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France : Société

31 mars 1146, peut-on retrouver l’esprit des croisades ?

31 mars 1146, peut-on retrouver l’esprit des croisades ?

La seule possibilité d’une mort violente pour la défense d’un bien supérieur est devenue étrangère au plus grand nombre, suscitant davantage de crainte que d’admiration. L’idée de verser son sang serait-elle devenue anachronique ? Du père Danziec dans Valeurs Actuelles :

L’épopée des croisades était-elle accessible au premier venu ? Aux dires de Charles Péguy, la chose est évidente. C’est en tout cas ce qu’il confia à son ami Joseph Lotte, certainement pas le plus célèbre de ses correspondants à l’instar d’un Emile Zola, d’un Jaurès ou d’un Ernest Psichari, mais l’un de ses plus aimés. A son camarade de khâgne du collège Sainte-Barbe à Paris, au départ anticlérical et athée et qui suit un cheminement vers le catholicisme semblable au sien, Charles Péguy évoque son pèlerinage en direction de la cathédrale de Chartres :

« J’ai fait 144 kilomètres en trois jours. Ah ! Mon vieux, les croisades, c’était facile ! Il est évident que nous autres, nous aurions été les premiers à partir pour Jérusalem. »

Vézelay vibre à la voix de saint Bernard

En remontant près de neuf siècles en arrière, comment ne pas supposer qu’au contact de la voix étincelante de saint Bernard, la foi jaillissante de Péguy aurait été hautement inflammable ? En effet, le Saint jour de Pâques de l’année 1146 – un 31 mars exactement –, Bernard fait vibrer une foule de seigneurs, de chevaliers et d’étendards. La chrétienté est en haleine, la cité d’Edesse, en Syrie franque, vient de tomber aux mains des Turcs. Le comte de la ville s’est réfugié à Antioche et Raymond de Poitiers, prince d’Antioche en appelle au pape Eugène III pour lui venir en aide. C’est Bernard qui sera désigné pour prêcher la deuxième croisade censée leur porter secours. Dans un lieu indépendant, à la limite du domaine royal, le fondateur de Clairvaux se trouve au pied du versant nord de la colline de Vézelay, car l’église paroissiale de la Madeleine est trop petite pour contenir le grand concours du peuple. On y a monté très rapidement une tribune de bois (elle sera entretenue in situ jusqu’à la Révolution Française), au lieu-dit de “La Cordelle”. Bernard évoque la terre promise, Jérusalem, la Cité Sainte. Il appelle à sa délivrance. Il enjoint l’assistance à se croiser à l’humilité, à l’obéissance et au sacrifice. A ses pieds, parmi la foule considérable qui l’écoute, se distinguent le roi de France Louis VII, la reine Aliénor d’Aquitaine, et de nombreux seigneurs tels que Thierry d’Alsace, le comte de Flandres, Alphonse de Saint Gilles, le comte de Toulouse, Guillaume de Nevers, le duc de Lusignan, ainsi que les principaux barons qui constitueront les piliers de l’organisation militaire de la croisade. Après son prêche enflammé, les chroniqueurs témoigneront que des fidèles se mirent à lui arracher des morceaux de sa tunique pour en faire des reliques.

La Jérusalem céleste à conquérir, c’est sa propre âme

Incontestablement, l’enthousiasme du chantre de Notre-Dame porte en lui un caractère diffusif irrésistible. Pour autant l’appel du moine bourguignon, qui survient un demi-siècle après celui du pape Urbain II à Clermont en 1095, bien que suivi ne soldera pas par une victoire militaire. Après avoir promu cette deuxième croisade de manière exceptionnelle et lui avoir donné un début tout à fait spectaculaire, l’aventure s’acheva sur un échec complet. Les moines de Cluny, rivaux de saint Bernard, ne manqueront pas de le souligner. Certains verront même dans ce désastre ce qui pourrait être qualifié de “doigt de Dieu”. Selon le conférencier Christophe Peter, une telle analyse se méprend profondément sur le sens que Bernard de Clairvaux donnait à l’idéal de la croisade. En contemplatif, l’abbé estimait qu’il était beaucoup plus important de souffrir pour le Christ que d’atteindre la Jérusalem terrestre. On lui prête même cette formule : « Tu veux aller à Jérusalem ? Entre au monastère de Clairvaux, tu y seras plus vite. » De la vie monastique, on tombe dans les écrits de saint Bernard sur ce passage évocateur :

« Le moine a jeté l’ancre au port même du salut, son pied déjà foule le pavé de la sainte Jérusalem ».

En vérité, pour l’homme de Dieu, l’idéal de croisade consistait, pour l’essentiel, à donner à de grands pécheurs l’occasion de se racheter. On ne peut s’approcher et comprendre la geste des croisés en se cantonnant à une seule analyse géopolitique et sans faire l’effort d’entrer aussi dans des considérations spirituelles. Transformer des barons-pillards en moines-soldats, sur le modèle des Templiers, chevalerie de Dieu que lui-même avait aidé dix-huit ans plus tôt à fonder, telle était une vue de cette épopée. La délivrance de la Terre Sainte, dans cette optique, n’était qu’un moyen de revenir à Dieu.

Sommes-nous prêts à une guerre ?

Et aujourd’hui, 879 années après la prédication de saint Bernard à la 2ème croisade, qu’en serait-il ? Le matérialisme, l’hédonisme et le relativisme se fracassent à la réalité de la guerre et du métier de soldat. Alors que le « Nous sommes en guerre » du Président de la République prend une coloration nouvelle dans le cadre géopolitique du conflit russo-ukrainien, le peuple français ignorant de ce qu’est un conflit armé, est-il raisonnablement prêt à assumer un affrontement ? Dans une société occidentale caractérisée par son absence de transcendance en même temps que par son individualisme apatride, on peinerait à répondre par l’affirmative.

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