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Pays : Arménie / Pays : Turquie

Du plan turc dans le Caucase (1919) au projet turc d’aujourd’hui

Du plan turc dans le Caucase (1919) au projet turc d’aujourd’hui

De Marion Duvauchel, historienne, pour Le Salon beige :

Les loups de Touran sont-ils de retour ?

La plupart des articles spécialisés dans les affaires du Caucase ne cessent d’évoquer les « haines ethniques » ou « raciales ». Presque tous les articles disponibles se gardent bien d’aller au-delà de 1993, censé constituer le début des hostilités entre Azéris et Arméniens. C’est un silence irresponsable pour ne pas dire coupable.

Or, le problème du Haut Karabakh est une affaire ancienne dont les semences de mort ont été répandues par les Anglais lorsqu’ils ont attribué le Haut Karabakh à l’Azerbaïdjan. Staline ne fera qu’entériner leur décision.

Dans le chaos des faits, des alliances, des combats, des violences, des ruses, des trahisons et des mensonges diplomatiques, un éclairage sur la question du Haut Karabakh peut s’avérer d’autant plus difficile que c’est aussi le moment où se joue le sort du Caucase entre les intérêts des Alliés, l’effondrement de la Russie tsariste, la soviétisation et le grand projet turc. Mais il faut essayer.

Fin 1918, la Grande-Bretagne s’installe dans le Caucase. Elle compense par le jeu diplomatique le peu de moyens matériels dont elle dispose dans une région « turbulente » comme disent les experts. De cette Angleterre de l’empire finissant, on connaît la rouerie, la fourberie, le cynisme et  l’intérêt bien compris. Le sien, bien sûr. Le prétexte invoqué par les milieux les plus impérialistes de Londres pour justifier cette présence dans le Caucase, c’est qu’il s’agit d’un des boulevards de l’Inde. En réalité c’est à cause du pétrole de Baku. Pendant la domination britannique en 1919, l’Azerbaïdjan disposait encore du pétrole qui traversait la Géorgie pour aboutir au port de Batoum (promis à la Géorgie, mais occupé par les Britanniques). Quant à l’Arménie, on lui avait promis de vastes territoires anatoliens. Mais sans les moyens de les conquérir ni de les conserver. Pendant ce temps, des centaines de milliers de réfugiés arméniens s’entassaient dans un territoire minuscule. De ce qu’on appelait alors « l’Arménie turque », il ne restait qu’un vilayet, celui de Sivas, et il ne restait qu’une poignée d’Arméniens.

Les traités de Batoum n’étaient pour la Turquie que des façades juridiques servant de prétexte à l’invasion du Caucase. Au début du mois d’août 1918, Nuri Pacha avait demandé l’annexion du Karabakh à l’Azerbaïdjan. La République arménienne refusa. Une fois. Une deuxième fois. Les Turcs envoient un détachement turco-azeri contre Chouchi, la capitale, où les Turcs entrent le 8 octobre. Les villages entrent en sédition et le mois suivant profitant de leur retrait, les Arméniens reprennent le contrôle de la région.

En octobre 1918, Enver Pacha envoya des instructions précises à l’armée du Caucase pour les régions situées entre les républiques transcaucasiennes et la ligne de retraite des forces turques. Avant  de se retirer, l’armée devait armer les populations kurdes et turques, en laissant également derrière elle des officiers capables d’organiser politiquement et militairement la région. L’objectif principal était d’empêcher le rapatriement des Arméniens.

Le commandant en chef des forces britanniques du Caucase, le général Thomson, est alors dans les meilleurs termes avec le gouvernement azerbaïdjanais, ce qui permet à la Grande-Bretagne d’obtenir de très grandes quantités de pétrole. Considérant que les montagnes du Karabakh constituent le lieu de pâturage estival des éleveurs azéris, il autorise le 15 janvier 1919 la nomination d’un gouverneur azéri pour les provinces du Karabakh (165000 Arméniens contre 59 000 Azéris) et du Zanguezour (101000 Arméniens contre 120 000 Azéris).

Février 2019, l’administration azerbaïdjanaise pénètre sous protection britannique au Karabakh tandis que les Arméniens tiennent à Chouchi leur quatrième assemblée, qui refuse toujours de se soumettre. Les pourparlers se poursuivent lors de la cinquième assemblée, tenue fin avril avec la participation du gouverneur azéri et du général Shuttleworth, successeur de Thomson.

Le refus arménien persista et les relations s’envenimèrent. Le 2 juin, les Azéris passèrent à l’attaque.

En août 1919 les Arméniens acceptèrent l’autorité azérie. Avaient-ils un autre choix ?

Le 8 janvier 1920, les Arméniens signent avec le général Forestier-Walker, commandant des forces britanniques à Batoum, un accord pour l’établissement d’une administration civile arménienne à Kars. Quand elle arrive, escortée par les Anglais, les musulmans refusent de se soumettre et, à l’issue d’un grand congrès proclament le gouvernement national provisoire du sud-ouest du Caucase. Le général Thomson arrive alors à Kars et reconnaît de fait ce gouvernement, tandis que l’administration arménienne fait demi-tour. Les Turcs et les Kurdes rendant impossible tout rapatriement arménien vers l’ouest, les Arméniens décident alors, en janvier, d’attaquer le Nakhitchevan.

Thomson propose aux Arméniens de les aider pour prendre le contrôle de Kars et de Nakhitchevan s’ils acceptent de céder aux Azéris le Karabakh et le Zanguezour. Suite à un accord de principe, Thomson occupe Kars le 13 avril et dissout le gouvernement du sud-ouest du Caucase. Les Anglais se retirent de Nakhitchevan, laissant l’administration aux Arméniens. En juillet, les musulmans du Nakhitchevan attaquent les Arméniens et les obligent à évacuer le district.

Lorsque le colonel Rawlinson visita la région de Kars en juillet, il constatait qu’en dehors des villes tout le reste du territoire est tenu par les Kurdes, depuis la vallée d’Araxe jusqu’à Oltu et Ardahan.

Et les Français ? Ils sont au courant bien sûr.

Le 10 décembre 1918, le lieutenant colonel Chardigny, commandant le détachement français au Caucase adresse un courrier de six pages au Ministre de la guerre, courrier dans lequel il dresse un état de la situation au Caucase et le projet d’organisation du pays.

Il souligne que « les récentes tentatives de colonisation russe ont produit un mélange complet des races et une dispersion incroyable des populations » et se demande si l’organisation du Caucase en 4 républiques indépendantes, « consécutive à l’effondrement de la puissance russe et à la menace de l’invasion turque est susceptible de procurer aux populations la paix et la prospérité auxquelles elles aspirent » ?

Ce n’est pas une question rhétorique. Voici la réponse in extenso. Quelle est donc cette organisation ?

1 Elle n’est autre que la réalisation du plan de nos ennemis qui peut se résumer ainsi :

a) Constitution au Caucase d’un grand État musulman, réunissant sous le protectorat turc les montagnards du Caucase du Nord et les Tatars d’Azerbaïdjan. Cette conception, d’origine purement panislamique, en cas de victoire des puissances alliées, aurait amené le Croissant jusqu’au bord de la Mer Caspienne. La république d’Arménie, née par la force des choses, réduite du reste à d’infinies proportions, n’aurai eu qu’une durée éphémère, la disparition de ce qui reste du peuple arménien étant la conséquence directe et fatale du plan turc.

b) Création d’une Géorgie indépendante, sous le protectorat de l’Allemagne qui serait chargée elle-même de l’exploitation des richesses naturelles, le plus favorisé de tout le Caucase.

2 Qu’aucune des 4 républiques nouvelles ne disposent de ressources suffisantes pour se créer une vie indépendante, assurant le développement ultérieur du pays. Deux d’entre elles, celle de l’Azerbaïdjan et celle des montagnards, ne disposent même pas d’une classe instruite assez nombreuse pour assurer la direction des affaires, la masse du peuple étant restée jusque là dans un état de profonde ignorance.

En note, le lieutenant colonel signalait que, alors qu’en Géorgie tous les fonctionnaires russes avaient été remplacés par des Géorgiens, en Azerbaïdjan, vu le manque absolu de musulmans instruits, on avait conservé les fonctionnaires russes.

(…)

Géorgiens et Tatares (Azerbaïdjanais) soutenus par les baïonnettes allemandes et turques ont incorporé à leurs territoires respectifs une partie des régions arméniennes.

Le lieutenant colonel Chardigny concluait avec une proposition inédite autant qu’intelligente : celui de calquer le modèle suisse sur le Caucase et de l’organiser en « cantons ».

Et il terminait avec réalisme que pour sauver l’ordre dans ce pays, il fallait un maître étranger, qui ne pouvait être que les Alliés, agissant au nom de la Russie, en attendant que le calme soit revenu dans les esprits.

Il concluait ce courrier empreint d’intelligence sur le sort de l’Arménie russe (l’Arménie caucasienne) et sur celui de l’Arménie turque, « pays dévasté et désert dont la reconstitution serait une œuvre de longue haleine ».

La Constitution au Caucase d’un grand État musulman, réunissant sous le protectorat turc les montagnards du Caucase du Nord et les Tatars d’Azerbaïdjan est toujours d’actualité. C’est le projet du président Erdogan. La « quatrième république », celle du Caucase du Nord n’a pas duré, mais il reste l’Azerbaïdjan, protectorat russe qui amène le Croissant jusqu’à la Caspienne.

Le grand État musulman du Caucase, dans une zone turcophone qui irait du Bosphore à l’Asie centrale, voilà sa vision géopolitique. Erdogan avance à peine masqué avec la même détermination de ses grands prédécesseurs, les fossoyeurs du Caucase chrétien qui ont fait l’essentiel du travail, avec la complicité duplice des puissances de l’Entente.

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