Du Père Xavier Cormary, diocèse du Tarn
Un nouveau drame a frappé une communauté chrétienne dans le diocèse de Dijon. Le Père Bernard Card, curé de la paroisse Sainte-Chantal à Dijon, s’est donné la mort le 5 octobre 2026. Il avait 73 ans.
Par-delà l’émotion suscitée par un tel drame et les questions que suscite un tel acte de la part d’un prêtre, je ne peux m’empêcher aujourd’hui en tant que prêtre de prendre la parole. Les témoignages affluent pour partager le désarroi et la gratitude de beaucoup de chrétiens qui ont bénéficié du ministère du Père Bernard : « Il avait célébré mon mariage il y a 20 ans… Il avait fait les obsèques de mon papa l’an passé … Qu’il repose en paix… » Je ne m’étonne même pas de commentaires beaucoup plus perfides sur les réseaux qui sous-entendent que ce prêtre avait sur la conscience des faits graves qu’il n’a pas voulu assumer. D’autres commentaires sont affligeants : « le suicide, c’est pas bien : c’est un péché ! Que font les évêques ? Ils ne prennent pas soin de leurs prêtres… Il faut autoriser le mariage des prêtres pour solutionner la solitude des prêtres ». D’autres réactions, fort heureusement, expriment aussi une véritable compassion humble, respectueuse et priante.
S’il est vrai que certains prêtres se sont suicidés face à des accusations possiblement fondées, mais aussi face à des calomnies de la part de personnes malveillantes ou en manque de reconnaissance qui ont détruit la réputation d’un homme, il faut aussi parler de la réalité qui est le quotidien de centaines de prêtres en France.
« Pour faire comme tout le monde »
Je suis prêtre depuis plus de vingt ans. Encore dans la force de l’âge, je suis désormais curé d’une paroisse dans le sud de la France depuis quelques années. Je travaille avec un diacre et quelques laïcs engagés dans ce territoire très rural. J’ai quelques amis prêtres avec qui je partage régulièrement mes joies et difficultés, mais ils sont géographiquement éloignés. J’ai une famille bienveillante mais également dispersée. Je bénéficie d’un accompagnement spirituel que je voudrais plus exigeant, mais il m’est difficile de trouver un confesseur formé et qui me tire vraiment vers le haut… J’habite seul dans mon presbytère. Je pense avoir un sens du contact, le verbe facile et le cœur bienveillant et attentif aux personnes que je croise, mais aussi aux plus fragiles, aux jeunes et aux enfants. J’ai une sensibilité liturgique qui n’est pas « tradi », encore moins baba cool et qui m’aide à faire l’unité de ma communauté dans sa diversité. J’ai la chance d’avoir un évêque attentionné. Je suis conscient que mon vécu n’a peut-être pas grand-chose à voir avec les prêtres établis en milieu urbain, quoi que…
Si je me sens souvent seul, ce n’est pas parce je n’ai pas de femme ou d’enfant. Si la charge pastorale est lourde à porter, ce n’est pas la raison qui me ferait perdre ma joie ou perdre la foi pour exercer ma mission. Si je me sens triste, ce n’est pas parce que je doute du Christ ou même de l’Eglise, même si elle me déçoit souvent…
Ce qui me peine vraiment, ce qui me pèse surtout, c’est de voir des gens célébrer des baptêmes ou des mariages par simple tradition, sans y réfléchir, ni s’engager vraiment. Je suis frustré de voir des paroissiens venir communier chaque dimanche juste “pour faire comme tout le monde”, en recevant le Christ sans avoir préparé leur cœur. Je suis triste de rencontrer des familles en deuil qui n’ont plus d’espoir, ni pour elles ni pour les leurs et qui tournent les talons à la porte du cimetière.
Un trésor immense
Je croise mes paroissiens chaque dimanche : beaucoup sont des consommateurs : je les salue à la sortie de la messe, ils me répondent poliment, et… ça s’arrête là… Jamais la grande majorité d’entre eux ne viendra à une conférence, un repas partagé au presbytère, un événement festif ; et si la messe est délocalisée dans le village à 15 kms, ils ne feront jamais l’effort de s’y réunir…
Le renouveau des catéchumènes n’est pas arrivé dans la France profonde que je sers. Aucun couple, aucune famille ne m’a jamais invité pour revoir l’album photos du mariage ou du baptême que j’ai célébré… Il faut savoir se réjouir des petites choses, c’est vrai ! Mais quand les petites choses deviennent minuscules, ça finit pas peser sur le moral : la diminution du nombre de bénévoles ; toujours les trois mêmes personnes qui viennent participer à l’adoration hebdomadaire ; les responsables laïcs qui se croient propriétaires de leur service et font le vide autour d’eux…
Surtout, je me sens si souvent impuissant dans mon sacerdoce : j’ai entre les mains un trésor immense, la vie du Christ, mais je n’arrive pas à la partager avec ceux que je suis censé servir. Certaines compétences me manquent et je ne trouve personne pour les assumer. Je suis blessé de voir que cette Vie n’intéresse presque personne aujourd’hui. L’amour n’est pas aimé, et ça, c’est très lourd à assumer. J’ai offert ma vie au Christ afin de partager sa Bonne Nouvelle : tant de femmes et d’hommes aujourd’hui se perdent dans une gentille indifférence : la Source est là, la soif est immense, et je ne sais pas établir les liens. Heureusement : l’Esprit Saint travaille sans moi et il œuvre encore et toujours…
« Usez votre curé ! »
Aujourd’hui, je suis agacé et révolté devant le drame d’un prêtre qui se tue à la tâche avant de se tuer dans son presbytère. Ras le bol des réactions condescendantes toujours promptes à juger, à trouver une explication et à mettre la faute sur « les autres ». Permettez -moi donc ces coups de gueule :
– Tous les prêtres ne sont pas pédophiles, abuseurs ou tordus, n’en déplaise aux ricaneurs de tous poils !
– Les prêtres sont des hommes qui ont reçu une mission spécifique par leur ordination mais qui sont des humains comme les autres : ils aiment rire, boire un coup, jouer à la pétanque (ou faire du ski), se faire des amis !
– Arrêtez de vouloir nous marier de gré ou de force, comme si le mariage allait résoudre les problèmes et n’avait pas aussi son lot de difficultés, de suicides, de drames…
– Dire au revoir à votre curé à la sortie de la messe, c’est bien ! Mais l’inviter une fois par an, c’est mieux, sans se décourager : s’il refuse deux fois, il acceptera peut-être à la troisième tentative ? Et pas besoin de préparer un gueuleton : une soupe, une salade, un fruit, c’est suffisant surtout le soir !
– Venir sonner au presbytère juste pour passer un moment, juste par amitié, par charité, ça crée du lien même si c’est 5 minutes.
– Usez votre curé intelligemment : demandez-lui le sacrement de la réconciliation, sollicitez-le pour bénir votre maison ; interrogez-le sur sa vocation ! Posez-lui une question sur la foi, les mœurs…
– Avec humilité et souci de correction fraternelle, osez dire à votre curé ce qui vous dérange, ce qui ne va pas et ce qu’il pourrait proposer pour répondre aux enjeux de l’évangélisation : avec charité, avec patience et bienveillance, toujours !
– Osez l’encourager, pas pour qu’il prenne la grosse tête, mais pour relever ce qui vous aide vraiment à grandir dans la foi : le prêtre que je suis n’a pas besoin d’être félicité pour son homélie ou ses réussites pastorales. Il a besoin de croire et de sentir que des chrétiens, grâce à son sacerdoce, rencontrent Jésus vivant, grandissent dans la foi et s’engagent dans le monde à cause de l’Évangile.
Un prêtre heureux qui a besoin d’être aimé
