Homélie du Très Révérend Père Dom Jean Pateau, Abbé de Notre-Dame de Fontgombault, prononcée le 2 février 2026 en la fête de la Présentation de l’Enfant-Jésus au Temple :
Dimittis servum tuum… in pace. Tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix. (Lc 2,29)
Chers Frères et Sœurs, Mes très chers Fils,
Arrêtons-nous ce matin à la figure du saint vieillard Siméon. Comme le Baptiste, il se situe au point de rencontre entre l’Ancien et le Nouveau Testament. L’un et l’autre ont reçu des siècles passés l’héritage de la première alliance. Ils en sont comme les dépositaires. Mais à celle-ci succède dans le Christ une nouvelle alliance. Comme le Baptiste, Siméon doit accueillir le Seigneur et exercer sur lui comme un ministère. Pour le Baptiste, il s’agira de conférer le baptême dans l’eau. En Siméon, le charisme de prophétie se manifestera.
Qui est Siméon ? Saint Luc le présente comme : « Un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël. » (Lc 2,25) Cette attente est en réalité celle d’un peuple, le peuple d’Israël. Les siècles ont passé. La voix des prophètes s’est tue. Bien peu attendent désormais la venue du Messie promis. Chez Siméon pourtant, cette attente est demeurée vive. Il sait que cette attente sera la consolation de son peuple.
Et cette attente oriente sa vie. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Mt 6,21) Aussi, « l’Esprit Saint était sur lui. » (Lc 2,25) Siméon vivait dans une vraie intimité avec Dieu. « Ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » (Rm 8,14)
Dépositaire de la promesse faite à Israël, Siméon est aussi dépositaire d’une promesse personnelle :
Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. (Lc 2,26)
Mais être dépositaire d’une promesse est une chose, savoir comment cette promesse va se réaliser et attendre paisiblement son accomplissement en est une autre.
Siméon demeure docile. Il se laisse conduire par Dieu, demeurant dans la paix et dans la joie. C’est ainsi que sous l’action de l’Esprit, il vint au Temple au moment même où les parents s’apprêtaient à présenter l’Enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi.
La scène est touchante. On imagine aisément le vieillard recevant des mains de ses jeunes parents l’Enfant Dieu dans ses bras. L’antienne de Magnificat des premières vêpres nous fait plonger dans le mystère :
Le vieillard portait l’Enfant, mais c’était l’Enfant qui conduisait le vieillard. Une Vierge l’a mis au monde, et après cette naissance, elle est demeurée Vierge ; Celui qu’elle a enfanté, elle l’a adoré.
À travers ces mots, on retrouve le mystère déjà évoqué dans l’office de la fête de Marie, Mère de Dieu :
O admirable échange ! Le Créateur du genre humain prenant un corps et une âme, a daigné naître d’une Vierge ; en entrant dans l’humanité sans le concours de l’homme, Il nous a donné part à sa divinité. (1ère antienne des Laudes du 1er janvier)
Cet admirable échange, Siméon en est l’heureux bénéficiaire. Les paroles prononcées alors par lui l’attestent. Elles constituent le troisième cantique tiré de l’Évangile que l’Église, dans l’office romain, a assigné à l’heure des Complies, et qui achève la journée par une note d’espérance :
Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. (Lc 2,29-32)
La lecture de l’Évangile de ce matin s’arrête là. Avant de s’éloigner, Siméon bénit la sainte famille et s’adressant à Marie, ajoute cette prophétie :
Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. (v. 34-35)
Le contraste est saisissant. Le vieillard, après avoir rencontré l’Enfant Jésus, part en paix tout en annonçant une guerre. Le glaive qui transpercera le cœur de Marie, transpercera aussi au long de l’histoire humaine le cœur des artisans de paix, des témoins de l’amour de Dieu pour les hommes. L’admirable échange offert à tout homme se heurtera au cœur dur et fermé des ennemis de Dieu.
Ceci demeure vrai alors que se déroule sous nos yeux, dans notre pays même, un épisode douloureux de cette « troisième guerre mondiale par morceaux », selon la formule du pape François.
Ici se dévoilent les pensées des cœurs, en particulier ce profond mépris pour l’être humain, pour sa vie qui devrait être respectée de son premier instant jusqu’à sa mort naturelle, pour la conscience de tant d’hommes et de femmes qui devrait être protégée par la loi dans des choix légitimes et qui les honorent.
À l’enfant dans le sein maternel, au vieillard sur le lit d’hôpital, l’Enfant-Dieu ouvre le chemin de cet admirable échange. Rendons grâces pour tant de congrégations religieuses, tant d’instituts qui, depuis des siècles, entourent les personnes âgées d’amour, les invitant à se préparer à la rencontre du Dieu des consolations. Il faut soutenir ces maisons de notre prière et de manière concrète. Bientôt une loi inique pourrait ne plus leur permettre de demeurer dans notre pays, devenu le lieu où s’exercerait un pouvoir totalitaire méprisant la conscience humaine, et le droit à respecter et accompagner la vie dans sa faiblesse.
Non, un pays ne se grandit pas en légalisant l’euthanasie ou l’avortement. Bien plus, il se déshonore. Non, il n’est pas sur un chemin de progrès. Celui qui ouvre béant le gouffre de la culture de mort finit par y être emporté, comme l’histoire l’a montré. Ajoutons qu’il est inadmissible et révoltant que des parlementaires s’arrogent le droit d’imposer à des établissements, à des professionnels de santé de concourir à de telles pratiques.
Au soir de son élection, le pape Léon a invité à vivre « une paix désarmée et désarmante ». Emboîtons le pas du vieillard Siméon qui s’éloigne en paix. Souhaitons cette paix aux hommes de notre temps, en particulier aux vieillards, une paix née de la rencontre avec le Christ. La lumière se lève. Espérance. Amen.
