Contribution de Jean-Pierre Maugendre au colloque « Actualités du Christ-Roi » du 22 novembre dernier à Paris, organisé par l’association Ichtus. Ce texte sera publié dans le numéro de janvier 2026 de la revue Permanences.
A l’occasion du centenaire de l’encyclique de Pie XI sur la royauté sociale du Christ, Quas primas, il semble utile de se demander si cet enseignement est encore d’actualité dans une Eglise où sévit toujours une grande confusion doctrinale, loin du « Est, est. Non, non » évangélique.
Une évolution liturgique
Que les chefs des nations te rendent un culte public
Que les maîtres, que les juges t’honorent
Que les lois et les arts s’inspirent de toi
Que les étendards des rois brillent de t’être soumis
Fais passer sous ton sceptre de douceur la patrie et les foyers des citoyens.Hymne des vêpres de la fête du Christ-Roi, missel traditionnel
Ô Souverain, auteur des temps, toi qui, d’un ordre immuable,
sépares le jour éclatant pour le travail
et la nuit paisible pour le sommeil,
Dirige notre esprit chaste,
afin que les silences obscurs
ne s’ouvrent pas, par les traits de l’envieux,
aux funestes blessures du cœur.
Que nos cœurs soient libres d’ardeur mauvaise,
qu’aucune flamme ne les brûle,
ces flammes qui, s’attachant à nos sens,
affaiblissent la vigueur de l’âme.Vêpres de la fête du Christ, Roi de l’Univers, Liturgia horarum, réforme liturgique de 1969.
Il est certain qu’il existe plus que des nuances entre ces deux textes. Ceci est d’ailleurs confirmé sur le site de la Conférence des Evêques de France (CEF) par le Service National de la Pastorale Liturgique et des Sacrements :
« Instituée par l’Encyclique Quas primas du pape Pie XI (1925), et placée au dernier dimanche d’octobre, la fête du Christ-Roi apparaissait comme une fête autonome célébrant le « règne social de Jésus-Christ » (…) Dans la période post-conciliaire, cette fête a suscité une certaine gêne tant il est vrai que sa dimension socio-politique était liée à une vision des rapports entre l’Eglise et la société qui semblait éloignée de l’enseignement du Concile Vatican II (…) Le thème de la royauté du Christ abritait, en faveur de l’Église et de la religion, la revendication d’une place dans une société en voie de sécularisation accélérée. Et, en rappelant la dimension sociale de la religion, l’instauration de cette fête cherchait à s’opposer au mouvement de privatisation du religieux qui caractérise le monde contemporain. Dès lors, et en plaçant la fête du Christ Roi au dernier dimanche de l’année liturgique (…) la réforme de Vatican II a transformé profondément le sens de cette célébration et lui a conféré une dimension eschatologique fondamentale qu’atteste d’ailleurs le titre nouveau qui lui est donné dans le Missel romain de 1970 : Fête du Christ Roi de l’Univers ».
Tout cela est confirmé par la comparaison de la prière sur les offrandes du missel de Paul VI pour la fête du Christ Roi de l’Univers qui est en réalité l’ancienne collecte du XIIIème dimanche après la Pentecôte :
« Dieu éternel et tout-puissant, augmente en nous la foi, l’espérance et la charité et pour que nous puissions obtenir ce que tu promets, fais-nous aimer ce que tu commandes »
et la collecte de la messe du Christ-Roi instituée par Pie XI :
« Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu restaurer tout dans la personne de votre Fils bien-aimé, le Roi de l’univers : accordez dans votre bonté, que toutes les familles des nations, qui vivent en désaccord à cause de la blessure du péché, se soumettent à son très doux pouvoir ».
Soumettre les nations au très doux pouvoir de Jésus-Christ est bien autre chose que simplement aimer ce que Jésus-Christ commande.
De curieuses déclarations
Cette évolution liturgique, révélatrice d’une nouvelle perception des rapports de l’Eglise et des Etats, semble corroborée par de nombreuses déclarations :
- « Après l’Etat chrétien dont la déclaration conciliaire (sur la liberté religieuse) sonne le glas, après l’Etat athée qui en est l’exacte et aussi intolérable antithèse, l’Etat laïc, neutre, passif et inengagé a été un progrès » (Cardinal Etchegaray, président de la CEF, archevêque de Marseille, 29/08/1999),
- « Le Concile adopte donc le concept de séparation structurelle entre l’Eglise et l’Etat, qui suppose que l’Etat ne reconnaît aucune religion comme religion d’Etat » (Cardinal Tauran, 5/11/2003).
Le 2 décembre 2023, Mgr de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, président de la CEF, s’adressant aux 600 séminaristes français réunis à Paris en réponse à la question : « L’Eglise de France a-t-elle un problème avec les traditionalistes ? », déclarait :
« Oui, sans doute en raison de notre histoire mouvementée depuis la Révolution. S’il y a une question centrale, c’est une question de théologie politique et de rapport au monde. Le décret de Vatican II sur la liberté religieuse est très clair. Le Christ n’est pas venu bâtir des nations catholiques mais il est venu fonder l’Eglise. Ce n’est pas la même chose. A force de traîner la nostalgie d’un état catholique, on perd notre énergie pour l’évangélisation. »
Le fait est que toutes ces déclarations sont en contradiction frontale avec de nombreux enseignements de l’encyclique Quas Primas :
- §13 « Les chefs d’Etat ne sauraient donc refuser de rendre – en leur nom personnel, et avec tout leur peuple – des hommages publics, de respect et de soumission à la souveraineté du Christ »,
- §21 « Les gouvernants et les magistrats ont l’obligation, aussi bien que les particuliers, de rendre au Christ un culte public et d’obéir à ses lois ».
Et la liberté religieuse ?
Il est communément admis que ces nouvelles orientations seraient les conséquences, logiques pour les uns, illégitimes pour les autres de la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse Dignitatis humanae (7/12/1965). Rappelons-en le texte :
« Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit ; de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres… Ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse dans l’ordre juridique de la société doit être reconnu de telle manière qu’il constitue un droit civil ».
Dans l’édition de 1986 de son livre Demain la chrétienté, Dom Gérard Calvet, abbé fondateur de l’abbaye Sainte Madeleine du Barroux se contentait de mettre ce texte en regard d’un extrait de l’encyclique Quanta cura (8/12/1864) de Pie IX :
« Ils n’hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, on ne peut plus fatale à l’Eglise catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur d’heureuse mémoire Grégoire XVI appelait un délire, savoir que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qu’il doit être proclamé dans tout état constitué et que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles qu’elles soient, par la parole, par l’édition ou autrement sans que l’autorité civile ou ecclésiastique puisse le limiter ».
La rupture entre les deux textes est manifeste !
Il se trouve, cependant, que le sens obvie du texte de DH a été remis en cause par d’autres déclarations conciliaires ou post conciliaires. Ainsi le No 1 de DH expose que la doctrine exposée :
« Ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle au sujet du devoir moral de l’homme et des sociétés à l’égard de la vraie religion et de l’unique Eglise du Christ ».
De même le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC) enseigne que :
« Le devoir de rendre à Dieu un culte authentique concerne l’homme individuellement et socialement » (§ 2136) immédiatement suivi de « L’homme doit pouvoir professer librement la religion en privé comme en public (DH 15) » (§ 2137).
On notera cependant que si l’encyclique Quas primas est bien citée dans le CEC, elle n’est pas citée une seule fois dans le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, pourtant copieux ouvrage de 530 pages.
Enfin, il est un fait que la pratique ecclésiale post conciliaire a consisté à dénoncer les concordats avec des pays encore majoritairement catholiques comme l’Espagne, l’Italie ou la Colombie, réduisant l’Eglise au droit commun et ouvrant ainsi la voie à une laïcisation qui n’a fait que contribuer, on ne le voit que trop depuis 60 ans, à l’immoralisation des lois civiles. Ces pratiques conduisent à s’interroger sur le fait de savoir si les incises post conciliaires d’esprit traditionnel, mais non opératoires, n’auraient pas eu pour objectif de rassurer les personnes rétives à ces nouveautés. En ce domaine, comme en d’autres, il faut souhaiter que le pape Léon XIV procédera aux nécessaires clarifications qui donneront un nouvel élan à la prédication du Christ, roi des cœurs des intelligences et des volontés mais aussi des nations !
Jean-Pierre Maugendre
