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Pays : Etats-Unis

Trump nous oblige à regarder en face ce que nous avons cessé d’être : des acteurs politiques capables de décider et d’assumer le conflit

Trump nous oblige à regarder en face ce que nous avons cessé d’être : des acteurs politiques capables de décider et d’assumer le conflit

De Bastien Frimas dans la revue Eléments, à propos de la condamnation de l’ICE par une certaine droite française :

[…] Voyons l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police chargée de lutter contre la criminalité transfrontalière et l’immigration illégale. Depuis quelques semaines, une certaine droite reprend sans honte les éléments de langage des Démocrates américains : agents mal formés, violents, surarmés, masqués (car menacés dans un pays où il est facile de se procurer des armes, rappelons-le)… Une police inquiétante. Brutale.

Elle va même jusqu’à – horresco referens – traquer et expulser les clandestins. Elle obtient des résultats assez spectaculaires certes, avec plus de deux millions d’expulsions ou de départ volontaires, des centaines de milliers de criminels arrêtés et donc de nombreuses vies sauvées. Mais parfois, sur des photos ou à la télévision, des enfants pleurent. Et, parmi les manifestants qui ont interféré avec des opérations visant à arrêter des criminels – certains étant des tueurs et des pédophiles –, deux citoyens américains sont morts dans des circonstances regrettables.

Ce n’est pas très gentil. Nous ne ferions pas cela en Europe, non Madame. Nous ne détruirions pas non plus les embarcations de trafiquants de drogue avant qu’ils n’aient accosté et peut-être vendu leur cargaison. Il faut un procès, il y a des règles. Les criminels ont le droit d’être convoqués, puis remis en liberté par des juges que personne ne peut tenir responsables. Les clandestins et terroristes ont le droit de rester dans notre pays après un sermon républicain. Nous ne sommes pas des Américains !

La droite aux mains propres

Nous, à la vraie droite intelligente et morale, nous sommes scrupuleux. Nous avons des principes et refusons de nous abaisser à faire preuve de violence, même symbolique. D’ailleurs, nous refusons de défaire ce qu’ont fait nos adversaires. Restons purs, gardons les mains propres et restons des oies blanches, ils ne l’emporteront pas au Paradis. Perdons avec honneur ; ou plutôt, mettons un point d’honneur à perdre.

Ah certes, si nous parvenions au pouvoir… L’école, l’administration, la criminalité, l’immigration, l’économie… Nous avons les solutions. Mais aussi des valeurs. Les solutions seront donc appliquées dans le respect des règles juridiques, médiatiques et morales, bien que celles-ci soient imposées par d’autres.

Peu importe que ces mêmes règles soient allègrement bafouées par la gauche lorsqu’elle est au pouvoir et veut nous nuire. La gauche est violente, menteuse, injuste. Son indignation est à géométrie variable. Elle ne pipait mot quand Obama était le « déporteur en chef ». Elle ne prend pas la rue quand un conservateur ou un trumpiste sont tués par la police ou un assassin ; elle s’en réjouit même bruyamment.

La gauche est organisée et cherche systématiquement à entraver l’action de la droite. Elle a un projet total et l’applique au pas de charge. Si elle le pouvait, elle exécuterait les moins soumis d’entre nous et rééduquerait nos enfants dans des camps ; elle l’a déjà fait, et la radicalisation de son discours montre qu’elle n’hésiterait pas à recommencer. Si Trump échouait, la réplique serait bien plus terrible que tout ce qu’il s’autorise à faire.

Et la gauche réagit toujours sur un critère simple : quand on ne se soumet pas à ses règles. Faire le choix de n’agir que dans le cadre légal et rhétorique principalement délimité par l’adversaire n’est pas une preuve de raison, mais de soumission. Il est tragique de se persuader que faire preuve de bonne volonté, de modération ou d’ouverture est un choix qui permettra de démontrer, par notre bénévolence, que l’autre a tort car il est plus radical ; on travestit en choix la défaite.

Comment croire que la remigration sera polie ? Que, quelle que soit la dureté ou la bienveillance dont ferait preuve un gouvernement de droite, la gauche politique et médiatique n’organiserait pas des heurts violents pour l’empêcher ? Il faudra les reins solides pour rendre leur avenir aux Français et aux Européens. Et l’on voit pourtant que, déjà, une partie de la droite chancelle à la vue d’une action déterminée outre-Atlantique. Si, effarouchée, elle combat et délégitime ce qui est nécessaire là-bas, de quel côté sera-t-elle demain ici ?

De la volonté en politique

Ce que Trump dit de nous, c’est que nous n’avons plus la volonté, corsetés que nous sommes par des principes et des apparences qui nous sont imposés. Les appels à la puissance se multiplient, mais celle-ci doit toujours rester mesurée, restreinte, encadrée. Or, la puissance est avant tout la capacité à définir de façon autonome le cadre de l’action, à changer les règles pour accomplir des objectifs que l’on peut viser. Il y a une antinomie formelle dans l’aspiration à la puissance pour n’en rien exprimer.

Le droit international par exemple est largement une fiction : il n’est que le cadre défini par l’hégémon dans lequel s’exprime sa puissance et dont il peut s’émanciper à loisir, précisément car il en est à la fois la force normative (potestas) et le garant (imperium). Il est absurde de vouloir être en capacité de réaliser ce qu’a fait Trump avec Maduro si c’est pour s’interdire de le faire. Les moyens n’existent virtuellement pas s’il n’y a pas la volonté de les employer ; pas plus qu’il n’y a de réel projet de puissance sans velléité impériale.

Il ne s’agit pas d’admirer Trump, de croire qu’il est un sauveur, un modèle, ou, plus ridicule encore, qu’il nous veut du bien. Aucun Européen lucide ne peut plus le prétendre. En revanche, il faut moquer les cris d’orfraies de la droite molle face au trumpisme, cette réaction d’honnête bourgeois conservateur se pinçant le nez face à la volonté en acte. La propension à se vautrer dans le confort moral et la conviction que nous valons mieux parce que nous sommes prêts à ne rien accomplir caractérisent assez tristement les vaincus et cocus de la droite.

Trump ne gagne pas sur tout, c’est une évidence. Parfois, il abîme même au lieu de consolider et renforcer sa position. Il lui arrive aussi de reculer. Mais il ose, tente de s’imposer et progresse. Il pratique le pouvoir comme la gauche, avec les mêmes limites. La gauche n’a jamais reculé que temporairement, engrangeant des victoires au passage par effet de cliquet.

La brutalité de Trump n’est que la réalité nue de la volonté appuyée sur la puissance. Elle ne s’embarrasse d’aucun faux-semblant qui ferait passer la pilule. Que fait-il qui n’ait été fait par ses prédécesseurs ? Humilier, exploiter et contraindre ses partenaires-vassaux, expulser en masse les clandestins même si certains pleurent… Ce que l’on reproche vraiment à Trump est d’avoir brisé une illusion, celle que la force et l’autorité devaient être civilisées et polies pour que les faibles puissent quand même, eux aussi, croire qu’ils sont un peu forts. Il est vain de brandir un cérémonial qui passe avec l’empire qu’il servait, comme si la forme seule suffisait à maintenir la grandeur. La réaction émotionnelle et morale à Trump est une fuite en avant dans l’impuissance et la sortie de l’Histoire.

La morale ne fait pas une politique

Est-ce à dire qu’il faut abolir les convenances et tout ce qui fait l’homme civilisé ? Abandonner la noblesse, la décence, la retenue ? Ou bien que nous devons docilement suivre et applaudir Trump en tout car il est l’homme fort du moment ? Certainement pas. Il n’est pas non plus question de vénérer la force excessive, aveugle ou tyrannique, pas plus que la force pour la force, sans frein ni télos.

Mais il faut prendre conscience du message que Trump nous envoie involontairement. D’abord, il montre la volonté en action car politiquement capable, non entravée par la morale des autres quand elle empêche de faire ce qui est nécessaire ; il s’autorise à faire, à droite, ce qu’a toujours fait la gauche. Ensuite, il dit que l’éthique et l’esthétique auxquelles nous tenons sont elles-mêmes un cadre défini par la force que nous avons longuement possédée. La hauteur morale ne suffira pas à la retrouver. Elle ne pourra que jeter un voile pudique sur des ruines.

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