Isabelle Lesage, Présidente du Conseil d’Administration de la Maison médicale Jeanne Garnier, maison qui depuis 150 ans soigne les personnes malades dans la phase ultime de leur maladie et les aide à mourir, écrit aux députés pour les alerter au moment de voter la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie :
Nous vous demandons instamment de prendre en considération la demande des patients qui, pour l’immense majorité de ceux que nous rencontrons à Jeanne Garnier, rempliraient les conditions pour une euthanasie mais ne souhaitent pas avoir à choisir s’ils doivent ou non continuer à vivre et encore moins se l’entendre demander. Et de bien vouloir entendre aussi la demande des établissements comme le nôtre pour qui donner la mort est incompatible avec leur philosophie des soins, leur histoire, le cœur de l’engagement et de la cohésion de leurs équipes.
La proposition de loi en cours d’examen ne concerne nullement des cas exceptionnels. On peut estimer, sur la base de l’expérience de pays tels que le Canada, qu’elle entrainera près de 50.000 euthanasies par an en France. La banalisation sera rapide : il est souvent plus facile d’accepter la demande de mort d’un patient que de rechercher avec lui les voies d’apaisement qui vont lui permettre de vivre jusqu’au bout cette période de la fin de la vie. Nous savons pourtant, par les centaines de témoignages reçus, combien elle est riche de possibilités ignorées des bien portants, de relations profondes, de réconciliations, de moments imprévus et précieux pour apprécier la vie, de petits et grands moments qui sont sources de paix tant pour ceux qui partent que pour ceux qui restent.
Aujourd’hui une loi qui légaliserait la mort provoquée aurait des conséquences gravissimes, allant à l’inverse du but légitimement recherché.
Loin d’être une proposition défensive, conservatrice, archaïque ou religieuse, notre demande est résolument moderne et solidaire, pour nous qui avons connu dans les années 80 en France les cocktails lytiques posés pour donner la mort. Commençons par développer les soins palliatifs car les patients n’ayant pas réellement le choix seront poussés à recourir à la mort provoquée faute de mieux. Alors que bien soulagés et accompagnés, ce que les progrès récents de la médecine nous permettent de faire, la quasi-totalité des malades qui parlaient de suicide ou d’euthanasie changent de projet et souhaitent vivre jusqu’au bout ce temps où, quand il n’est plus possible d’ajouter des jours à la vie, on peut ajouter de la vie aux jours.
Si un jour une telle loi devait toutefois être votée, ne mettez pas en danger les établissements sanitaires et médico sociaux déjà très fragilisés dans leur mission de soins. Ce serait prendre un risque inconsidéré de les déstabiliser encore davantage et de leur imposer des obligations qui s’avèreront prioritaires, pour des raisons de délai et de complexité, par rapport aux demandes des autres patients souhaitant être soulagés et accompagnés en soins palliatifs. Ce serait inéquitable et destructeur pour ceux, pourtant reconnus pour la qualité de leurs soins, dont le projet institutionnel est incompatible avec la mort provoquée.
