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Tribune libre

Au Liban, le conte merveilleux des Sursock est en train de revivre

Au Liban, le conte merveilleux des Sursock est en train de revivre

Comment bien terminer cette année 2025 ? Mais oui : avec un conte ! Un conte des plus merveilleux qui nous entraîne loin des conflits, des soucis et des turpitudes multiples dans lesquelles notre humanité semble se perdre de nouveau, en retournant, hélas, à l’état barbare et sauvage. C’est au Liban que nous avons rendez-vous avec ce conte des plus merveilleux : celui des Sursock, dont le palais est en pleine reconstruction. Plus qu’un palais, il s’agit bien d’une famille et de ses multiples racines ancestrales. Leur palais à Beyrouth n’était plus que blessures et traumatismes, cendres et poussières, fissures et ruines. Mais, au creux de son foyer familial brillait encore une petite lumière, si fine qu’on avait peur de l’approcher. C’était celle de la vie qui rejaillit, celle des gardiens familiaux toujours prêts à rebâtir ! Alors, embarquons immédiatement pour ce conte merveilleux avec Roderick Sursock Cochrane, le dernier gardien des lieux. Première partie de notre trilogie de cette fin d’année 2025.

Ah, le Liban, ce pays merveilleux qui est plus qu’un pays, plus qu’un territoire, plus qu’un jardin. Il est un pays-peuple aux mille facettes, aux mille histoires, aux mille vies. Il est un pan de notre histoire civilisationnelle. Sa géographie au Levant lui donne cet air marin, méditerranéen, des plus doux, des plus épicés, des plus parfumés. Sentez-vous le cèdre, le jasmin et le romarin ? Ils sont presqu’envoutants. Puis, quand le regard se plonge dans ses rivages et remonte ses innombrables collines, l’ascension est bien réelle, et même, elle devient métaphysique. Elle est telle, cette ascension, qu’elle grimpe au plus haut, à plus de 3000 mètres d’altitude, surplombant les vestiges antiques des Cananéens et des Phéniciens. L’ivresse vous prend, l’excitation vous surprend. Vous vous jetez alors dans le vide et devenez cet aigle de sang royal qui se pose de temps en temps sur les cimes verdoyantes des cèdres du Liban. Vous avez envie d’embrasser son sol si généreux parce que bénit des dieux, de Dieu Lui-même.

Du nord au sud, de l’ouest marin à l’est montagneux et neigeux, le Liban respire un air si savoureux que le blanc de ses montagnes enneigées, dont certaines crètes sont éternelles, ressemble à du lait qui se déverse en silence dans toutes ses vallées. Toutes ? Oui, même les plus reculées… C’est alors que ses cascades et ses filets d’eau, ses fleuves et ses ruisseaux se mettent à chanter en abreuvant la terre qui devient si crémeuse que tout y est pureté. A tel point que ce pays, que l’on appelle le pays du Cèdre, la perle du Levant, la Phénicie, est un vrai pays de cocagne, un pays d’Eden, un jardin tout entier où s’épanouissent dans le silence de ses nuits, et dans l’étirement de ses aurores baignées par la rosée matinale, des myriades d’espèces végétales.

Le Cantique des Cantiques

Il suffit d’ouvrir une Bible et de relire le Cantique des Cantiques, si poétique, pour commencer à comprendre ce qu’est le Liban. Bien avant nous, le roi David et le roi Salomon l’avaient, déjà, compris :
« 0 LUI
01 Ah ! Que tu es belle, mon amie ! Ah ! Que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes au travers de ton voile. Ta chevelure : un troupeau de chèvres qui dévalent du mont Galaad.
02 Tes dents : un troupeau de brebis tondues qui remontent du bain ; chacune a sa jumelle, nulle n’en est privée.
03 Comme un ruban d’écarlate, tes lèvres ; tes paroles : une harmonie. Comme une moitié de grenade, ta joue au travers de ton voile.
04 Ton cou : la tour de David, harmonieusement élevée ; mille boucliers sont suspendus, toutes les armes des braves.
05 Tes deux seins : deux faons, jumeaux d’une gazelle ; ils pâturent parmi les lis.
06 Avant le souffle du jour et la fuite des ombres, j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens.
07 Tu es toute belle, ô mon amie ! Nulle tache en toi ! LUI
08 Avec moi, du Liban, ô fiancée, avec moi, du Liban, tu viendras. Tu regarderas du haut de l’Amana, des hauteurs du Sanir et de l’Hermon, depuis les repaires des lions, depuis les montagnes des léopards.
09 Tu as blessé mon cœur, ma sœur fiancée. Tu as blessé mon cœur, d’un seul de tes regards, d’un seul anneau de ton collier.
10 Qu’elles sont belles, tes amours, ma sœur fiancée ! Qu’elles sont bonnes, tes amours : meilleures que le vin ! L’odeur de tes parfums, une exquise senteur !
11 Un miel pur coule de tes lèvres, ô fiancée, le miel et le lait, sous ta langue ; l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban.
12 Jardin fermé, ma sœur fiancée, fontaine close, source scellée.
13 Tes formes élancées : un paradis de grenades aux fruits délicieux, le nard et le cyprès,
14 le nard et le safran, cannelle, cinnamome, et tous les arbres à encens, la myrrhe et l’aloès, tous les plus fins arômes.
15 Ô source des jardins, puits d’eaux vives qui ruissellent du Liban ! ELLE
16 Éveille-toi, Vent du nord ! Viens, Vent du sud ! Souffle sur mon jardin et ses arômes s’exhaleront ! Qu’il entre dans son jardin, mon bien-aimé, qu’il en mange les fruits délicieux. »

Les jardins des Sursock

Il est là, dans son jardin d’Eden, avec son épouse. Ils font le point avec leur architecte sur les travaux en cours. Le palais de Sursock est paré de ses échafaudages qui l’entourent presqu’entièrement. « Soyez le bienvenu au palais des Sursock, accueille le maître des lieux au moment de mon arrivée. Venez avec moi, visitons les jardins ! »
Je m’interroge, sont-ce des Libanais qui sont en face de moi ? Non, ils ressemblent plutôt à des Anglais ou des Irlandais de souche. Fin, le port altier, l’accent anglais justement, Roderick Sursock-Cochrane m’entraîne dans la découverte de son domaine. Les yeux sont grands ouverts. Il démarre par cette introduction : « Je ne suis qu’un quart Libanais, c’est mon arrière-grand-père Moussa Sursock qui a fait construire la maison, ici… ». La maison ? Elle est un vrai palais des Mille et une Nuits, une incroyable œuvre d’art majeure en architecture, avec sa petite montagne d’acier, de marbre, de plâtre, de pierre et de verre. Son architecture appartient à celle du 19e siècle qui est à la fois arabesque et beyrouthine, flamboyante et mystique !

Nous déambulons dans un jardin époustouflant… Telle une couronne princière qui viendrait du ciel et se serait posée sur notre terre, une pelouse géante entoure le palais et mène à d’autres jardins. Il faut descendre des escaliers pour découvrir leurs trésors de verdure : près d’un hectare consacré à Reine nature. Que serait le palais sans ses jardins merveilleux d’où s’élancent, majestueux, des dattiers et des palmiers royaux, des aloès, des palétuviers, des citronniers et des Zinzlakhts ? « Au début du siècle dernier, imaginez-vous qu’il n’y avait pas toutes ces nouvelles tours qui nous environnent. » C’est vrai, Beyrouth a changé, mais pas totalement.

L’histoire des Sursock : un véritable conte de Noël

Dans son bureau, Roderick Sursock-Cochrane continue de conter son passé. C’est un voyage à travers l’histoire, celle de plusieurs familles, qui n’en font qu’une finalement, et à travers la géographie, celle de plusieurs continents. « C’est mon grand-père, Alfred Bey Sursock, qui a surtout vécu dans ce palais. Il a épousé une Italienne, Marie Serra di Cassano, originaire de Naples. Par conséquent, ma mère est mi-Italienne, mi-Libanaise… » Nous avançons à pas feutrés et escaladons l’arbre généalogique…
Impossible de l’interrompre, son histoire familiale devient européenne, ottomane. Les Sursock sont de riches marchands ottomans de Constantinople. Chrétiens, ils sont des Grecs-orthodoxes. Il évoque les liens de ses aïeux avec la Sublime Porte (le siège du sultan de l’empire) qui « leur a octroyés des terres en Turquie, en Syrie, au Liban, en Palestine et en Egypte ». Ils sont des « immenses propriétaires terriens ». En Egypte, leurs propriétés – dans la culture du coton, surtout – s’étendent du delta du Nil jusqu’au Soudan. Un vrai mini-empire étalé sur plusieurs pays. Il faut prendre l’avion pour survoler tous leurs domaines qui s’étendent sur des milliers d’hectares.
Au Liban, il faut remonter jusqu’en 1714 pour déceler la première trace de leur présence. Cette année-là, les Sursock s’établissent à Beyrouth. Ils y possèdent plusieurs palais.

Des racines italiennes…

Le conte prend des colorations de Dolce Vita. Normal, nous nous retrouvons en Italie, plein nord, où nous voyons une grande cousine de Roderick, Isabelle, épouser le prince Marcantonio Colonna. Nous avons fait un petit bond en avant, car nous sommes, maintenant, en 1909. Dans les yeux du conteur brillent des étoiles : celles des histoires illustres de sa famille dont les origines les plus anciennes sont… Byzantines ! Le cœur du monde se met à battre à rompre. En Italie, le palais des Colonna est un palais praticien, l’un des plus majestueux au monde. Un vrai bijou.
Roderick continue à faire ses allers-retours entre l’histoire familiale et celle du monde, de l’Europe. Nous sommes, toujours, dans son bureau qui se situe dans une aile du palais, celle qui a le moins souffert de la double explosion du 4 août 2020, dont le blast (l’effet du souffle) a détruit tout le port de Beyrouth, et endommagé gravement une grande partie du palais et des alentours.
Il revient en arrière. Il vient de se souvenir de l’épopée familiale qui a soutenu le projet de construction du canal de Suez entre 1859 et 1869. Une épopée mondiale !

Soudain, il se lève et se dirige tout droit vers une pièce austère à l’abri de tout regard : la chambre secrète des archives familiales…

Seconde partie du Conte merveilleux des Sursock à suivre…

Première partie de la trilogie journalistique réalisée par Antoine BORDIER
Copyright des photos A. Bordier

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