Qui aurait imaginé, le 6 novembre 2021, alors que les évêques de France, à l’occasion de leur Assemblée plénière à Lourdes, demandaient publiquement pardon à genoux pour les abus sexuels commis par des clercs ou des laïcs engagés dans des œuvres d’Eglise, que moins de cinq années plus tard, par centaines de milliers, des foules innombrables accueilleraient le successeur de Pierre dans d’immenses rassemblements paisibles et joyeux ? Et cela dans une bienveillance médiatique et un consensus politique exceptionnels. N’a-t-on pas vu, côte à côte à la messe place de la Concorde : Brigitte Macron, Sébastien Lecornu, Gérard Larcher, Nicolas Sarkozy, Gabriel Attal, Edouard Philippe, Bruno Retailleau, Eric Zemmour, Marine Le Pen, Jordan Bardella, Yaël Braun-Pivet … Catholiques pratiquants et fils ou filles d’Israël, invertis notoires et francs-maçons réguliers, partisans acharnés de l’avortement, de l’euthanasie et adversaires résolus de ces « avancées sociétales ». Rare moment de communion généralement réservé aux enterrements.
Cinq années, c’est également le temps qui a séparé l’incendie de Notre-Dame (15 avril 2019) de sa réouverture (7 décembre 2024). Cette visite du Saint-Père est-elle le gage d’un renouveau de l’Église en France après bien des années de crise, voire de déclin, ou un simple événement médiatique sans lendemain ? L’avenir le dira. Avec le recul du temps, ce qui est certain c’est que le succès populaire de la venue du pape Jean-Paul II en France en 1980 (350 000 personnes à la messe du Bourget, 50 000 jeunes au Parc des Princes) et sa célèbre interpellation : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » n’ont en rien enrayé la sécularisation de la société française et sa déchristianisation. De même la dénonciation pontificale de la « permissivité morale qui n’apporte pas le bonheur » ne semble pas avoir eu un effet déterminant.
Un pape rayonnant
Le pape Léon XIV a séduit les foules par son bon sourire et sa simplicité, son attention aux pauvres et aux malades mais aussi par la dignité de sa tenue personnelle et vestimentaire. Il faut être un parvenu sans éducation comme l’est Emmanuel Macron pour tenir par l’épaule le Saint-Père, comme on enlacerait un vieux camarade un soir de cuite. La frontière est ténue entre la simplicité et la goujaterie, c’est ce qui s’appelle la civilisation ! Chacun a été marqué par la profondeur spirituelle et la prédication très centrée sur le Christ du Souverain Pontife là où son prédécesseur tenait un discours plus social, humaniste et anthropocentré. Le Pape a de nombreuses fois rappelé l’essentiel : le christianisme n’est pas un code de morale mais la rencontre avec une personne, le Christ, Dieu fait homme qui par amour s’est incarné et a souffert sa Passion pour nous racheter du péché. C’est un appel à la conversion et à la pénitence qu’a lancé le Saint-Père depuis la grotte de Massabielle à Lourdes. De même, ayant refusé d’être le simple faire valoir médiatique d’Emmanuel Macron, il a rappelé fort opportunément et courageusement face à la légalisation de l’euthanasie que : « Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas forcément moral ». Quant à Emmanuel Macron fasciné par tout ce qui brille, comme le papillon est irrésistiblement attiré par la lumière, il a finalement décidé, devant le succès populaire du voyage pontifical, d’assister à la messe célébrée par Léon XIV à Metz. Ce n’est pas Canossa, lorsqu’en 1077 l’empereur d’Allemagne Henri IV implora à genoux le pardon du pape Grégoire VII, mais cela y ressemble.
Le discours du pape à Metz était très attendu en particulier sur la question de l’immigration. Loin de l’accueil inconditionnel des migrants promu par le pape François, il a rappelé la position traditionnelle de l’Eglise telle qu’elle est exprimée dans le § 2241 du Catéchisme de l’Église catholique :
« Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et de ressources vitales (…) l’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges » ce que le pape a formulé comme la nécessité « d’entrer dans l’esprit de la maison »
ce qui objectivement est loin d’être toujours le cas. Autre sujet sur lequel le Pape était attendu, la question traditionaliste particulièrement aigüe en France et réactualisée par les sacres épiscopaux opérée par la FSSPX le 1er juillet dernier. Le 26 mars dernier le cardinal secrétaire d’État Parolin avait adressé à la Conférence des évêques de France un document leur demandant de trouver des solutions concrètes afin d’inclure dans la vie diocésaine les fidèles et les prêtres attachés à la liturgie traditionnelle. En fait de « solutions concrètes » il ne s’est rien passé. Seul indice sur les perspectives à venir : quatre prêtres de la Miséricorde Divine pourront enfin être ordonnés, mais selon le rite réformé, avec autorisation de célébrer ultérieurement, de façon non exclusive, la messe traditionnelle. On peut penser que le cardinal Aveline, président de la Conférence des évêques de France, a joué un rôle majeur dans le dénouement de cette situation. Dans son discours aux évêques de France le 27 septembre à Lourdes c’est certainement à ces questions liturgiques que faisait référence le Saint-Père en dénonçant les « divisions idéologiques » et en appelant à la prise en compte de « toutes les sensibilités authentiquement catholiques » dans « l’obéissance aux pasteurs légitimes ». Concrètement, il n’est pas question de revenir sur le motu proprio Traditionis custodes (16 juillet 2021) qui prévoit, à terme, la disparition de la célébration des sacrements selon la forme traditionnelle, c’est aux ordinaires diocésains de gérer ces sujets, en veillant particulièrement à un usage non exclusif des sacrements selon les rites traditionnels. Les éventuelles réticences d’ordre doctrinal ou pastoral sur « la licéité, la légitimité et la fécondité » du rite réformé ne seraient que des « divisions idéologiques ».
Un christianisme joyeux et conquérant
Tous les observateurs ont noté la joie, l’enthousiasme, la mixité sociale, la vitalité et la jeunesse des foules rassemblées autour du Saint-Père. La Préfecture de police n’a pas eu à tenir le décompte des voitures brûlées, processus habituel à l’occasion de manifestations se déroulant dans d’autres cadres. La France bien élevée, selon l’expression de Gabrielle Cluzel, est restée à la hauteur de sa réputation. Le spectacle au Stade de France était de grande qualité artistique, tout imprégné de piété filiale et d’amour de la France. Les cérémonies religieuses étaient dignes avec de nombreux chants en latin et en particulier les célèbres acclamations carolingiennes dans la cathédrale de Metz. « Libération » (22 septembre) s’est ému de la prise en main de cet événement par des catholiques qu’elle dénonce comme « identitaires », de la croix construite par l’association SOS Calvaires à la direction artistique du spectacle assurée par un des fils du président de Notre-Dame de Chrétienté. Là comme ailleurs, la démographie domine l’histoire. Les chrétiens « de gauche », clercs et laïcs, qui ont dirigé l’Eglise de France pendant des décennies disparaissent car les laïcs ont eu un taux de transmission de la foi à leurs enfants très faible et les clercs meurent peu à peu. Une nouvelle génération prend la relève qui a tourné la page de l’enfouissement et revendique une visibilité dont témoigne le renouveau du port de la soutane par les jeunes prêtres. Cette « élite qui vient » selon le mot de Chantal Delsol, a eu à cœur dans l’indifférence, voire l’hostilité, des autorités ecclésiastiques, de transmettre à ses enfants un patrimoine culturel et religieux prestigieux et exigeant, les préservant autant que faire se peut des pièges de la modernité : réseaux sociaux, laxisme, etc. Ces « catholiques de tradition familiale » sont rejoints par une jeunesse avide de beauté, de transcendance, de certitudes, d’exigences. Le décalage était frappant lors de la messe à la Concorde entre les personnes âgées communiant majoritairement dans la main et les plus jeunes communiant massivement sur la langue après s’être agenouillés. Cette jeunesse, clercs et laïcs rassemblés, sent bien, parfois confusément, que ce sens de l’adoration, ce goût du silence et de la transcendance sont consubstantiels au rite traditionnel de la messe mais fondamentalement accidentels dans le rite réformé, même célébré dignement. La distance entre ce que Jean Madiran qualifiait de « noyau dirigeant » de l’épiscopat français et les attentes des jeunes catholiques, d’héritage familial ou par conversion, est une réalité dont le point de cristallisation est la question liturgique. C’est un des sujets dont nous traiterons dans une prochaine chronique : Une Église de France à relever.
Jean-Pierre Maugendre
