Seconde partie de la trilogie journalistique réalisée par Antoine Bordier, auteur, biographe et consultant
La veille, j’avais quitté Riyad, celle que l’on appelle la ville « des jardins » ou mieux « des oasis ». Ce nom est aussi un prénom qui veut dire « calme ». Calme ? Le lendemain matin, les Etats-Unis et Israël lancent leurs opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant », contre l’Iran. De son côté, le pays que l’on appelait il y a 91 ans encore la Perse, se défend et attaque à son tour. Ses opérations s’appellent « Promesse tenue 4 ».
Alors que je me trouve à l’abri à Djeddah, ce 28 février, jour bissextile par excellence – comme si on voulait oublier ce premier jour de guerre l’année d’après – des rumeurs évoquent les premières frappes iraniennes, des drones et des missiles auraient touché la capitale. Ces rumeurs sont vraies. La guerre devient, dès le début, régionale et embrase tout le Moyen-Orient tombé dans les affres d’un affrontement qui pourraient vite se transformer en Troisième Guerre mondiale. Le conflit de trop ? Reportage sur Riyad, la capitale de l’Arabie « heureuse ».
Vue du ciel, je la vois immense, aux dimensions tentaculaires qui s’étendent du nord au sud, de l’ouest vers l’est sans discontinuer. Vue de la terre, je suis une fourmi qui déambule dans le modernisme des tours de béton, de fer et de verre, qui côtoient l’histoire et les traditions les plus anciennes. Oui, immergeons-nous dans ce village devenu ville, puis capitale de bédouins, il y a 200 ans. Il y a 200 ans…
Napoléon !
Ils ne sont pas nombreux à le savoir. Et vous ? Saviez-vous que Napoléon s’était intéressé à l’Arabie saoudite ? Certes, à son époque, à la fin du 18e siècle, l’Arabie saoudite n’est pas unifiée, elle est composée de clans et de tribus, de royaumes régionaux. Napoléon se trouve dans un autre pays, en Égypte, sous emprise de l’Empire ottoman. De l’autre côté du Nil et de la mer Rouge, la péninsule arabique attire son regard de convoitise. L’Orient le fascine, La Mecque encore plus, et l’Islam l’attire. Il ne mettra jamais les pieds à La Mecque, mais le chérif de l’époque répond à son échange épistolaire. Etrange, Napoléon qui n’est pas encore sacré Empereur y loue la religion musulmane, en évoquant les passages positifs du Coran. Pourquoi pas ?
A 1 000 km de La Mecque, plein est, Riyad est le berceau des Al Saoud, de cette famille qui va réussir un siècle plus tard à unifier le pays, lors d’une opération réalisée à la force des allégeances, de la diplomatie, du poignet et du sabre. Le pays de plus de 2 millions d’habitants en 1932, au moment de son unification, ne concentre dans la ville, qui commence par un R, que seulement près de 200 000 habitants.
Riyad, la capitale qui grandit sans cesse
Aujourd’hui, la croissance démographique de la capitale est impressionnante. Entre 1976, il y a 50 ans, et maintenant, la population a été multipliée par… 9 ou 10 ! Elle est passée de 769 000 habitants à plus de 7 millions. Elle devrait dépasser les 8 millions cette année.
Cette croissance hors-norme s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, elle suit celle de la population globale du pays qui a, également, été multipliée 8 : passant de 4,8 millions à 37 millions d’habitants, la moitié étant composée d’immigrés.
Je ne connais pas Ninive, et je ne suis pas un prophète. Mais pour parcourir cette ville, Ninive qui se situe en Irak (en face de Mossoul), le prophète Jonas avait mis plusieurs jours. « Il fallait trois jours pour la traverser ». Pour traverser Riyad, combien de jours ? Cette ville ne cesse de grandir, ville adolescentrique en pleine force de l’âge, qui n’a pas atteint sa maturité. Elle fait 15 fois la superficie de Paris, plus de 1700 km2. Il faudrait une quinzaine d’heures à pied pour la traverser du nord au sud, soit deux ou trois jours, comme Ninive.
Un peuple de Bédouins
C’est à Riyad, que l’on apprend la grandeur et l’histoire de ce peuple de Bédouins. En se rendant au Musée national, en plein ramadan, autant dire qu’il n’y a presque personne, juste des touristes qui nous viennent de Chine et du Japon ! Triple dépaysement de cette rencontre de peuples et de civilisations différentes. Dans ce musée qui se situe sur la rue King Saud, plein sud, non loin du palais historique de Murabba entièrement restauré, avec son parc aux essences multiples et aux fleurs en éveil, qui vivifient votre matinée, vous apprenez tout ou presque : la période pré-islamique qui court du 5e ou 6e millénaire avant J.C., avec ces tribus qui se suivent et se succèdent en de véritables civilisations.
Leurs noms font rêver : les Obaïdes, ou Ubaïdes, en provenance de la Mésopotamie, de l’Irak et du Koweït, les Lihyan du 5e siècle avant J.C., dont le royaume se situait dans le nord-ouest de l’Arabie. Et, Riyad, me demanderiez-vous ? Il faut attendre le 18e siècle après J.C. pour que ce village émerge. Il est un jardin où se cultivent les dattes, de nombreux fruits, comme les mangues, et de nombreux légumes, grâce à son réseau d’eau souterraine. Riyad se situe sur le haut-plateau du Nejd (ou Najd), à plus de 700 mètres d’altitude.

Un étage pour l’Islam, et en France ?
Le Musée national continue à nous dévoiler les secrets du royaume. Tout un étage est consacré à l’Islam, à Mohammed, au Prophète, ce qui peut indisposer le touriste agnostique, athée, chrétien ou appartenant à une autre religion. Mais non, cet étage comble son ignorance. Il faut déambuler avec l’envie et la prédisposition d’en savoir plus, de plonger dans une civilisation, une histoire qui est forcément religieuse, forcément islamique. Les influences juives et chrétiennes, zoroastrites y sont réelles, mais peu mentionnées. On aimerait en savoir plus sur Mahomet, l’orphelin devenu prophète, qui s’est nourri de ces autres religions.
En déambulant au 1er étage, en lisant la vie de Mohammed, je m’arrête un moment devant cette copie du Coran qui daterait de 650. Puis, je marche seul dans un long tunnel reconstitué qui déroule une frise sur plusieurs dizaines de mètres racontant l’émigration, l’exode du prophète chassé de La Mecque en 622 obligé de fuir vers la future Médine (sur la fameuse route de l’Hijra). Je ne peux m’empêcher, moi le catholique resté fidèle à son baptême et aux sacrements de l’Eglise, à l’écoute de son enseignement et de celui du Christ, je ne peux m’empêcher de penser à la France, à notre vieille terre qui oublie son histoire, celle de sa chrétienté. Quel musée national lui consacre un étage de plusieurs milliers de m2 ?
Nostalgique de Clovis, de son baptême en 496, de saint Louis, de sainte Jeanne d’Arc, des Carmélites de Compiègne martyres de la guillotine révolutionnaire, des Angevins, des Chouans et des Vendéens victimes du génocide des Républicains de la Terreur, et des visites de différents papes en France – celles de saint Jean-Paul II m’a marqué à tout jamais –, je m’éclipse vite pour me rendre à pied au palais de Murabba.

Murraba et le roi Abdelaziz
Il jouxte le Musée national. Nous changeons d’époque et nous nous retrouvons au début du siècle dernier. Ce palais entièrement restauré est une citadelle que la ville tentaculaire a rattrapée. Le fondateur de l’Arabie saoudite moderne, l’unificateur du royaume, le roi Abdelaziz ben Abderrahmane ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud (1877-1953), l’a fait construire en 1936. Il est en pierre. Il l’a voulu plein sud, à cet endroit, car c’est par là qu’il a entamé sa reconquête de Riyad. C’est le premier palais à avoir bénéficié de l’électricité et de toilettes. A la fin des années 40, le roi y fait installer des ascenseurs.
Son palais est gigantesque : 160 000 m2, des cours, des jardins, des pièces par dizaine, des hauts-murs de 10 mètres, une mosquée, etc.
Il est converti en musée en 1999. En 2017, le prince héritier Mohammed Ben Salmane, MBS, y reçoit le couple Trump.
Diriyah, Murabba et Turaïf
Deux jours après, je replonge dans le Riyad historique, celui des débuts de la dynastie Al Saoud. Plein nord-ouest, alors qu’Ali, tout sourire, me conduit à Diriyah, et me raconte sa vie heureuse de chauffeur UBER dans un anglais minimaliste que j’ai du mal à déchiffrer : « Oui, soyez le bienvenu en Arabie. Ici, nous sommes toujours heureux d’accueillir les étrangers. Et, nous aimons la France. Je vous emmène dans le berceau familial du roi… ». Nous échangeons aussi sur le carême, le ramadan ; je lui dis que je suis chrétien et lui offre une médaille miraculeuse de la rue du Bac, alors qu’il me dépose à Al Bujairi, un éco-système de parcs, de cafés et de restaurants, où la nature est célébrée, avec ses canaux remplis d’eau. Ce lieu moderne très prisé des Saoudiens et des touristes contraste avec la citadelle de Turaïf, à laquelle j’accède à pied 500 mètres plus loin.
Le changement d’époque est garanti. Bâtie au 15e siècle, elle est la première capitale des Al Saoud. Elle est en restauration par endroit, avec ses murs d’enceinte, ses maisons, ses mosquées, ses palais, ses puits, ses tours de garde et ses caves en pisé. L’ensemble, couleur sable, ressemble à des dunes en formation qui se sont figées avec le temps. Au pied de la ville, Salwa, qui en est, aussi, la première porte, est le palais des princes qui dirigeaient le premier Etat saoudien (1727-1818), avec ses canons de défense. Diriyah, qui regroupe aujourd’hui l’ensemble des sites, se pare d’autres palais (une dizaine) portant le nom d’un prince ou d’un imam. Le dallage des rues et ruelles datent de cette époque. Il y a, aussi, des musées qui racontent l’histoire de la famille.
L’ensemble de ces sites incroyables que l’on croirait sortis des dunes est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Je comprends mieux pourquoi maintenant ! L’Arabie saoudite, cet orient fantasmé dans le conte des Mille et Une Nuits, renferme des trésors.
Après Riyad, direction Djeddah, la « Fiancée de la mer Rouge » !
Troisième partie de la trilogie Voyage en Arabie saoudite, en pleine guerre, à suivre…
De notre envoyé spécial Antoine BORDIER
Copyright des photos et montage A. Bordier et Gov.sa
