Sur la question du Groenland, Liberté politique avait publié un article qui n’a pas perdu son actualité. Avec les revendications de Donald Trump sur ce territoire dépendant du Danemark, il est utile de (re)lire cet article dont voici un extrait :
[…] Comme pour une immense partie de l’Empire français, la colonie groënlandaise ne rapporte économiquement pas grand-chose voire s’avère coûteuse pour la « mère patrie ». Les perspectives d’extractions minières pourraient constituer une rente douillette pour le pays mais elles impliquent un risque écologique que la population n’entend pas prendre.
Une économie rudimentaire et sous perfusion
En 2009, le gouvernement danois a renouvelé un contrat dans lequel il s’engage à verser une subvention annuelle de 3,9 milliards de couronnes, soit 520 millions d’euros[5]. Cela représente environ 19 % du produit intérieur brut (PIB) de l’île et la moitié de son budget. Une aide à laquelle il faut ajouter celle de Bruxelles pour les secteurs de la pêche et de l’éducation. Celle-ci s’élevait entre 2007 et 2013 à 25 millions d’euros par an.
Une aide indispensable à un territoire à l’économie fragile et qui est habitué à une certaine forme d’économie planifiée avec des sociétés à capitaux privés dans de nombreux domaines – un phénomène qui s’explique par le coût du développement d’infrastructures dans ce territoire naturellement hostile mais aussi par la culture danoise, pays qui connaît l’un des plus hauts taux d’imposition dans le monde (entre 40 % et 60 %). Au Groënland la pêche représente 95 % des exportations, l’activité minière et son énorme potentiel sont peu exploités et l’agriculture encore embryonnaire ne permettent pas l’autonomie alimentaire. Le tourisme est en développement mais demeure limité pour des raisons logistiques.
Le pays n’a pas de réseau routier ou ferré et l’avion comme le bateau sont souvent les seuls moyens de se déplacer. Les installations en matière de pistes d’atterrissages sont très limitées et seules deux pistes longues ont été construites par l’armée américaine très loin des zones habitées durant la seconde Guerre mondiale. Elles se situent dans des espaces non habités à Kangerlussuaq et Narsarsuaq dans la partie sud-ouest du pays. Quant aux déplacements maritime, ils peuvent s’avérer longs et comme pour l’avion, ils demeurent tributaires d’une météo capricieuse.
En matière maritime, le Danemark ne dispose pas de brise-glaces lourds qui lui permettraient d’assurer sa souveraineté en mer. C’est dire si l’indépendance du territoire est relative, et cela même vis-à-vis de la « maison mère[6]».
Entre prédations étrangères et choix écologiques
Les richesses minières, gazières et pétrolières de ce territoire attirent les investisseurs et intéressent inévitablement les grandes puissances. Et pourtant aujourd’hui, seules deux mines sont exploitées au Groënland[7], une par Lumina Sustainable Materials (liée à la société canadienne Hudson Resources) qui produit des anorthosites. Une autre produit des rubis et des saphirs roses (par la société norvégienne Geenland Ruby). La loi sur l’autonomie de 2009 envisage cependant que les revenus du sous-sol remplacent petit à petit les subventions danoises. Le besoin de terres rares, utiles à la confection de technologies de transition énergétique (voiture électrique, éolienne) a placé le Groënland au cœur des intérêts des États-Unis et de la Chine. Si l’Empire du milieu en est le fournisseur majeur, Pékin s’intéresse aux marchés potentiellement concurrents. En 2015, la société Shenghe est ainsi devenu le premier actionnaire de la compagnie australienne Greenland Minerals Ltd, entreprise qui lui a garanti la totalité de la production de terres rare lourdes de la mine de Kvanefjeld au sud du pays. L’eldorado blanc pourrait cependant demeurer au stade de rêve pour Pékin puisque les élections législatives de 2019 ont porté au pouvoir une majorité hostile au projet[8]. En 2021, le territoire a annoncé l’interdiction de l’exploration pétrolière sur son territoire.
Un des risques de l’exploitation minière est de déplacer la dépendance de la couronne danoise vers une puissance étatique ou privée. Les investissements pour exploiter les mines groënlandaises sont très couteux et impliquent un savoir-faire spécifique dans des conditions de surcroît très délicates. Pour exploiter une mine il serait également nécessaire de favoriser une main d’œuvre immigrée, ce qui n’est pas forcément souhaité pas une population à très large majorité inuite (9 habitants sur 10).
Le risque de voir des puissances extérieures prendre trop de place se double d’une crainte écologique. La large majorité de population autochtone attachée à la terre de leurs ancêtres bâtit aujourd’hui son identité sur la tradition de proximité avec la nature
Le parti politique Ataqatigiit s’oppose ainsi à l’exploitation de tout minerai contenant plus de 0,1 % d’uranium et l’accord de gouvernement conclu avec les concurrents du Siumut rend nécessaire l’organisation d’un référendum pour revenir sur cette mesure.
Une indépendance encore hypothétique
Le Groenland peut apparaître comme un champion de l’autonomie à considérer sa sortie de la CEE en 1979. Quand le Danemark rejoint la CEE en 1972 se crée « Inuit Ataqatigiit » qui entend défendre les intérêts autochtones. C’est aussi à ce moment que se fonde le Conseil Circumpolaire Inuit regroupant les peuples inuits de l’Arctique au sein d’une même organisation. L’entrée du Groënland dans l’espace européen revient à une ouverture du marché dans le secteur piscicole et en 1982, un référendum sur la sortie du territoire de la CEE est organisé. 52% des votants se prononcent en faveur du retrait, un retrait effectif en 1985 après des négociations et portant sur le départ de la CEE, de la CECA et des accords Euratom. Le statut du Groenland vis-à-vis de Bruxelles est aujourd’hui celui de Pays et Territoire d’Outre-Mer (PTOM) et s’apparente à des territoires comme la Polynésie Française ou les Antilles Néerlandaises par exemple.
Une assemblée très majoritairement indépendantiste
Le journal suisse Le Temps évoquait en avril 2018 « des élections historiques[9] » à propos du scrutin des groënlandaises de 2018 ; elles devaient permettre au Groënland d’accéder à l’indépendance, soulignant au passage que Copenhague ne s’y opposerait pas. Un enthousiasme un brin démesuré. En effet, depuis que le territoire a acquis un statut autonome vis-à vis du Danemark en 1979, les indépendantistes ont toujours été majoritaires dans cette assemblée. Lors du scrutin de 2021 huit partis étaient en lice avec seulement deux formations qui ne revendiquent pas l’indépendance : Les Démocrates, une formation libérale danoise et Atassut, un parti unioniste. Les premiers ont obtenu 2 élus et les second 3 portant le total des élus unionistes à 5 sur 31 dans l’Inatsisartut, la chambre monocamérale du Groenland.
Depuis près de 50 ans maintenant, les majorités sont toutes favorables à l’indépendance mais aucun des deux principaux partis ne se risque à proposer un calendrier de sortie du giron de la couronne.
La division côté indépendantiste repose sur des nuances politiques intérieures plus que sur la manière de faire l’indépendance. Ainsi, les écologistes socialistes Inuit Ataqatigiit ne veulent pas entendre parler d’exploitation minière contrairement au parti de centre gauche Siumut qui entend limiter l’exploitation des matières premières minérales à la condition que celles-ci ne nuisent pas aux ressources vivantes.
Le Danemark, lui, n’apparaît pas hostile à une indépendance qui ne lui coûterait rien, au contraire. Copenhague dispose pour l’heure toujours de la responsabilité de la politique étrangère et militaire de ses territoires arctiques.
Le poids des États Unis
Le Groënland est membre du Conseil nordique, un forum de coopération regroupant les pays scandinaves : Norvège, Suède et Danemark, (avec le Groënland donc et les Îles Féroé) mais aussi l’Islande et la Finlande (avec les Îles Åland). Son appartenance à ce club de pays froid n’est cependant que secondaire en matière de relations internationales. Le premier des partenaires, les États-Unis est devenu le protecteur lors de la seconde guerre mondiale quand le Danemark continental fut occupé par l’Allemagne. Les soldats du Reich établirent d’ailleurs des stations météorologiques secrètes sur la côte Est de l’île durant la guerre. C’est lors de ce conflit que fut créée la base de Thulé, au nord de l’île, base la plus septentrionale de la United States Space Force. Le poids étasunien est encore important et quand en le gouvernement groënlandais s’est rapproché d’intérêts chinois pour financer de nouveaux aéroports dans le pays, Washington s’y est opposé. De la même manière, quand en 2016, les Chinois ont voulu acheter l’ancienne base navale de Grønnedal (ou Kangilinnguit) les États-Unis s’y sont opposés.
Le pays, outre un destin lié avec des populations autochtones Nord-Américaines, est aligné sur les positions historiquement atlantistes de Copenhague. Membre fondateur de l’Otan en 1949, le Danemark admettra de renforcer la base de Thulé dès 1951, prenant le parti de Washington contre Moscou dans un contexte de Guerre froide. Thulé deviendra alors une base pour bombardiers stratégiques et accueillera plusieurs milliers de militaires étasuniens. En 1959, à l’Est de la base de Thulé, sera construit le camp Century qui visait à acheminer des missiles nucléaires dans des tunnels sous la calotte glacière mais ce dispositif sera abandonné en 1967. Le Danemark a suivi les États-Unis dans ses guerres du XXIème siècle en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Par ailleurs l’État danois soutient aujourd’hui l’Ukraine et avait annoncé en août 2023 envoyer des F-16 à Kiev.
Le cas du Groënland est un exemple étonnant et intéressant en matière de souveraineté et d’indépendantisme. Sa volonté d’être indépendant du Danemark est majoritaire et Copenhague n’y est pas opposé mais cette indépendance ne se réalise pas pour autant. L’indépendance vis-à-vis du Danemark déboucherait sur une dépendance envers des grandes puissances ou des grandes entreprises. Copenhague conserve aujourd’hui les domaines régaliens : police, monnaie et relations internationales mais Nuuk dispose d’une large autonomie dans la gestion de ses affaires et bénéficie d’un soutien financier décisif de Copenhague.
Difficile d’imaginer une autre issue que le statu quo pour le Groënland dans les années à venir. Une solution qui devrait garantir la stabilité de ce territoire et pourrait faire l’objet de beaucoup d’attention si le phénomène de fonte des glaces se poursuit pendant plusieurs décennies et si le climat des relations internationales continue de se refroidir.
Pour l’heure la question territoriale et des frontières dans cette partie du monde demeure secondaire. Bruxelles défend cependant un droit de passage sans entrave par la Route Maritime du Nord tandis que la Russie et le Canada estiment que les routes maritimes arctiques se trouvent dans leurs eaux souveraines[10]… […]
