On attendait beaucoup de « Populaire. Toutes nos histoires », la série de spectacles historiques en plein air conçue par le conseil départemental de Seine-Saint-Denis sous la direction artistique de Patrick Boucheron et Guillaume Mazeau, produite par la MC93, financée intégralement sur fonds publics et accompagnée dans sa communication par le groupe Combat de Matthieu Pigasse.
On n’a pas été déçu !
Le programme officiel prévoyait trois spectacles pour 2027. Mais la direction artistique, emportée par un enthousiasme que les budgets de répétition ne suffisent pas à expliquer, a décidé d’avancer la première.
Le 17 octobre 2026, sans prévenir les critiques, sans envoyer les invitations presse, sans même distribuer le programme dans les halls, « Populaire » a offert sa représentation inaugurale dans dix-huit villes simultanément.
Le résultat dépasse tout ce que le théâtre de rue avait produit depuis le Théâtre du Soleil, à cette différence près qu’Ariane Mnouchkine, lorsqu’elle mettait le feu à la scène, avait la décence de ne pas y inclure l’hôtel de ville.
Commençons par Limoges, puisque c’est là que le spectacle a atteint son apogée.
L’hôtel de ville, monument historique inscrit depuis 1975, a été intégralement consumé par les flammes dans une reconstitution saisissante de la prise de la Bastille, à ceci près que la Bastille ne contenait que sept prisonniers et que l’hôtel de ville de Limoges contenait l’état civil de 130 000 habitants.
On reconnaît la patte de Boucheron, qui avait déjà signé la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris : le sens du spectacle, l’ampleur du geste, et cette indifférence souveraine au patrimoine qui est la marque des grands metteurs en scène et des grands incendiaires.
Stéphane Troussel avait promis que « Populaire » raconterait « une autre histoire de France ».
C’est fait.
À Limoges, on a raconté celle de la Commune de 1871, de la nuit du 4 août et des autodafés de Savonarole en une seule soirée.
La polyvalence du spectacle force l’admiration.
Troussel avait également annoncé vouloir
« faire face aux récits réactionnaires qui fantasment une France d’identité unique, blanche et catholique ».
Mission accomplie : à Limoges, il n’y a plus de récit du tout, puisque les archives ont brûlé avec le bâtiment.
Le deuxième acte se jouait à Marseille, ville qui entretient avec le pillage un rapport que les ethnologues qualifieraient de structurel et les assureurs de rédhibitoire.
Les commerces du centre-ville ont été méthodiquement dévalisés dans une chorégraphie qui évoquait à la fois le sac de Rome par les Wisigoths en 410, la prise de Constantinople par les croisés en 1204, et les soldes du premier janvier aux Galeries Lafayette.
La différence avec le Puy du Fou est ici manifeste : au Puy du Fou, les Vikings pillent un village reconstitué ; à Marseille, les figurants pillent de vrais magasins.
Guillaume Mazeau, qui revendique « une histoire située à gauche », a trouvé à Marseille la démonstration éclatante de sa méthode.
L’histoire située à gauche consiste à prendre les biens situés à droite de la caisse et à les emporter sans passer par la caisse.
À Bordeaux, le spectacle a pris un tour plus œnologique, les vitrines des commerces ont été brisées avec un sens du millésime qui rappelle que la ville a toujours su distinguer les bonnes années des mauvaises.
2026 restera dans les annales comme un grand cru de la casse urbaine, charpenté, tannique, avec des notes de lacrymogène en finale et une longueur en bouche remarquable, puisque les dégâts se comptent encore trois jours après.
Lille, quant à elle, a offert une variation nordique. Le spectacle y a pris la forme d’une reconstitution de la bataille de Bouvines, sans les chevaux mais avec les pavés.
Lyon a proposé une relecture des canuts de 1831, les métiers à tisser en moins et les barricades en plus.
Strasbourg a joué la carte alsacienne avec un mélange de revendication sociale et de désordre municipal qui rappelait les meilleures heures de la Commune de Strasbourg de 1918, brève mais spectaculaire.
Rouen, fidèle à son histoire, a brûlé quelque chose. C’est une tradition locale qui remonte à Jeanne d’Arc et que les habitants perpétuent avec une constance qui tient de la commémoration autant que de la pyromanie.
Quant à Paris, dont le ciel était si chargé qu’on se serait cru dans un tableau de Turner, la représentation a couvert l’ensemble de la rive droite avec une ambition que les Communards de 1871 n’auraient pas reniée.
On notera que les Tuileries avaient résisté à la Commune mais que les abribus n’ont pas résisté à « Populaire ».
La modernité a ses faiblesses.
Matthieu Pigasse avait annoncé vouloir célébrer « une France traversée par les métissages ».
Le 17 octobre, la France a bien été traversée par les métissages mais surtout par des cortèges noirs, des projectiles, des gaz et les flammes.
Il faut rendre cette justice à « Populaire » : le spectacle surpasse le Puy du Fou sur tous les critères:
Le Puy du Fou emploie 4 500 bénévoles ; « Populaire » a mobilisé 800 000 participants et 30 000 cascadeurs non déclarés.
Le Puy du Fou a été élu deux fois meilleur parc du monde ; « Populaire » sera probablement élu meilleur parc de la désolation par un jury composé de commerçants sinistrés et de préfets lessivés.
Le Puy du Fou fait payer l’entrée ; « Populaire » est gratuit, ce qui est normal puisque c’est le contribuable qui paie.
Le Puy du Fou raconte une France « blanche et catholique », selon Troussel ; « Populaire » raconte une France cramée et lacrymogène, ce qui est une amélioration du point de vue de la diversité des sensations.
On notera enfin que le premier spectacle officiel de « Populaire » devait raconter la profanation de la nécropole royale de Saint-Denis en 1793, événement que les organisateurs qualifient de « moment d’émancipation » et de « libération de mille ans de monarchie ». À Limoges, le 17 octobre, on a profané un monument historique républicain.
L’émancipation progresse : après les rois, les maires. Après les tombeaux, les archives. Après la monarchie, l’état civil.
La Révolution ne recule devant rien, surtout pas devant la cohérence.
Prochaine représentation prévue à la première occasion. Les places sont gratuites. Le spectacle est total. La sortie de secours n’est pas indiquée.
Quant à moi, je serai dans la salle.
Enfin, dans les colonnes de Valeurs Actuelles, où je tiendrai désormais une chronique régulière, ce que personne ne remarquera puisque la France sera occupée à regarder brûler ses propres décors.
François Vannesson, Critique de spectacle et chroniqueur, au milieu des ruines
