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Tribune libre

Il était une femme, qui mourut deux fois

Il était une femme, qui mourut deux fois

Le matin mit un temps infini à apparaître. Un matin sans élan, sans promesse, qui s’avançait à pas comptés, retenu par ce qu’il allait accueillir.

À Noirmoutier, tout était figé. La mer demeurait muette. Le ciel, bas et plombé, pesait sur les choses. Le temps n’avançait plus ; il s’étirait, lourd, presque immobile. Une respiration trop longue.

Dans une chambre étroite, Maurice d’Elbée était là.
Son corps ne reposait pas vraiment : il attendait. Brisé, immobilisé, réduit à la lenteur douloureuse de chaque souffle. Chaque inspiration prenait son temps, comme si l’air lui-même hésitait à entrer.

Et près de lui, elle.

Elle était assise depuis si longtemps que la chaise semblait l’avoir adoptée. Sa main ne quittait pas la sienne. Elle veillait sans mouvement, sans plainte, comme on veille une flamme fragile dans une pièce sans vent. Elle n’avait pas quitté ce chevet. Ni la nuit. Ni le jour. Le monde extérieur s’était dissous.

Puis des pas.
Lents. Calculés.

Les hommes parlèrent doucement. Trop doucement. Ils évoquèrent un avocat, une défense possible, un espoir, un mensonge, un instant d’attente hors de la chambre. Un instant seulement. Le mot glissa, trompeur, presque rassurant.

Elle refusa d’abord.
Puis elle hésita.

L’espérance pesa plus lourd que la peur. Alors elle se leva. Elle lâcha sa main. Et le temps se fendit.

Elle attendit.
Debout.
Assise.
Puis debout encore.

Les minutes s’allongèrent. Une heure entière passa, épaisse, muette. Aucun pas. Aucun visage. Le silence devint trop dense pour être supporté. Elle comprit. Elle comprit avant même de comprendre.

Quand elle sortit, la place était déjà prête :
Les soldats.
L’alignement.
Le fauteuil.

Tout était en place depuis longtemps.

Elle cria. Elle appela.
Il tenta de sourire — un sourire faible, presque absent, mais chargé de tout ce qu’un homme peut dire quand il n’a plus de futur.
Elle voulut traverser cet espace trop vaste, mourir avec lui, ne pas rester.

Des bras la retinrent. On la repoussa. Elle se débattit. Le monde était devenu solide, infranchissable.

Puis le commandement.
Bref. Définitif.
La salve éclata.

Et d’elle jaillit un cri qui n’était plus une voix. Quelque chose se détacha, se rompit, s’éleva. Ce n’était plus de la douleur seulement : c’était un arrachement, un départ.

Le corps de Maurice d’Elbée s’affaissa.
Elle resta là, vide, immobile, réduite d’une part d’elle-même partie avec lui.
Le temps reprit son cours.

Quelques jours plus tard, ils la fusillèrent à son tour.
Ils ne reposent toujours pas ensemble.
Ils n’ont ni tombe commune, ni mémoire fidèle.

Mais ce matin-là, à Noirmoutier, le temps s’était arrêté assez longtemps pour que deux âmes s’éloignent presque en même temps, l’une sous les balles, l’autre dans un cri trop long pour appartenir aux vivants.

C’était le 6 janvier 1794. Et le 6 janvier 2026, le silence était toujours aussi épais.

Vive la République.

Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.

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1 commentaire

  1. Très beau texte mais pourquoi terminer par ce « vive la rép……. » à moins que ce soit un sarcasme.

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