La droite la plus bête du monde, et désormais la plus méchante aussi, est-elle en train d’ouvrir un boulevard à Jean-Luc Mélenchon (qui est déjà donné au second tour alors même que tout porte à croire que les sondages, incapables de localiser ses électeurs, le sous-estiment) ?
L’affaire Bardella
L’« affaire Bardella » va évidemment laisser des traces sévères, encore que sans doute pas celles auxquelles on s’attend. L’opinion journalistique commune, qui brille invariablement par son incapacité à comprendre les enjeux réels, nous dit que M. Bardella est fini et que le clan Le Pen (qui essaye dans le même temps de réintégrer Mme Maréchal) reprend le contrôle de la PME familiale. Il nous semble au contraire que Bardella va s’en tirer – non pas grâce à, mais malgré, sa désastreuse défense qui consiste à nier ce qui semble pourtant probable à la plupart des observateurs.
D’une part, en effet, à l’heure des chambres d’écho sur les réseaux sociaux, ne seront touchés par les révélations de Mediapart que ceux qui lui étaient déjà hostiles, ses partisans préférant attaquer en retour le messager, selon cette idée absurde mais tenace qu’un tort en annulerait un autre. D’autre part, l’immense majorité de ceux qui seraient susceptibles de voter pour lui ne considère d’évidence pas que des préjugés plus bêtes qu’autre chose soient un crime impardonnable, surtout quand ils ont été exprimés par un adolescent.
Sans doute aurait-il été plus habile pour M. Bardella de reconnaître les faits tout en niant qu’ils aient les implications qu’on voudrait leur donner (en déclarant qu’« ils [Mediapart] auront à justifier de la probité des preuves qu’ils avancent et de la prescription », son avocat a d’ailleurs confessé à mi-mots qu’ils n’étaient pas faux…). Pour autant, on voit que depuis trois semaines toute la droite pro-israélienne et ses médias-relais font bloc pour sauver le soldat Jordan, dont tout tend à laisser croire qu’il a été soralien – Soral lui-même s’en est vanté – et qu’il est entouré de gens qui n’ont pas cessé de l’être ; mais qui a cet avantage insigne pour eux d’être soumis au régime de Tel-Aviv comme aucun personnage de Houellebecq ne l’a jamais été à l’islam.
La véritable conséquence est selon nous ailleurs. Elle est double. D’une part, on voit désormais mal comment le RN échapperait à la fracture, dans la mesure où beaucoup d’observateurs supposent que c’est le clan Le Pen qui est à l’origine des fuites. Mme Le Pen montrerait ainsi une nouvelle fois son incapacité pathologique à s’entourer. Une fois encore, elle lâcherait avec violence celui dont elle s’était entichée, l’imposant contre toute justice et toute raison comme sa tête de liste pour les européennes à l’âge de 23 ans, lui qui n’avait ni diplômes ni compétences ni expérience de vie ni quoi que ce soit justifiant ce népotisme.
Comment continuer à diaboliser LFI ?
D’autre part, l’affaire Bardella va moins handicaper ce dernier que donner un élan formidable à Jean-Luc Mélenchon. D’abord par un coup de billard à deux bandes : si le RN explose, voire dépose deux candidatures, alors même qu’on sait désormais qu’il est pour sa part très surestimé dans les sondages (qui continuent à le redresser bien que son vote ne soit plus sous-déclaré), LFI s’approche mécaniquement de la première place. Ensuite, et surtout, par un coup à trois bandes : toute la stratégie médiatique de ce qu’on nomme, paresseusement mais non sans raison, le « système » consistait en effet à réhabiliter moralement le RN. Pour cela il fallait que le péché d’antisémitisme soit repris par quelqu’un d’autre : et c’est ainsi qu’on accuse rituellement LFI, depuis déjà des années mais surtout depuis le 7-Octobre, d’être antisémite. Le RN s’est d’ailleurs joint à la meute des aboyeurs, de manière d’autant plus indécente que lui-même avait été victime d’accusations bidon pendant des décennies. Mais il va devenir très très compliqué audit « système » d’expliquer que LFI est antisémite dans le même temps où il continuera à asséner que le RN de M. Bardella est, lui, judéophile. Il va donc lui falloir mettre en veilleuse les accusations contre LFI, dont chacun voyait déjà qu’elles étaient partiellement diffamatoires. Dénoncer les massacres, les destructions, les humiliations rituelles commises à Gaza par les Israéliens n’est évidemment pas « antisémite », quand bien même leurs auteurs seraient juifs. C’est, au contraire, un devoir d’humanité.
Ce qui nous mène directement à la seconde raison pour laquelle il nous semble que M. Mélenchon a désormais, si rien ne se passe, toutes les chances de l’emporter. La droite la plus bête du monde est désormais devenue également la droite la plus méchante du monde. Non seulement cela est mal, mais c’est politiquement suicidaire.
Applaudir les massacres et les mutilations
Depuis trois ans, elle défend de manière « inconditionnelle » un régime génocidaire (ou para-génocidaire, se battre sur les mots n’a pas grand intérêt : le fait est que Gaza est aujourd’hui à peu près dans le même état que le ghetto de Varsovie en 1944…). On préfère ne pas s’interroger sur ses motivations. De là où il est, De Gaulle doit être en train de pleurer, à moins que ce ne soit de vomir, en regardant ce que sont devenus ceux qui osent se réclamer de son héritage. Georges Bidault et Pierre Sergent aussi… Lorsque l’histoire de ces événements sera écrite, et à quelques courageuses exceptions près, la droite française sera jetée à la place qui lui revient moralement : la poubelle.
Ce n’est pas tout. En moins d’une semaine, les mêmes qui avaient applaudi à la destruction des hôpitaux et des universités palestiniennes, et détourné le regard (en langage djeune, qui « avaient piscine »), eux les grands défenseurs des chrétiens d’Orient, lorsque des centaines de chrétiens palestiniens étaient tués par Tsahal, ceux-là mêmes se sont mis à applaudir à la répression sanguinaire du mouvement lycéen. La police de Macron, la plus barbare d’Europe, capable de mutiler et de s’en vanter face caméra, avec le soutien là encore inconditionnel du ministre de la Police, éborgne en effet – mutile, gaze, rafle au hasard, comme même la police des mollahs n’oserait pas le faire – des jeunes dans la rue. Et la droite lepéno-phillipo-zemmouro-retailliste applaudit. Elle en redemande. Ses tweets abjects sont archivés par la gauche mélenchoniste, qui les ressortira, et elle a raison, en temps utile – que ce soit à un mois du premier tour, ou lorsque la macronie sera jugée (ce qui n’est qu’une question de temps).
Dans tous les cas, c’est le même raisonnement absurde : comme le camp d’en face est méchant, on peut tout lui faire. Pour éviter les procès d’intention, spécifions donc que, oui, bien sûr, les lycéens qui manifestent, parfois brûlent et caillassent aussi, et qu’ils sont effectivement l’avant-garde de ce que M. Mélenchon appelle la « Nouvelle France ». De même que le 7-Octobre est évidemment une attaque terroriste abjecte contre les Israéliens. Mais voilà : on ne mutile pas des manifestants, même s’ils brûlent des poubelles, et on ne raye pas non plus un territoire entier de la carte même si des terroristes s’y abritent. Si le Royaume-Uni avait rasé l’Irlande du Nord, et pourquoi pas l’Irlande du Sud aussi, à cause des attentats de l’IRA, il aurait été, à juste titre, placé au ban des nations. C’est la différence entre la civilisation et la barbarie.
Soutenir le fanatisme israélien est ici du même ordre que soutenir le fanatisme de la police, celui de cet agent qui a osé déclarer face caméra que faire une balayette à un de ses collègues était « bien sûr », pour lui, « largement » passible de l’éborgnement. La police française est elle aussi barbarisée : en la soutenant sans critique, la droite française sombre dans l’abjection.
Un fanatisme suicidaire
Or, cette abjection est politiquement suicidaire. Le peuple français n’est pas, lui, barbare. L’« ancienne France » n’est pas barbare. Elle ne veut pas mutiler sa jeunesse mais défendre, ou recouvrer, sa civilisation. Or, aucun candidat n’existe à cette heure qui comprenne cela. Tous se battent pour savoir qui dira la chose la plus ignoble envers la jeunesse en révolte, ou envers les musulmans. Mais, même avec le renfort des boomers radicalisés dans la défense de leurs retraites géantes, cela ne fait pas une moitié des électeurs. Par millions, dégoûtés d’autant de vilénie morale, les Français qui auraient pu voter à droite se réfugieront dans l’abstention, voire voteront « en face ». C’est écrit d’avance. L’électorat de M. Mélenchon, lui, y compris la jeunesse et les personnes issues de l’immigration musulmane – mais évidemment pas que – ira, pour sa part, voter comme un seul homme pour celui qui les aura défendus, seul contre tous. Et on voit mal Mme Le Pen, dont le sort politique est lié à celui de son lieutenant, lui rétorquer alors, carte ultime du système, « bouh ! antisémite ! »…
Si la droite ne sort pas de l’ornière morale dans laquelle elle s’est placée – la violence d’Etat comme seul horizon – elle perdra inévitablement la présidentielle de 2027. Puis elle disparaîtra dans les poubelles de l’histoire. Il est par conséquent urgent de prouver qu’une autre droite est possible.
John Falstaff
NB: le pseudonyme collectif de John Falstaff réunit des universitaires et conseillers politiques, observateurs de longue date de la vie politique française, et souhaitant participer au débat sur l’élection présidentielle. Leur boîte courriel est ouverte pour les réactions et commentaires.
