux sociaux sont des armes de guerre… Ce qu’on appelle la guerre cognitive. Et à ce titre, l’État est parfaitement légitime pour réguler la place de cette arme (ici pour se protéger). On ne peut que regretter que la régulation ne soit pas appliquée de façon plus cohérente à une échelle plus globale.

  6. Bon texte. Merci.

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